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| Anat Even retourne, caméra en main, à Nir
Oz, l’une des communautés juives visées par le Hamas le 7 octobre 2023.
Ce lieu où elle a vécu est devenu zone militaire. © JHR Films |
Dans sa jeunesse, Anat Even a vécu à Nir Oz, l’une des communautés juives visées par le Hamas le 7 octobre 2023. Après le massacre, elle retourne, caméra en main, dans ce lieu devenu zone militaire. Dans le kibboutz, les maisons sont devenues des carcasses vides. Sur les routes, les soldats sont partout, et les colons répandent leurs discours génocidaires. À quelques kilomètres, derrière la frontière, les bombes détruisent Gaza.
En voix off, un dialogue avec Ariel Cypel, qui a fui Israël et formule une critique acerbe de son pays. Produit en France, Collapse (face à Gaza) documente la fascisation d’un pays et l’anéantissement délibéré d’un autre. Des faits déjà documentés ailleurs, mais saisis ici depuis un endroit symbolique, qui a trop longtemps servi de justification.
Comment en êtes-vous venue à filmer le kibboutz de Nir Oz ?
Nir Oz a été mon foyer pendant des années. Ce lieu fait encore partie de moi. Après le 7-Octobre, j’ai eu besoin d’aller voir ce qu’il s’y passait. Je ne pensais pas faire un film. Je voulais juste créer des archives de ce moment. J’ai filmé les traces de ce samedi-là, le silence, les maisons vides.
En sortant du kibboutz, j’ai vu tous ces champs agricoles devenus des champs de guerre, avec ces machines énormes. C’était une horreur inconcevable. Il m’a fallu y retourner pour essayer de comprendre. J’ai recommencé à filmer seule, en mode guérilla. Les soldats et les véhicules étaient partout. Même quand les soldats me voyaient, personne ne me disait rien. Tout le monde était dans un tel état de choc que je pouvais me déplacer librement. C’est comme cela que j’ai pu faire le film.
Chaque fois que j’allais quelque part, je ne savais pas ce que je trouverais et, chaque fois, je tombais sur un endroit plus fou que le précédent : les bulldozers, les assemblées de colons et leurs discours génocidaires, encore des champs de machinerie militaire… Les images de cet endroit sont devenues pour moi une sorte de résumé de notre existence dans ce lieu, Palestiniens et Israéliens.
Vous filmez aussi la destruction de Gaza, à quelques kilomètres, de l’autre côté de la frontière.
Au début, personne ne pouvait s’approcher de la frontière. L’armée m’arrêtait systématiquement. Mais, au bout de quelques mois, j’ai pu m’avancer avec des agriculteurs qui retournaient sur leurs terres. J’ai vu la ligne de frontière dans le paysage.
J’ai pu observer les villages de l’autre côté et leur destruction progressive par l’armée israélienne. Une question demeurait : comment parler de Gaza sans y être ? Il ne pouvait pas y avoir d’approche correcte, a fortiori quand les réseaux sont remplis d’images de destruction venues de l’intérieur.
Au début, nous avons envisagé d’utiliser des images d’archives, des images d’Al-Jazeera. Mais j’ai réalisé que je devais rester dans mon point de vue et que, si je ne pouvais pas aller de l’autre côté, je ne devais pas non plus emprunter leurs images.
Le film donne à voir de près l’endoctrinement de la population israélienne et la sauvagerie extrême des discours.
Le langage a commencé à changer en Israël immédiatement après le 7-Octobre. Très vite, les idées génocidaires ont commencé à être promues, d’abord par le gouvernement, ensuite par les gens. Puis la folie meurtrière s’est abattue sur Gaza. On entendait le ministre de la Défense, dès 6 h 30 du matin, annoncer que Gaza serait anéantie. Quand on est face à ce langage, on doit résister.
Les discours contre le génocide sont extrêmement minoritaires en Israël. Ils sont ici réduits à trois personnes au bord de la route avec leurs pancartes. En voix off, votre dialogue avec Ariel Cypel souligne le paradoxe qu’il y a à résister depuis l’intérieur. Est-ce encore possible ?
La résistance est le fait d’une minorité, mais elle a toujours existé. Pendant de nombreuses années, on a vu des films d’Israël contre l’idéologie des gouvernements israéliens à travers l’histoire. Je suis toujours opposée à l’idée selon laquelle nous devons avoir un État juif parce que nous sommes un peuple qui a souffert pendant des siècles, que nous sommes toujours les victimes et que cela nous autorise à faire ce que nous voulons. Tous mes films en parlent. Mais aujourd’hui les fascistes sont au pouvoir, la police est dirigée par un criminel, et résister est devenu vraiment dangereux.
Netanyahou apparaît dans le film, lors d’une visite à Nir Oz, sous les invectives de manifestants. Que représente-t-il pour vous ?
Netanyahou est monsieur Désastre. Il n’en est pas la seule raison, mais il est la figure majeure de cette guerre horrible et de l’annihilation de Gaza. Ce jour-là, il osait enfin venir à Nir Oz, après deux ans. Lui qui n’avait jamais rendu visite aux familles des otages. Lui qui n’avait jamais tenu compte des otages.
Il est arrivé avec deux heures de retard par une entrée dérobée. C’était censé être une visite confidentielle, mais un groupe de manifestants qui le suit partout où il va l’a su et est venu. Ce sont eux que l’on entend dans la séquence.
L’image de Nir Oz, un kibboutz libéral, de gauche, s’est fissurée après le 7-Octobre : une majorité de cette gauche s’est révélée tout à fait d’accord avec le génocide. C’est aussi l’histoire d’une désillusion ?
Après le 7-Octobre, ceux qui se considèrent de la gauche sioniste ont eu une sorte d’illumination et se sont mis à aimer la guerre, comme la majorité de la population israélienne. Une minorité s’y oppose fermement depuis le début. Aujourd’hui, quand nous manifestons avec des pancartes contre le génocide, ce n’est pas seulement la police qui nous chasse, ce sont aussi ces gens-là.
En Israël, le mot paix n’existe plus. Que la majorité du pays défende l’annihilation de Gaza représente l’effondrement de notre société. C’est un désastre total. Quand j’ai rendu visite à mes amis à l’hôtel après l’évacuation du kibboutz, j’ai réalisé qu’ils partageaient presque tous l’idée qu’il n’y a pas d’innocents à Gaza. C’était terrible à entendre.
Au début du film, vous évoquez la solution à un seul État, laïque, partagé par les Palestiniens et les Israéliens. Comment peut-on encore y arriver ?
La distance entre la situation actuelle et une situation d’accord avec les Palestiniens est tellement abyssale que personne ne peut y penser aujourd’hui. Mais cela reste un rêve. Je continue à travailler, à filmer dans ce sens. C’est le moins que je puisse faire.
Samuel Gleyze-Esteban
L'Humanité du 05 mai 2026

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