Rashid Khalidi, historien : « Les dirigeants européens sont complices de la guerre aux Palestiniens »

 

100 ans de guerre contre la Palestine, de Rashid Khalidi, traduction de Khedija Maherzi, Actes Sud, 432 p., 24,80 euros.
L’historien américano-palestinien Rashid Khalidi a récemment démissionné de l’université de Columbia, qui, suivant les préceptes trumpistes, assimile désormais l’antisionisme à l’antisémitisme. Pour « l’Humanité magazine », ce spécialiste du Moyen-Orient revient sur la guerre coloniale menée par Israël et met en avant la responsabilité des pays occidentaux.
L’historien états-unien d’origine palestinienne Rashid Khalidi était à Paris pour la sortie en français de son ouvrage considérable, 100 ans de guerre contre la Palestine, six ans après sa publication en anglais. Né en 1948, issu d’une grande famille palestinienne qui compte deux maires de Jérusalem, des professeurs, un juge, un diplomate à l’Organisation des Nations unies (ONU), Rashid Khalidi évoque quelques-uns des tournants majeurs de la guerre coloniale menée contre la population autochtone.
Il revient sur le Liban en 1982, en tant que témoin direct du massacre dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila. À l’université de Columbia, Rashid Khalidi avait succédé à la chaire d’Edward Saïd consacrée au monde arabe. Il en a claqué la porte en octobre 2024 après que la direction, acceptant les conditions de l’administration Trump, a choisi de définir l’antisionisme comme une des formes de l’antisémitisme.

L’histoire de la Palestine est intimement liée à celle de votre famille, et ce depuis les événements de 1948 et même bien avant… De quelle manière ?
Ma famille a joué un rôle politique très tôt. Mon arrière-grand-oncle, Yusuf Diya al-Din Pasha al-Khalidi, érudit et juriste musulman, fut député puis maire de Jérusalem. Mon oncle l’a été à son tour en 1935. Mon père a siégé à l’ONU. Mon histoire est indissociable de celle de la Palestine.

Votre arrière-grand-oncle s’est entretenu avec Theodor Herzl, le père du sionisme à la rhétorique condescendante, qui était aussi un journaliste viennois ?
Yusuf Diya vivait à Vienne. Que disait-il à Herzl ? Qu’il était pleinement conscient de la persécution des juifs et de l’omniprésence de l’antisémitisme en Europe. « Vous, les juifs, vous êtes nos cousins », mais il mettait en garde : « Ce pays est peuplé et ce peuple ne va pas partir. »
Il prédisait le conflit si l’on cherchait à supplanter la population indigène. Il parlait de « pure folie » et implorait : « Au nom de Dieu, épargnez la Palestine. »

Comment en êtes-vous venu à enseigner à l’université de Columbia ?
J’enseignais à Chicago. Columbia m’était un lieu familier, mon père y avait soutenu sa thèse. J’y ai vécu à proximité. Mon frère y a étudié. J’y ai enseigné dans les années 1980.

Pourquoi avoir cessé d’enseigner en octobre 2024 ?
Après ma retraite, j’étais professeur invité. Mais l’université a accepté les conditions de l’administration Trump, notamment l’adoption d’une définition de l’antisémitisme qui, selon moi, protège Israël de toute critique.
Enseigner l’histoire du Moyen-Orient sans parler du sionisme ou de la Nakba m’était impossible. Toute analyse pouvait être qualifiée d’antisémite. J’ai donc décidé de partir.

La publication en français de votre ouvrage monumental ouvre des perspectives inédites sur l’histoire et le devenir éventuel du peuple palestinien, confronté depuis 1948, date de la création de l’État d’Israël, à la politique délibérée d’une colonisation sans merci. Il replace 1948 dans une histoire plus longue : l’un des épisodes clés de cette campagne coloniale étant la déclaration Balfour en 1917, avec le soutien britannique au sionisme.
Elle est décisive pour le sort de la Palestine. Tout commence, en effet, avec la décision des Britanniques. Le projet sioniste existait, mais il a réussi avec l’appui de la première puissance mondiale de l’époque. Depuis, ce n’est pas seulement une guerre entre un peuple indigène et un peuple colonisateur.
C’est une guerre soutenue par deux parrains impériaux, hier les Anglais, aujourd’hui les Américains. Ces parrains sont alliés au projet sioniste et à l’État d’Israël.

Votre livre s’appuie, entre autres, sur des archives familiales. Cela suppose que vous êtes un historien intimement impliqué. Vous étiez à Beyrouth depuis six ans au moment du massacre de Sabra et Chatila, avec votre épouse enceinte de quatre mois et vos deux petites filles, votre mère et l’un de vos frères… Pourquoi mêler l’intime à l’histoire ?
Pour rendre sensible ce qui disparaît des récits dominants : l’expérience vécue des Palestiniens. Je vivais à Beyrouth en 1982. Garantie avait été donnée de protéger les populations civiles palestiniennes, lorsque l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), ses militants, ses cadres et ses dirigeants ont été évacués de force (entre le 21 août et le 1er septembre 1982 – NDLR), embarqués sur des bateaux et envoyés ailleurs. Israël a rompu ses promesses en introduisant des milices – sous son contrôle – à Sabra et Chatila.
Dans la nuit du 16 septembre 1982, j’ai vu les fusées éclairantes israéliennes illuminer la nuit dans un silence absolu. Elles éclairaient les génocidaires, des tueurs phalangistes armés, payés par Israël pour massacrer les civils des camps de réfugiés palestiniens.
Les armées utilisent généralement ce type de fusée pour illuminer les champs de bataille quand elles veulent éliminer l’ennemi, mais le cessez-le-feu avait été signé un mois plus tôt. Les combattants palestiniens étaient partis depuis des semaines.
J’étais réfugié à l’université américaine et la colline de Beyrouth-Ouest nous séparait des camps qui étaient plus au sud de la ville. Puis on a su : plus de 1 300 civils palestiniens et libanais avaient été massacrés entre le 16 et le 18 septembre.

Que présagent aujourd’hui l’anéantissement de Gaza et la colonisation accélérée de la Cisjordanie ?
C’est une continuité, la logique est la même, mais c’est aussi une nouvelle étape. En 1948, on a utilisé le nettoyage ethnique pour expulser 750 000 Palestiniens de 400 villages ainsi que de Jaffa et Haïfa, les deux plus grandes villes palestiniennes. Après juin 1967, entre 250 000 et 300 000 Palestiniens ont été chassés.
Aujourd’hui, on recommence. Ils ont essayé de chasser les Palestiniens de Gaza avec l’aide et l’assistance des États-Unis. Il ne s’agit pas, comme beaucoup le croient, d’un plan strictement israélien.
C’est un plan israélo-américain. Il n’a pas abouti mais la dynamique continue. Un nettoyage ethnique est en cours en Cisjordanie. Ils ont vidé trois camps de réfugiés dans le Nord, près de Tulkarem et à Jénine.

La responsabilité des États-Unis dans l’appui systématique à Israël, jointe aux protestations platoniques de l’Europe, ne laisse-t-elle pas augurer de la perpétuation d’une impasse irrémédiable ?
L’impasse tient à la complicité des puissances occidentales. Où sont fabriqués les moteurs des chars israéliens ? Aux États-Unis mais aussi en Allemagne. Les avions F35 sont construits partout : en Angleterre, en Irlande et aux États-Unis. Les Européens sont aussi responsables. L’opinion publique a changé totalement aux États-Unis.
Un nouveau sondage est paru (le 27 avril – NDLR). Il dit que la désapprobation vis-à-vis d’Israël grimpe en flèche chez tous les Américains, qu’ils soient de droite ou de gauche, chez les jeunes surtout, mais même chez les gens de plus de 50 ans. Idem en Europe. Les peuples comprennent.
Les dirigeants, non. Les médias complices, non plus, ni l’élite culturelle : édition, musées, théâtre, cinéma. On ne peut pas monter des pièces ou des films sur ces sujets avec des Palestiniens. Les films ne sont pas distribués. Le peuple, lui, a changé. Le jour où les sphères politiques seront affectées, la situation pourra évoluer.

Comment interprétez-vous les diverses options successives des Palestiniens au fil du temps, y compris celle du choix de la lutte armée ?
Aucune lutte anticoloniale ne s’en est passée : Algérie, Afrique du Sud, Irlande… Ce n’est ni la seule ni la meilleure voie, mais elle existe. La lutte armée est une arme aussi. Qualifier systématiquement ces luttes de terroristes relève d’un « terrorisme intellectuel ».

La solution à deux États vous semble-t-elle encore viable ?
J’aimerais qu’on me dise où mettre cet État avec 800 000 colons contrôlant plus de 60 % de la Cisjordanie. Depuis 1967, les Israéliens travaillent jour et nuit à empêcher cet État de naître. Que faire avec ces 800 000 colons ? Les chasser ? Qui va les chasser ?
Cette réalité rend impossible la création de deux États. La question n’est pas de savoir si c’est souhaitable, mais si c’est encore possible. C’est juste irréaliste à cause de l’appui apporté à cette colonisation par l’Europe et les États-Unis depuis 1967.

La volonté d’expansion d’Israël, avec pour corollaire l’effacement de tout un peuple, pourra-t-elle enfin rencontrer un refus argumenté à l’échelle internationale ?
Je l’espère, car ils commencent à faire au Liban ce qu’ils ont déjà fait à Gaza : détruire pour empêcher le retour dans les villages frontaliers, établir une bande de 10 ou 12 kilomètres et dire que personne ne reviendra. Au Liban, l’occupation militaire en cours ressemble à une colonisation…
Ils ont déjà fait ça en 1967 en Syrie, avec le plateau du Golan : une occupation permanente, voire de la colonisation. Ils violent le droit international, bien sûr.
Ils occupent la moitié de la bande de Gaza. Ils chassent les Palestiniens de la zone C, soit 60 % de la Cisjordanie. Les Palestiniens ne partiront pas, même s’ils sont assujettis avec une brutalité accrue. Peut-on accepter cela au XXIe siècle, de la part d’un pays dit démocratique ? J’espère que non.

Et du côté de Marwan Barghouti ?
Cela dépend d’Israël et de la pression internationale. Marwan Barghouti a de la chance de ne pas avoir été assassiné, comme des centaines de dirigeants palestiniens, depuis les années 1960. Il y a plus de 10 000 détenus palestiniens dans les geôles israéliennes, et à peu près 3 000 Palestiniens en détention administrative, ce qui signifie qu’ils n’ont même pas droit à un procès.
On les jette. On les laisse. Ils restent six mois, un an, cinq ans. Certains de mes amis sont en détention administrative depuis treize ans ! Ces pratiques datent du mandat britannique. La loi d’urgence de 1945 est une loi anglaise !

Que dire de la situation en Iran ?
Aujourd’hui, fin avril, je ne sais pas ce qui va se passer à la mi-mai ou le 25 juin… Si cette guerre continue, si Trump poursuit la guerre israélo-américaine dans laquelle il a été entraîné par Netanyahou, ce sera une catastrophe et une absurdité complète pour tout le monde.
J’espère l’aboutissement d’un accord, mais ça va être très difficile. Les guerres menées depuis 1991 ont déjà ravagé la région.
Ces guerres d’agression, de violation du droit international, déclarées par les États-Unis, constituent l’une des causes principales de l’émigration des peuples. Tous ces gens chassés de chez eux en Syrie, en Irak, en Afghanistan… L’Europe doit rompre avec cette logique et prendre une position ferme : refuser la guerre, cesser de l’alimenter.

Êtes-vous retourné voir la grande maison familiale à Tal al-Rish, que vos grands-parents, chassés de chez eux en 1948, ont dû quitter et dont les ruines sont toujours là, à l’abandon, en périphérie de Tel-Aviv ?
Mon frère y est allé, a pris des photos. Moi, oui, une fois. La dernière fois, en décembre, je n’ai pas pu m’y rendre.

Muriel Steinmetz
L'Humanité du 14 mai 2026

100 ans de guerre contre la Palestine, de Rashid Khalidi, traduction de Khedija Maherzi, Actes Sud, 432 p., 24,80 euros.

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