Le président du Parlement libanais, Nabih Berri, refuse de soutenir le processus de pourparlers directs promu par le président, Joseph Aoun, et le premier ministre, Nawaf Salam. De leur côté, les Etats-Unis font pression pour une avancée rapide des discussions.
Le Liban reste dans la tourmente. La trêve décrétée par Washington n’en est pas une dans le sud du pays, cible d’intenses bombardements israéliens. Le risque de reprise d’une guerre totale entre Israël et le Hezbollah n’est pas écarté, encore moins si les pourparlers entre les Etats-Unis et l’Iran devaient échouer. Sur cette toile de fond préoccupante, les négociations attendues avec l’Etat hébreu provoquent tensions et blocages.
Près de trois semaines après la tenue de premières discussions sous l’égide de Washington, le 14 avril, le Liban n’a pas de feuille de route. Une réunion prévue au sommet de l’Etat, mercredi 29 avril, devait amorcer l’établissement d’une stratégie unifiée. Elle n’a pas eu lieu. Nabih Berri, président du Parlement et vieux routier de la politique libanaise, a refusé d’apporter son soutien aux négociations directes voulues par le président, Joseph Aoun, et le premier ministre, Nawaf Salam.
M. Berri est le chef du parti Amal, l’une des deux principales formations chiites avec le Hezbollah. Son entourage affirme qu’il ne peut pas s’associer au processus, tant que sa communauté continue à payer le prix fort de la guerre, dans le sud du pays. Les frappes s’accompagnent de l’occupation et de la destruction d’une bande frontalière libanaise par l’armée israélienne. Le chef du Parlement cherche aussi à ménager le Hezbollah, qui compte toujours une vaste base populaire. M. Berri en demeure un allié, malgré la colère qu’il avait éprouvée après l’entrée en guerre du mouvement armé pro-iranien, le 2 mars. Celle-ci a provoqué un déluge de feu israélien sur le Liban. Or le Hezbollah rejette les pourparlers voulus par le président.
« Nous ne sommes pas contre des discussions. Mais il faut un cessez-le-feu effectif pour commencer à parler de négociations », assure une source proche de Nabih Berri. Sans son soutien, les négociations seraient privées de toute validation politique chiite – l’une des principales communautés au Liban.
Impuissance de l’exécutif
La présidence cherche à minimiser la crise, affirmant qu’une réunion finira bien par se tenir. Joseph Aoun et Nawaf Salam restent convaincus que les négociations directes sont le seul moyen d’épargner au Liban la reprise d’une offensive israélienne à grande échelle, dévastatrice.
Le président et le premier ministre affirment privilégier comme horizon la négociation d’un accord de sécurité, équivalent à une formule mise à jour de l’armistice de 1949 entre le Liban et Israël. Un tel niveau d’entente – il ne s’agirait pas d’un accord de paix, qui ne fait pas consensus au Liban – a le soutien de divers ténors politiques, dont le chef druze Walid Joumblatt, et Nabih Berri.
Mais M. Aoun et M. Salam apparaissent impuissants face à l’engrenage de la violence. Ils n’ont pas pu jusqu’ici obtenir de Washington la fin des frappes israéliennes. C’est pourtant un « prélude » nécessaire à la « poursuite » des discussions avec Israël, a affirmé le président, vendredi 1er mai. Plus d’une centaine de Libanais, dont des civils, ont été tués depuis l’entrée en vigueur de la trêve. Les autorités s’avèrent tout aussi incapables d’empêcher les attaques du Hezbollah : le parti-milice mène des frappes contre des positions militaires israéliennes, principalement en territoire libanais, et promet de poursuivre sa « riposte punitive » face aux bombardements menés par l’Etat hébreu.
Dans le même temps, Beyrouth reste sous pression maximale pour avancer vers les négociations. Pression militaire de la part d’Israël : c’est ainsi qu’est interprétée, en partie, l’escalade dans le sud du Liban. Pression politique de la part de Washington, qui souhaite une accélération du processus. A rebours de la réalité libanaise, Donald Trump a récemment estimé qu’un accord de paix serait facile à trouver entre les deux pays. Les Etats-Unis poussent pour une rencontre entre le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, et Joseph Aoun.
« Pressions contre-productives »
Le 29 avril, dans un message sur le réseau social X s’apparentant à du chantage, l’ambassade américaine à Beyrouth a conditionné les garanties pour la « pleine souveraineté », l’« intégrité territoriale » du Liban et l’accès à l’aide humanitaire à une poignée de main entre les deux hommes. A ce stade, celle-ci constituerait un « suicide politique pour Joseph Aoun », avertit une source impliquée dans la préparation des discussions, qui exclut une concrétisation prochaine de ce rendez-vous.
« Les pressions sont contre-productives et font le jeu de ceux qui refusent les pourparlers », poursuit cette source. Principalement le Hezbollah, qui en délégitime les promoteurs. Joseph Aoun a répondu vertement à ses dirigeants, qui l’accusent de vouloir ouvrir des négociations sans avoir de consensus national : « Lorsque vous avez choisi la guerre, avez-vous d’abord obtenu ce consensus ? », a-t-il fustigé, en référence au déclenchement du conflit, le 2 mars.
« Les négociations doivent avoir lieu, mais en premier lieu, le Liban doit savoir où il va, sur la base de quels termes de référence il entend discuter, et selon quel calendrier », reprend l’interlocuteur cité plus haut.
Alors que les discussions préliminaires d’avril ont montré un rapport de force très défavorable au Liban, l’Arabie saoudite et l’Egypte tentent d’assurer un cadre plus avantageux pour la partie libanaise dans ces discussions. Les deux pays ont mis en garde Beyrouth d’éviter de se laisser entraîner vers un rapprochement trop rapide, au risque de provoquer des fractures internes.
Le royaume saoudien (hostile au Hezbollah) veut éviter une déstabilisation du Liban, théâtre où il a regagné de son influence. Riyad a réclamé, par l’intermédiaire de Nabih Berri, que le Hezbollah ne renverse pas le gouvernement de Nawaf Salam.
Riyad et Le Caire poussent pour une position commune des dirigeants libanais afin que Beyrouth ait un minimum de cartes en mains. La persistance des blocages risque d’entraîner le désintérêt de Donald Trump. Le scénario redouté à Beyrouth est que ce dernier, à l’origine de la trêve du 17 avril, qu’il a imposée à Benyamin Nétanyahou, laisse à son allié israélien les coudées franches pour relancer sa campagne militaire au Liban.
Par Laure Stephan
Le Monde du 04 mai 26

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