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| Funérailles de deux membres de la défense civile, tués lors de frappes israéliennes, à Sidon (Liban), le 13 mai 2026. MAHMOUD ZAYYAT/AFP |
Les négociations directes entre Israël et le Liban s’ouvrent, jeudi 14 mai, à Washington, sous de mauvais auspices. En lieu et place du cessez-le-feu décrété le 17 avril, l’armée israélienne et le mouvement chiite libanais Hezbollah sont pris dans une escalade meurtrière. Mercredi, vingt-deux personnes, dont huit enfants, ont été tuées dans des frappes israéliennes au Liban.
Depuis le début de la trêve, plus de 400 Libanais ont été tués, dont de nombreux civils, ainsi que cinq soldats israéliens, visés sur le sol libanais par des attaques au drone du Hezbollah. L’armée israélienne, qui occupe 6 % du Liban dans une « zone de sécurité » qu’elle transforme en no man’s land dans la bande frontalière, a détruit ou endommagé plus de 10 000 habitations sur la même période, selon le Conseil national de la recherche scientifique (CNRS-Liban).
Le négociateur libanais, Simon Karam, « a des instructions claires : cessez-le-feu, cessez-le-feu, cessez-le-feu… Un cessez-le-feu total et durable », martèle une source officielle libanaise. L’avocat chrétien maronite de 76 ans, ambassadeur du pays du Cèdre à Washington en 1992, a été choisi par le président Joseph Aoun pour emmener la délégation libanaise, durant les deux jours de pourparlers, les 14 et 15 mai. Il aura face à lui l’ambassadeur d’Israël aux Etats-Unis, Yechiel Leiter, 67 ans, un proche du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou.
« Les Israéliens vont dire non. On verra si le président américain, Donald Trump, exercera une pression sur eux », poursuit cette source, qui se fait l’écho d’un scepticisme largement partagé au Liban sur l’issue de ces discussions, présentées comme « une prise de contact » destinée à établir un ordre du jour. « Les Libanais arrivent dans cette négociation avec très peu de cartes en mains et des exigences fortes des Israéliens », observe Michael Young, expert au sein du centre de réflexion Carnegie Beyrouth.
« On démarre sur un quiproquo »
« Le problème fondamental est que ce qui intéresse les Israéliens est le désarmement du Hezbollah. Est-ce que le Liban peut offrir cela ? La réponse est non. Eux-mêmes se sont rendu compte qu’ils ne pouvaient pas désarmer le Hezbollah. On démarre sur un quiproquo », poursuit la source libanaise. La partie libanaise s’attend à ce que l’Etat hébreu oppose un même refus à chacune de ses demandes – le retrait israélien du Liban, le retour des déplacés, la libération des prisonniers… – en l’absence de plan concret pour désarmer le mouvement chiite.
Le contexte ne pousse pas Israël au compromis. Pour des raisons militaires d’abord. L’exemple de Gaza n’incite pas à l’optimisme. La démilitarisation du Hamas y est au point mort, sept mois après la mise en place d’un cessez-le-feu interrompu quotidiennement par des tirs israéliens. Sur le front libanais, la précédente trêve, entre fin novembre 2024 et début mars 2026, a laissé un goût amer en raison du maintien, sinon du renforcement, des capacités militaires du Hezbollah dans la période. « Ce qui vaut pour l’Iran vaut pour le Hezbollah : les dirigeants ont sous-estimé la force, la résilience et le fanatisme de l’ennemi », a résumé l’éditorialiste Nahum Barnea dans le journal Yediot, le plus important de l’Etat hébreu.
Pour des raisons politiques ensuite. En pleine campagne électorale, alors que Benyamin Nétanyahou a décidé, mercredi, de dissoudre le Parlement et de convoquer des élections anticipées, probablement en août ou septembre, et non fin octobre, en raison de désaccords sur le dossier de la conscription des haredims, le gouvernement est pressé par sa base, farouchement opposée au cessez-le-feu. Une nette majorité de l’opinion publique – 69 %, selon une étude récente de l’Institut d’études sur la sécurité nationale – soutient la poursuite des opérations contre le Hezbollah, quelle que soit l’évolution de la situation avec l’Iran.
Le premier ministre israélien se trouve également sous pression de l’opposition de droite et du centre, favorite dans les sondages, pour ne pas accepter de solution diplomatique sans garanties fortes sur le désarmement du Hezbollah. « Beaucoup de gens pensent vraiment avoir été trompés : il y a eu tant de promesses, tant de slogans et tant d’annonces sur la victoire totale et sur l’éradication du Hezbollah », souligne Michael Milshtein, responsable des études palestiniennes au centre Moshe Dayan de l’université de Tel-Aviv. « Beaucoup en Israël critiquent le fait que ce n’est pas Israël qui décide du cessez-le-feu et des décisions stratégiques, mais Donald Trump », ajoute cet ancien colonel du renseignement militaire.
L’armée israélienne redoute une guerre d’attrition
L’armée considère, de son côté, n’avoir pas terminé ses opérations et redoute un cessez-le-feu sans limite de temps, ni totale liberté d’action. « Rester sur place n’est pas une bonne chose. (…) L’approche doit être offensive. Nous ne devons pas nous laisser entraîner dans des positions défensives et statiques », explique, par exemple, dans Israel Hayom, journal proche de Benyamin Nétanyahou, le commandant de l’unité de reconnaissance de la brigade Golani, en première ligne au Sud Liban.
Aux yeux des militaires, le risque est celui d’une guerre longue. L’utilisation de drones à fibre optique, difficilement détectables, a donné un avantage au Hezbollah face à la puissance de l’armée de l’air israélienne. Au-delà des réponses techniques à cette nouvelle menace, des experts militaires plaident pour l’extension de la zone occupée au Liban au motif que la « ligne jaune » qui la délimite ne protégerait pas suffisamment l’Etat hébreu.
« La ligne actuelle expose Israël aux tirs à courte portée et aux drones. La ligne du Litani offre une alternative plus solide : une barrière naturelle, une ligne de contact plus courte, une plus grande profondeur et une meilleure protection pour les communautés du nord, ainsi qu’un levier politique dans les futures négociations avec le Liban », justifient ainsi le colonel Gabi Siboni et le brigadier général Erez Winner, dans une note publiée lundi par le Jerusalem Institute for Strategy and Security, un think tank nationaliste. Un scénario d’expansion appliqué discrètement à Gaza depuis le début du cessez-le-feu : jour après jour, l’armée israélienne n’a cessé d’étendre les territoires qu’elle occupe dans l’enclave.
Le Hezbollah, revenu à une stratégie de guérilla, se complaît dans cette guerre d’attrition. « Le Hezbollah est encore loin d’accepter son désarmement et même s’il était prêt à le faire contre des bénéfices politiques et économiques, la décision est entre les mains des Iraniens. Il est devenu une organisation purement militaire qui est pilotée par les gardiens de la révolution », analyse Nicholas Blanford, expert au sein du centre de réflexion Atlantic Council.
Le processus « tributaire de la personnalité imprévisible de M. Trump »
Dans un discours, mardi, le secrétaire général du parti chiite, Naïm Qassem, a fait montre d’ouverture sur les négociations. Il a salué l’accord irano-américain, discuté par l’entremise du Pakistan, comme « l’une des meilleures opportunités » pour un cessez-le-feu au Liban – dont Téhéran fait un préalable. Il s’est aussi dit « prêt à coopérer » avec les autorités libanaises pour « garantir les droits souverains du Liban » dans le cadre de négociations avec Israël, à cela près qu’il exige qu’elles restent indirectes.
« Dans un pays divisé comme le Liban, quelle marge de manœuvre aura la délégation libanaise ? Il y a un manque de consensus sur ces négociations et la partie chiite, qui paie le prix de la guerre, va critiquer les négociations, les négociateurs et le principe même des négociations », estime Michael Young. Les autorités de Beyrouth, qui insistent pour mener des pourparlers directs avec Israël, et refusent que l’Iran négocie en leur nom, s’en remettent ainsi à Donald Trump et aux négociations d’Islamabad pour obtenir des avancées sur le dossier libanais.
« L’avenir du Hezbollah, qui est la question maîtresse de cet exercice, sera négocié entre Iraniens et Américains. On a voulu dissocier les deux [négociations] tout en sachant, dans notre for intérieur, qu’elles sont inséparables et que la négociation au Pakistan est la plus importante », reconnaît la source libanaise. Et cet officiel d’ajouter que « le processus de négociation à Washington est tributaire de la personnalité imprévisible de M. Trump », en exprimant l’espoir que le président américain, qui a jusqu’à présent laissé les coudées franches à Israël au pays du Cèdre, prête enfin une oreille attentive aux demandes libanaises.
Par Luc Bronner et Hélène Sallon
Le Monde du 14 mai 26

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