Union européenne : après des mois de blocage, les Vingt-Sept sanctionnent des mouvements de colons israéliens en Cisjordanie

 

La famille de Mohammed et Fahim Mouammar, lors des obsèques des deux frères de 53 ans et 48 ans tués par balle par des colons radicaux, à Qaryut, en Cisjordanie occupée, le 3 mars 2026. LAURENCE GEAI/MYOP POUR « LE MONDE »
Un veto hongrois empêchait jusqu’alors l’Union européenne de prendre cette mesure contre les dirigeants des organisations soutenant la colonisation du territoire palestinien occupé. Les États membres ne sont, en revanche, pas parvenus à s’accorder sur une suspension de l’accord d’association entre l’UE et Israël.

Le changement de majorité survenu à Budapest, avec l’entrée en fonctions de Péter Magyar au poste de premier ministre, le 9 mai, permet de débloquer de nombreux dossiers européens. Le gouvernement hongrois a levé, lundi 11 mai, le veto qu’il opposait, depuis 2024, à la politique européenne de sanctions contre des colons israéliens. Les Vingt-Sept sont donc officiellement convenus de sanctionner quatre organisations de colons extrémistes israéliens coupables de violences contre les Palestiniens en Cisjordanie et trois de leurs responsables. Il leur sera interdit d’entrer sur le territoire de l’Union européenne (UE), et leurs potentiels avoirs seront gelés.
Leur identité sera officiellement dévoilée lorsque la décision sera publiée au Journal officiel de l’UE, dans plusieurs semaines. Mais, selon le quotidien israélien Haaretz, il s’agit d’Amana, la plus importante entreprise de construction de colonies en Cisjordanie ; du mouvement de colons d’extrême droite Nachala, et de sa présidente, Daniella Weiss, 80 ans ; de l’organisation de protection des colonies, Hashomer Yosh, et de son ancien responsable Avichai Suissa ; et de l’organisation d’extrême droite Regavim et de son directeur, Meir Deutsch.
Réunis à Bruxelles, les ministres des affaires étrangères ont également approuvé de nouvelles sanctions « contre des figures de premier plan du Hamas, a par ailleurs précisé Kaja Kallas, la cheffe de la diplomatie européenne. Il était grand temps de passer de l’impasse à l’action. Les extrémismes et la violence ont des conséquences. »
L’UE a « choisi, de manière arbitraire ​et politique, d’imposer des sanctions à des citoyens et à des entités israéliens en raison de leurs opinions politiques et sans aucun fondement », a réagi, sur X, Gideon Saar, le ministre des affaires étrangères israélien. Et ce, alors que les assassinats de civils palestiniens et les destructions agricoles par les colons se multiplient, et que l’expansion de la colonisation, jugée illégale par le droit international, bat son plein.
« Alors qu’Israël et les Etats-Unis font le “sale boulot de l’Europe” en se battant pour la civilisation contre les fanatiques djihadistes en Iran et ailleurs, l’Union européenne a révélé sa faillite morale en établissant un faux parallélisme entre les citoyens israéliens et les terroristes du Hamas », a déclaré, selon un communiqué de son bureau, le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou.

« Un pas en avant important »
Ces sanctions sont « un pas en avant important », a salué Antonio Tajani, le ministre des affaires étrangères italien, tout comme Jean-Noël Barrot, son homologue français, qui a jugé, sur X, que « ces actes gravissimes et intolérables [menés par les colons] doivent cesser sans délais ». Mais d’autres diplomates ou responsables politiques souhaiteraient aller plus loin. Ainsi, Xavier Bettel, le ministre des affaires étrangères luxembourgeois, peste contre l’absence de consensus en faveur de mesures plus fortes, au-delà de ces sanctions attendues depuis plus d’un an. « Je veux bien que certains pays nous disent que, du fait de l’histoire, il faut qu’ils soient éternellement redevables à Israël, mais ça ne pardonne pas ce qui se passe en Cisjordanie, a-t-il affirmé, en référence à la position de l’Allemagne, premier soutien d’Israël dans l’UE. On ne peut pas accepter tout simplement de fermer les yeux. »
Depuis plusieurs mois, une part de plus en plus importante d’Etats membres, rassemblés autour de l’Espagne, de l’Irlande, de la Slovénie, de la Belgique, des Pays-Bas ou de la France, veut accroître la pression contre Israël afin d’interrompre le cycle de violences dans les territoires occupés et de donner une chance, même si elle est infime, à la solution à deux Etats, qui reste, en dépit des avancées de la colonisation sur le terrain, la boussole officielle des Européens.
« L’UE doit agir ; nous ne pouvons pas continuer à rester les bras croisés, en particulier en ce qui concerne Gaza, et surtout face à l’escalade de la situation en Cisjordanie », indique Helen McEntee, la ministre des affaires étrangères irlandaise. Alors qu’une initiative citoyenne réclamant la suspension de l’accord d’association entre l’UE et Israël a réuni la signature de plus d’1 million de citoyens européens, que plusieurs centaines d’anciens ambassadeurs et de ministres, mais aussi les gouvernements de l’Espagne, de la Slovénie et de l’Irlande, ont plaidé en ce sens, les Vingt-Sept n’arrivent pas à s’entendre sur le sujet.
L’Allemagne, l’Italie et de nombreux pays d’Europe centrale ne veulent pas faire évoluer leur position. « Nous misons sur le maintien d’un dialogue direct avec Israël », a encore rappelé, lundi, le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères allemand, Gunther Krichbaum.

Ambivalence de l’Italie
Néanmoins, « il existe toute une série de mesures qui n’exigent pas une suspension de l’accord d’association, car il s’agit simplement de se conformer aux avis consultatifs de la Cour internationale de justice, rappelle le chef de la diplomatie espagnole, José Manuel Albares. Il s’agit de mesures très concrètes, comme l’interdiction, à l’instar de ce qu’a fait l’Espagne, du commerce de produits provenant des territoires occupés, les sanctions à l’encontre des colons violents, les sanctions pour l’expansion illégale des colonies en Cisjordanie, pour n’en citer que quelques-unes, qui ne constituent que le simple respect du droit international. »
Après la Slovénie et l’Espagne, les Pays-Bas préparent un texte pour interdire l’importation des produits des colonies israéliennes. La France et la Suède ont, pour leur part, proposé d’imposer des droits de douane prohibitifs à ces produits. « C’est la voie du juste milieu », juge la ministre des affaires étrangères suédoise, Maria Malmer Stenergard.
Officiellement, l’Italie s’est dite ouverte à une telle mesure, mais, précise Antonio Tajani, « il y a eu un débat. Nous verrons quelle sera la proposition de la Commission, nous verrons s’il faudra l’unanimité, nous verrons s’il faudra une majorité qualifiée » des Etats membres pour adopter ce type de mesure. Les plus hostiles, autour de l’Allemagne, jugent qu’une telle mesure relève de la politique extérieure de l’UE et, à ce titre, nécessite l’accord des Vingt-Sept. D’autres pensent que cela relève de la politique commerciale, et donc qu’un accord à la majorité qualifiée, plus simple à obtenir, suffit. Pour l’instant, tant que l’Italie, ambivalente sur cette question, n’a pas confirmé clairement son soutien, aucune majorité qualifiée ne se dégage. « Nous allons encore travailler sur le sujet », a promis Kaja Kallas.

Par Philippe Jacqué
Le Monde du 11 mai 26

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