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Antonio Muñiz. – « Spheres of Influence », 2024 © Antonio Muñiz - antoniomuniz-art.com |
Le 8 mai 2014, à Berlin, sept hommes se réunissent dans un bureau à deux pas du Bundestag. Trois sont américains, trois sont allemands ; le dernier est israélien. Il s’agit de M. Raanan Eliaz, cofondateur et, à cette date, directeur de l’European Leadership Network (Elnet), une organisation destinée à promouvoir les liens entre Israël et l’Europe. Cet homme au visage poupin, poète à ses heures, né dans l’une des premières implantations juives de Cisjordanie, a déjà travaillé au sein de l’American Israel Public Affairs Committee (Aipac), principal lobby pro-israélien à Washington, et auprès du premier ministre israélien. Ce jour-là, après avoir rappelé les avantages d’« un réseau international d’associations liées par un même objectif », il souligne qu’il manque encore aux cercles de l’amitié germano-israélienne une entité « spécifiquement tournée vers les décideurs ». La réunion a justement pour objet de remédier à cela en inaugurant officiellement la branche allemande d’Elnet.
Importer en Europe les méthodes du grand frère américain : telle est la volonté qui a présidé à la création d’Elnet en 2007. L’Aipac est parvenu à faire du soutien à Israël une position politiquement payante — et coûteuse à contrer — en finançant grassement des campagnes électorales et en imposant son point de vue dans les médias. Mais l’Europe, où la communauté juive est plus restreinte et où les candidats à des fonctions politiques sont moins tributaires des dons directs, n’était pas prête pour ce type de manœuvre. Elnet s’est donc attaché à courtiser des Européens fortunés en les encourageant à participer à des levées de fonds calquées sur celles de l’Aipac, tout en développant d’autres formes d’influence, comme l’organisation de voyages tous frais payés en Israël à l’intention des élus (1).
L’organisation emploie actuellement plusieurs dizaines de salariés répartis entre ses six bureaux européens (Paris, Berlin, Bruxelles, Londres, Rome et Varsovie), son siège de Tel-Aviv et sa succursale new-yorkaise (immatriculée sous le nom de Friends of Elnet). Son budget annuel, qui atteint les 20 millions de dollars, est essentiellement abondé par des bienfaiteurs américains profitant d’un avantage fiscal limité aux dons effectués à l’étranger. Et, si chaque branche nationale est officiellement indépendante, un même petit groupe d’Américains et d’Israéliens siège dans presque tous les comités de direction.
Au sein de l’Union européenne, l’Allemagne est le plus solide allié d’Israël, auquel sa politique étrangère réserve une place à part. Mais ce n’était pas encore le cas lorsque Elnet y a démarré ses activités au début des années 2010. L’attachement proclamé de Berlin au respect du droit international l’a souvent mis en porte-à-faux avec les politiques d’occupation de Tel-Aviv. En 2012, de retour d’une visite dans la ville palestinienne d’Hébron, M. Sigmar Gabriel, à l’époque chef du Parti social-démocrate (SPD), avait qualifié Israël de « régime d’apartheid » et refusé de retirer ses propos malgré le tollé provoqué (2). Deux ans plus tard, l’écologiste Volker Beck, qui présidait alors le groupe parlementaire germano-israélien, entendait conditionner au gel de la colonisation l’aide militaire accordée à Israël.
En quelques années seulement, de telles opinions sont devenues politiquement intenables. Six ans après avoir utilisé le mot « apartheid », M. Gabriel — qui avait entre-temps quitté ses fonctions publiques et s’apprêtait à prendre les commandes du lobby transatlantique Atlantik-Brücke — s’est senti tenu de présenter ses excuses. C’était juste avant d’être intronisé parrain d’un programme cosponsorisé par Elnet, qui propose des séjours en Israël à de jeunes journalistes allemands. Quant à M. Beck, il compte désormais parmi les plus fervents supporteurs de Tel-Aviv et, selon plusieurs sources, aurait aussi figuré parmi les candidats pressentis en 2019 pour diriger le bureau allemand d’Elnet.
Même Die Linke…
On ne saurait attribuer ce basculement à une cause unique, mais il a coïncidé avec l’ascension à Berlin de plusieurs entreprises de lobbying, à commencer par Elnet Allemagne. Sur son site personnel (3), M. Eliaz ne fait pas mystère du rôle joué par l’organisation qu’il a présidée de 2014 à 2016 dans la promotion « au plus haut niveau de l’État allemand » d’une politique « offensive » face à la campagne internationale Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS), affirmant que « même le parti d’extrême gauche Die Linke (…) a fini par prendre publiquement position contre elle ».
L’introduction du premier projet de résolution anti-BDS devant une assemblée législative allemande, en 2017, est l’œuvre de M. Carsten Ovens, jeune et ambitieux élu de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) au Parlement de Hambourg. Plusieurs propositions comparables seront ensuite déposées devant d’autres assemblées régionales, avant le vote au Bundestag en mai 2019 d’un texte qualifiant le mouvement BDS d’antisémite. C’est aussi en 2019 que M. Ovens est nommé à la tête du bureau allemand d’Elnet, un poste qu’il pourra cumuler avec son siège parlementaire pendant toute une année grâce au laxisme de la réglementation allemande en matière de lobbying.
Elnet Allemagne se targue de n’avoir aucune affiliation politique et de s’adresser à toutes les formations, à l’exclusion du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD). Comme dans d’autres pays, les voyages de délégations parlementaires sont au cœur de sa stratégie. De 2014 à 2018, au moins trente-six membres du Bundestag se rendent en Israël aux frais de la princesse. Le rythme des missions connaît une accélération notable sous la présidence de M. Ovens, avec des thèmes parfaitement calibrés pour correspondre aux comités du Bundestag — santé, changement climatique, villes connectées… — et un programme consacré aux jeunes élus. À ce jour, cent soixante parlementaires allemands (principalement du Bundestag, mais aussi d’assemblées locales et du Parlement européen) auraient participé à une délégation Elnet.
S’ajoutent à cela un cycle de conférences à huis clos intitulé « Dialogue stratégique germano-israélien » (souvent coorganisé avec un institut lié au ministère de la défense allemand) et des campagnes grand public officiellement destinées à combattre l’antisémitisme et à favoriser le dialogue interreligieux. L’une d’elles, « Le mur des questions », subventionnée par plusieurs collectivités territoriales, a ainsi vu fleurir des centaines d’affiches à l’esthétique cartoonesque demandant innocemment « Est-ce que les Juifs mangent des cheeseburgers ? » ou « Est-ce que Harry Potter est juif ? » (4). Le site Internet propose d’autres questions plus orientées, comme « Israël est-il un État d’apartheid ? » ou « Israël est-il en train de commettre un génocide contre les Palestiniens ? », auxquelles il est bien sûr répondu par la négative.
Appuyer les colons de Cisjordanie
Petit à petit, en bon commercial, M. Ovens est parvenu à faire passer un lobby aux ambitions internationales, sous influence étrangère et perfusion américaine, pour un think tank indépendant et implanté localement. Il a toujours pris soin d’insister sur sa coopération étroite avec les instances étatiques allemandes et sur les fonds publics reçus de divers ministères. Dans ses conversations privées avec des élus, il s’est présenté comme favorable à la solution à deux États et, à l’occasion, critique envers M. Benyamin Netanyahou. Jusqu’en 2021, les délégations parlementaires qui visitaient Israël faisaient une courte halte à Ramallah pour rencontrer des représentants de l’Autorité palestinienne.
Alors même que la section allemande cultivait cette image d’ouverture, l’organisation mère, elle, connaissait une nette dérive droitière. Si Elnet a d’emblée été ancré dans le camp conservateur, ses responsables en Israël et aux États-Unis ont longtemps tenu à rester en lien avec le centre et le centre-gauche de l’échiquier politique israélien. Après le départ de M. Eliaz, débarqué de la présidence en 2016 pour ce que des documents internes nomment « un grave abus de confiance », cet esprit de dialogue a commencé à s’estomper, coïncidant avec la droitisation généralisée du soutien à Israël consécutive à l’élection de M. Donald Trump.
À la tête d’un bureau israélien de plus en plus influent se sont ainsi succédé MM. David Siegel (2016-2020), proche du parti ultranationaliste Israël Beitenou, et Shai Bazak (2020-2022), ancien porte-parole du Conseil de Yesha (la formation qui fédère les colonies de Cisjordanie, située à l’extrême droite), conseiller en communication du premier ministre Netanyahou à la fin des années 1990. Puis ce fut au tour de M. Emmanuel Navon (2023-2025), associé de longue date du Kohelet Policy Forum, un sulfureux laboratoire d’idées conservateur dont le rôle d’architecte de la réforme judiciaire de 2023 — qui restreint le contrôle de la Cour suprême sur l’action du gouvernement —est largement reconnu (5). M. Navon défend publiquement l’annexion de la
Cisjordanie ainsi que l’expulsion des réfugiés africains d’Israël, et, en sa qualité de directeur d’Elnet, a appelé à combattre l’« opium » du « wokisme » afin de « restaurer la fierté des jeunes générations pour la civilisation occidentale » (6). Son mandat terminé, il s’est attelé à créer un nouveau think tank adossé à Elnet France, dans le but de « définir une politique étrangère post-7-Octobre » et de « défendre les valeurs de la civilisation occidentale » (7). En mars 2026, il a été nommé ambassadeur d’Israël au Japon.
BHL parachuté à Sderot
La nouvelle orientation d’Elnet s’est rapidement traduite dans ses activités européennes. Désormais, les excursions pour parlementaires ne passent plus par Ramallah et ne prévoient guère d’entrevues avec des députés israéliens travaillistes ou socialistes ; en revanche, de plus en plus de penseurs et de militants d’extrême droite sont invités à s’y joindre. En 2025, pour la première fois, une délégation est allée visiter des colonies israéliennes en Cisjordanie et rencontrer leurs représentants politiques.
L’organisation a également renforcé sa collaboration avec l’industrie israélienne de l’armement, présentant Israël comme un allié essentiel de l’Union européenne en temps de crise. Prompte à capitaliser sur l’envolée des dépenses européennes de défense après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 — et ce alors même que Tel-Aviv s’opposait aux sanctions occidentales contre Moscou et refusait d’armer Kiev directement ‒, elle s’est vantée d’avoir joué un rôle déterminant dans l’acquisition par l’Allemagne d’un système de défense antimissile pour près de 3,5 milliards d’euros ‒ le plus gros contrat de l’histoire d’Israël (8).
Au lendemain du 7 octobre 2023, alors que les Israéliens peinaient encore à prendre la mesure de leurs pertes humaines, le réseau patiemment tissé par Elnet pendant dix ans lui a permis de réagir plus rapidement que la plupart des gouvernements. Dès midi le 9 octobre, le lobby avait déjà parachuté l’essayiste français Bernard-Henri Lévy à Sderot, site d’une des pires tueries du Hamas. S’enchaînèrent ensuite les « missions de solidarité d’urgence » emmenant des groupes en combinaisons de protection, escortés par des employés d’Elnet armés, dans des kibboutzim détruits ou sur le site du festival Tribe of Nova. Plusieurs participants affirment s’être rendus également dans des morgues et au camp Shura, où l’armée israélienne avait établi son centre d’identification des victimes. Au cours des semaines et des mois suivants, le gouvernement Netanyahou a évoqué, parfois ouvertement, la nécessité de préparer l’opinion mondiale à l’ampleur de sa riposte. Elnet a répondu présent. Tandis que les ruines s’amoncelaient à Gaza, son impact sur les décideurs politiques est devenu plus crucial que jamais.
À l’heure où des démocrates américains de premier plan commencent à dénoncer les ingérences politiques de l’Aipac, Elnet conserve une image de respectabilité. Bien que les opérations militaires d’Israël, à Gaza et ailleurs, suscitent une opposition populaire de plus en plus forte dans leurs pays respectifs, des hommes, des femmes politiques européens de gauche continuent de profiter des événements ou des voyages gracieusement offerts par une organisation proche de la mouvance trumpiste, et souvent administrée par des colons.
Yossi Bartal
Journaliste. Enquête réalisée grâce à une aide d’IJ4EU, avec la collaboration de Guli Dolev-Hashiloni. Une version de cet article a initialement paru le 27 mars 2026 sur le site de critique politique et culturelle allemand The Diasporist.
(Traduit de l’anglais par Élise Roy.)
Le Monde-diplo de Juin 2026
(1) Yossi Bartal, Guli Dolev-Hashilon et Leon Holly, « Meinungsbildungsreisen nach Israel », TAZ, Berlin, 29 novembre 2025.
(2) « Gabriel erntet Kritik nach Apartheid-Vergleich », Der Spiegel, Hambourg, 15 mars 2012.
(3) La page de Raanan Eliaz sur Europe-Israel network (indisponible au moment de la publication).
(4) « Willkommen an der Fragemauer ».
(5) Isabel Kershner et David Segal, « Who’s behind the judicial overhaul now dividing Israel ? Two New Yorkers », The New York Times, 20 mars 2023.
(6) Emmanuel Navon, « Europe should rethink its approach to annexation » et « Rome and Jerusalem », The Times of Israel - The blogs, respectivement 1er juillet 2020 et 10 mai 2024.
(7) « Emmanuel Navon steps down as CEO of Elnet-Israel to lead new think tank », site personnel d’Emmanuel Navon, 2 avril 2025.
(8) Lisa Wölfl, « Wie Elnet Politik und Unternehmen zusammenbringt », Abgeordnetenwatch (Surveillance du Parlement), 20 novembre 2025.

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