« J’ai eu droit à toutes les tortures » : le témoignage glaçant de Rajai Abou Hammine, résistant communiste à l’occupation israélienne au Liban

 

Rajai Abou Hammine militant et combattant communiste du village de Hebbarié. Devant le mur de ses souvenirs de resistants du PCL.
© Nicolas Cleuet / Le Pictorium
Rajai Abou Hammine, résistant communiste libanais, a passé huit ans dans la prison de Khiam dans le sud du Liban, pour avoir combattu l’occupation israélienne. Libéré en 1998, il poursuit son engagement dans son village. 

C’est un village qui s’étire sur les pentes du mont Hermon, que les Libanais préfèrent appeler le Jabal el-Sheikh, le « vieux », en raison de sa couverture neigeuse. Son sommet chevauche la frontière entre la Syrie et le Liban et culmine à 2 814 mètres d’altitude, il est le point le plus élevé de Syrie et de la partie du Golan syrien occupé par Israël. Hebbariyé se trouve à 750 mètres d’altitude.
Il semble un havre de paix près de la frontière libano-syrienne, entourée d’abricotiers. On y trouve également les vestiges d’un temple romain. Mais, voilà, sa situation même l’empêche depuis longtemps de vivre dans la tranquillité. Rajai Abou Hammine en sait quelque chose.
Ce qui ne l’a pas empêché de garder un sourire jovial et une lueur particulière dans les yeux. Peut-être parce que ceux-ci ont failli se refermer à tout jamais bien plus tôt que prévu. Ou peut-être aussi parce que son engagement lui a permis de tenir malgré les épreuves et les souffrances.

Une violation du droit international dénoncée par l’ONU
Né en 1970 dans ce village à très grande majorité sunnite, il n’a que 8 ans lorsque l’armée israélienne envahit le sud du Liban. Une invasion condamnée par l’ONU en vertu de la résolution 425 du Conseil de sécurité, qui demande à Tel-Aviv de retirer ses forces du territoire libanais.
Mais, déjà, Israël n’entend pas respecter le droit international. Son armée, qui entre dans le territoire libanais sur une profondeur d’environ 40 kilomètres, repousse l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) au-delà du fleuve Litani, vers Saïda ou Beyrouth.
L’opération aboutit de fait, après un retrait formel de l’armée israélienne, à une occupation indirecte et continue de 700 kilomètres carrés du sud du Liban au moyen d’une milice supplétive libanaise, l’Armée du Liban-Sud (ALS), qu’Israël établit dans cette zone qualifiée de « zone tampon ». Ce qui n’est pas sans rappeler ce qui se passe actuellement.

Une jeunesse libanaise entre peur et engagement
Pour les jeunes Libanais, c’est l’enfer. « Quand on avait 16 ans, soit on était enrôlés de force dans l’ALS, soit on quittait la région », se souvient Rajai Abou Hammine. Dans la maison de son village de Hebbariyé, où il nous reçoit, il égrène ses souvenirs et en garde très certainement d’autres pour lui. À Hebbariyé, comme dans beaucoup d’autres villages du Sud, l’influence du Parti communiste libanais (PCL) était particulièrement importante.
D’autant plus que, sous l’impulsion du secrétaire général du PCL d’alors, Georges Hawi, est créé, le 16 septembre 1982, lorsque l’armée israélienne entre dans l’ouest de Beyrouth, le Front de la résistance nationale libanaise. Un front résolument progressiste composé, outre du PCL, de l’Organisation d’action communiste au Liban (Oacl), du Parti d’action socialiste arabe (Pasa), du parti socialiste arabe Baas et du Parti nationaliste social syrien (PSNS) au Liban. Le Hezbollah, lui, n’apparaîtra publiquement qu’en 1985.
C’est une lutte armée qui s’engage contre l’occupation israélienne ou plutôt qui se répand dans tout le Liban. Car, depuis 1978, les communistes libanais ont entrepris de résister à l’envahisseur. « Je trouvais régulièrement des tracts du PC, des affiches avec la photo des militants morts au combat alors même que le journal du parti communiste était interdit par l’ALS », témoigne Rajai, qui s’éveille ainsi à l’action politique. « Quand on trouvait des tracts, on allait les donner aux gens. on peignait des faucilles et des marteaux sur les routes, on plaçait des rochers pour empêcher les patrouilles de l’ALS de passer. »
En 1987, alors qu’il n’a que 17 ans, et pour ne pas servir dans la milice collaboratrice, Rajai Abou Hammine part dans la ville de Saïda, où il rencontre d’autres militants communistes, clandestins. Sa vie bascule alors. Il rejoint Beyrouth et, de là, est envoyé suivre une formation militaire dans la Bekaa puis une spécialisation dans les missions secrètes.

« C’est alors que j’ai senti le canon d’un fusil sur ma nuque »
Commencent alors des opérations de repérage puis des embuscades tendues à l’armée israélienne et enfin des attaques directes lorsque le Front de la résistance a pu être équipé d’armes lourdes comme les katioucha, le surnom donné par les Soviétiques à un lance-roquettes multiple d’abord fabriqué pendant la Seconde Guerre mondiale puis modernisé.
Les opérations se multiplient jusqu’à ce 13 septembre 1990. Ce jour-là, Rajai et deux autres résistants communistes sont accompagnés d’un berger et d’un guide, chargés de surveiller un secteur de l’ouest de la Bekaa, où ils prévoient d’intervenir. Ils savent que les soldats israéliens descendent toujours de la même colline pour ratisser les villages en contrebas.
Le petit groupe a reçu ordre de tendre une embuscade. « Peu avant la tombée de la nuit, nous étions en position, prêts à intervenir », raconte Rajai. « Mais quand les Israéliens sont arrivés, il faisait déjà noir. Ils se sont positionnés avec leurs chars Merkava et n’ont plus bougé. Nous étions à 50 mètres. J’avais une mitraillette et les deux autres des RPG (lance-roquettes – NDLR). Impossible d’attaquer. »
L’aube se lève enfin. Rajai aperçoit, un peu plus haut, un soldat israélien. Le combattant libanais tire le premier, l’autre tombe. « Les affrontements ont commencé », commente-t-il sobrement. Lui devait, en faisant diversion, couvrir ses deux camarades, qui ont réussi à s’enfuir malgré leurs blessures. Pour Rajai, la situation empirait. Un second char est arrivé, puis des hélicoptères. Les drones n’existaient pas encore.
Il se cache dans une oliveraie, mais les balles incendiaires tirées par l’ennemi l’obligent à se déplacer et il reçoit des éclats qui transpercent sa jambe. « Ma seule solution était de rejoindre la rivière en contrebas. » Il se lève et commence à courir. Les soldats tirent, à côté. « Visiblement ils voulaient me capturer. » Ce qui va finalement arriver. « Je me suis caché et j’ai attendu. Pensant qu’ils étaient partis, je me suis levé. C’est alors que j’ai senti le canon d’un fusil sur ma nuque. » Rajai est fait prisonnier.

Interrogatoires sous torture par les forces israéliennes
Frappé lors du premier interrogatoire par les Israéliens, il est de nouveau tabassé par les miliciens de l’ALS puis emmené, les yeux bandés, les mains menottées, jusqu’à la prison de Khiam de sinistre réputation, non sans être de nouveau battu. Pendant quinze jours, il est interrogé sur l’organisation du Front de la résistance, sur le parti communiste, sur les caches d’armes… « J’ai eu droit à toutes les tortures. Les électrodes sur le corps, les positions suspendues… »
Malheureusement pour lui, il est soupçonné, à tort, d’avoir tué un agent américain, du nom de Robinson. Les Israéliens prennent la relève des interrogatoires. Ils vont même jusqu’à arrêter une des sœurs de Rajai pour faire pression sur lui. « Je n’y croyais pas jusqu’à ce qu’ils nous mettent face à face. » Malgré cela et les menaces proférées contre ses propres parents, il refuse de parler. Mais dans la presse paraît un article relatant la mort de trois résistants ayant participé à une opération baptisée d’après son nom. Il ne servait plus à rien de nier.
« Une nouvelle vie a alors commencé en prison, à Khiam », explique-t-il. Au départ il se retrouve avec quatre autres prisonniers dans une cellule de 2 mètres sur 2. Ils n’ont droit qu’à une cigarette par jour et à aucune visite. « Pour tenir, on utilisait les emballages de fromages en alu pour écrire sur les murs des poèmes. On sortait un jour sur deux pendant cinq minutes dans la cour de la prison. » Dès que la résistance menait une attaque contre les forces d’occupation, les prisonniers étaient punis : plus de cigarettes, plus de douche, plus de sortie et ce pendant deux mois.

Huit ans dans la prison de Khiam
« Je m’étais dit que j’en prendrais pour dix ans. Finalement, je suis resté huit ans », indique-t-il avec un sourire. Il a vu la fausseté de l’occupant, qui a agrandi les cellules, installé des lits et des W.-C. et autorisé les livres uniquement lorsque la Croix-Rouge internationale a enfin eu l’autorisation de pénétrer dans la prison. « J’ai revu mes parents après quatre ans et sept mois exactement », murmure-t-il, laissant voir son émotion pour la première fois depuis le début de notre rencontre.
« À l’intérieur, Israël a tout fait pour attiser les tensions entre les différents prisonniers selon leur communauté, notamment entre les sunnites et les chiites », se rappelle-t-il. Avec, toujours, une arrière-pensée politique de la part des Israéliens. « Les écrits de l’ayatollah Khomeiny étaient autorisés, mais nous n’avions pas le droit d’avoir des livres du Che. Mais on avait tellement soif de lecture que, dès que cela a été autorisé, on se jetait sur tout ce qu’il y avait. » Avec des couvertures, ils confectionnaient un échiquier.
Des morceaux de savon devenaient des pions et des figures. Rajai se souvient que les islamistes emprisonnés (à la fin des années 1980, le Hezbollah était entré dans la résistance) affirmaient que les échecs étaient un jeu « haram » (interdit, non conforme à la religion). Peut-être parce qu’à la fin le gagnant dit « échec et mat ». Étymologiquement, « le roi est vaincu » en perse !

Le combat pour l’unité politique au Liban
Membre du Parti communiste libanais et de son comité central, il a gardé dans une pièce les photos de Georges Hawi, ce grand dirigeant communiste assassiné le 21 juin 2005, très vraisemblablement par les services syriens. « On a perdu un dirigeant charismatique, qui a multiplié les initiatives politiques », déplore le militant. Il voit aussi d’un œil désabusé cette « phase confessionnelle dans laquelle nous nous trouvons et qui est bien sûr plus compliquée pour les communistes. Cela a des répercussions sur le parti et sur son rôle ».
Une vie dédiée à ses convictions communistes. Sa fille s’appelle Nidaa. Son fils, Ziad. Le nom du journal du parti (« l’appel »), pour la première, celui d’un militant du PCL tombé dans un affrontement avec l’occupant, pour le second. Comme souvent, le retour à la « vie civile », l’action politique dans un cadre légal et non armé, a été compliqué. « Je me suis rabattu sur le sud du Liban et sur mon village », avoue-t-il.
Son but ? « Empêcher Israël de dresser les communautés les unes contre les autres, regrouper toute la gauche, s’unir pour représenter une force capable d’impulser un changement au Liban. » Rajai se bat pour « faire cesser cette politique israélienne d’extermination, au Liban comme en Palestine ».

Pierre Barbancey
L'Humanité du 15 mai 2026

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