« Le dirigeant palestinien le plus populaire reste emprisonné par Israël depuis 2002 »

 

Marwan Barghouti, haut responsable du Fatah actuellement incarcéré, devant un tribunal de Jérusalem, le 25 janvier 2012. BERNAT ARMANGUE/AP
Mahmoud Abbas, le président palestinien, s’accroche à un pouvoir de plus en plus discrédité. Le congrès du Fatah, qu’il a convoqué pour que son fils intègre la direction du mouvement, a surtout confirmé la popularité de Marwan Barghouti, incarcéré par Israël depuis un quart de siècle, souligne l’historien Jean-Pierre Filiu dans sa chronique.

C’est en 1959 qu’un groupe clandestin de militants exilés fonde au Koweït le Mouvement de libération de la Palestine, désigné sous son acronyme arabe inversé de Fatah. Ces activistes, venus de formations panarabes, socialistes ou islamistes, renient alors leurs précédents engagements pour accorder la priorité absolue à la « libération de la Palestine ». Yasser Arafat s’impose comme le chef de ce mouvement que cible la répression des différentes polices arabes. Et c’est Arafat qui recrute ensuite Mahmoud Abbas, alors installé au Qatar, pour développer les réseaux du Fatah dans le Golfe.
Même si le développement du groupe est laborieux, il inquiète suffisamment l’Egypte pour que Gamal Abdel Nasser instaure, en 1964, une Organisation de libération de la Palestine (OLP) sous son égide. Le Fatah réagit en déclenchant en 1965 la « lutte armée » contre Israël, en fait une série d’attentats à l’impact limité.
Le triomphe israélien lors de la guerre des Six-Jours de juin 1967 porte un coup terrible au prestige de Nasser, tandis que les surenchères du Fatah tranchent avec l’humiliation des armées arabes. Nasser accepte en 1969 de confier à Arafat la direction de l’OLP, où le Fatah acquiert une position dominante, dans un mélange de compétition et de collaboration avec les autres factions armées.
La nature collégiale de l’OLP oblige Arafat à convoquer régulièrement le Conseil national palestinien (CNP), le Parlement palestinien en exil, qui se réunit une vingtaine de fois. C’est le CNP qui endosse en 1988 la « solution à deux Etats », soit la coexistence entre la Palestine et Israël.
En revanche, Arafat ne réunit le congrès du Fatah qu’à cinq reprises, la mainmise sur la principale formation palestinienne lui permettant de mieux contrôler l’OLP. Les accords d’Oslo, signés en 1993 entre Israël et l’OLP, établissent une Autorité palestinienne (AP) à la tête de laquelle Arafat est élu, en 1996, avec 87 % des voix, dans le premier scrutin au suffrage universel de Palestine. Le Fatah remporte alors 50 des 88 sièges au Conseil législatif palestinien (CLP), le Parlement de l’AP.

L’impasse de Mahmoud Abbas
L’AP installe sa présidence à Ramallah, en Cisjordanie, tandis que ses institutions, généreusement soutenues, avant tout par l’Union européenne, éclipsent les structures de l’OLP et du Fatah. La disparition d’Arafat, en 2004, accentue ce biais, Abbas lui succédant à la tête de l’OLP et du Fatah, avant d’être élu en 2005, avec 62 % des voix, à la présidence de l’AP. Une telle crédibilité démocratique est néanmoins contestée par la victoire, en 2006, du Hamas aux législatives palestiniennes, avec 74 des 132 sièges au CLP.
Le mouvement islamiste, qui dénonce les accords d’Oslo et n’est pas membre de l’OLP, entre en conflit de plus en plus ouvert avec le Fatah, jusqu’à la rupture de 2007. Le Hamas expulse l’AP de la bande de Gaza, soumise depuis lors au blocus israélien, tandis qu’Abbas prétend incarner à lui seul la légitimité palestinienne depuis Ramallah. Le fossé entre le « Hamastan » de Gaza et le « Fatahstan » de Cisjordanie ne cesse de se creuser.
Abbas, dont le mandat présidentiel a pris fin depuis plus de quinze années, convoque de rares congrès du Fatah aux fins d’aménager son pouvoir – en 2009 à Bethléem, puis en 2016 à Ramallah. Il s’agit de promouvoir des fidèles d’Abbas, tout en excluant des figures trop ambitieuses, à commencer par Mohammed Dahlan, accusé d’avoir tenté un « putsch » interne au Fatah et exilé aux Emirats arabes unis.
Une telle impasse institutionnelle n’aurait pu être surmontée que par la tenue d’élections générales, prévues en 2021 à l’échelon présidentiel et législatif. Elles sont cependant suspendues sine die par Abbas, sans aucune réaction de l’Union européenne face à ce déni de démocratie.
Le président palestinien, désormais nonagénaire, s’accroche à un pouvoir de plus en plus discrédité. Et il vient de convoquer à Ramallah un congrès du Fatah pour que son fils, Yasser Abbas, intègre la direction du mouvement, alors même que cet homme d’affaires, sans passé militant, réside généralement au Canada.

L’alternative Marwan Barghouti
Les calculs politiciens d’Abbas ne sont pas parvenus à empêcher ce congrès du Fatah de confirmer l’incontestable popularité de Marwan Barghouti. Incarcéré par Israël depuis un quart de siècle, Barghouti, autrefois chef de file de la « jeune garde » du Fatah, continue de symboliser l’attachement des Palestiniens à leurs droits nationaux.
Malgré des conditions de détention exécrables, Barghouti demeure un militant convaincu de la solution à deux Etats, un engagement qui ne l’a pas empêché d’arriver en tête des votes des congressistes du Fatah, comme, déjà, en 2016. Barghouti reste également au sommet des sondages d’opinion en Cisjordanie comme à Gaza, d’où ce paradoxe que le dirigeant palestinien le plus populaire est emprisonné par Israël depuis 2002.
L’autre paradoxe est que le Hamas, conscient de la popularité de Barghouti, a demandé à plusieurs reprises sa libération, mais que Benyamin Nétanyahou et son gouvernement l’ont refusée avec constance. Quant à Abbas, il sait que la sortie de prison de Barghouti sonnerait le glas de l’actuelle gestion autocratique de l’AP.
C’est une des leçons inattendues du congrès du Fatah. Et la confirmation que la réouverture d’un horizon politique en Palestine passe par la libération de Barghouti.

Jean-Pierre Filiu (Professeur des universités à Sciences Po)
Le Monde du 24 mai 2026

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