Né en 1956, en pleine guerre froide, l’Eurovision était alors le concours de la chanson de l’Ouest. Si les artistes aseptisés et apolitiques ont souvent occupé le devant de la scène, la géopolitique a toujours été en toile de fond. Du mur de Berlin au génocide à Gaza en passant par les tensions internes du continent…
Le 16 mai, le concours Eurovision célèbre son 70e anniversaire à Vienne (Autriche) devant des dizaines de millions de téléspectateurs (166 millions en 2025). Officiellement apolitique, explicitement populaire et prioritairement divertissant, cet événement est le plus grand programme télévisé musical diffusé en direct au monde. Il fait l’objet de stratégies géopolitiques multiples, parfois décomplexées et agressives. Le combat pour la maîtrise de l’espace médiatique complète alors la bataille pour la suprématie géographique.
Au fil de son histoire, l’Eurovision a reflété les aspirations des peuples à la paix, les ambitions de suprématie des États et leurs appétits de prospérité. Retraçons son histoire sociale, économique et… géopolitique. Ce sont autant de jalons de l’histoire collective des Européens. L’Eurovision, c’est la bande-son du grand « film » du continent d’après-guerre.
Comme la Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca, 1951) et la Communauté économique européenne (CEE, 1957), l’Eurovision naît du rejet des horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Le concours est créé en 1956 par l’Union européenne de radiotélévision (UER), une association professionnelle de droit suisse fondée en 1950 qui réunit les groupes audiovisuels d’Europe occidentale pour former une aire de diffusion accessible à ses membres.
1974, un tournant commercial
L’objectif des groupes audiovisuels de l’UER et du père du concours, Marcel Bezençon, est de réunir les téléspectateurs européens – y compris allemands et italiens – autour d’un programme télévisé et radiodiffusé festif commun, malgré les barrières de la langue et les cicatrices de la guerre, qui n’a pris fin que onze ans auparavant. Candidats et chansons, ouvertement pacifistes, célèbrent l’amour, l’amitié et la joie de vivre.
Seul bémol à ce concert continental, le rideau de fer est aussi un mur du son : les démocraties populaires et l’URSS ne rejoignent pas l’UER. Elles développent d’autres standards techniques et une institution concurrente, l’Organisation internationale de radiodiffusion et de télévision. Le bloc communiste organise même son propre concours : l’Intervision, dont la première édition a lieu en 1965.
La guerre froide limite l’expansion de l’Eurovision à l’Est, mais pas au Sud, le concours étant diffusé en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, dans un espace encore structuré par les héritages coloniaux puis les réseaux audiovisuels postcoloniaux. Après les années 1950 et 1960 de lancement du concours, les années 1970 et 1980 constituent son âge d’or. Les groupes audiovisuels de toute l’Europe (non communiste) rejoignent l’UER et présentent des candidats.
1974 est un tournant commercial pour l’Eurovision : le groupe suédois ABBA le remporte avec une chanson qui deviendra – une première – un tube mondial, en anglais : « Waterloo ». La capacité de projection internationale du soft power européen s’en trouve démultipliée – même si la francophonie y entame son déclin. Et la société du spectacle, critiquée par Guy Debord, y trouve sa consécration.
Les pays nordiques et l’Irlande, pourtant réticents à rejoindre la CEE, s’investissent fortement dans le concours. L’Irlande et la Suède comptabilisent à ce jour sept victoires, un record qui consacre la puissance médiatique et musicale des « petits pays » des marges de l’Europe.
De plus, les participations de la Yougoslavie (1961 ; seul pays communiste, mais non aligné), de la Grèce (1974), de la Turquie (1975) et de Chypre (1981) élargissent les horizons de l’Eurovision à la Méditerranée orientale, aux Balkans et au Moyen-Orient. Israël rejoint le concours en 1973 : premier État géographiquement non européen à participer, il cherche, dans un contexte international particulièrement tendu, à s’arrimer culturellement à l’Europe occidentale en mobilisant l’Eurovision comme instrument de soft power. Les conflits non européens s’invitent alors dans le concours, comme en témoignent le boycott des médias arabes contre les candidats israéliens et les boycotts croisés entre la Grèce et la Turquie autour de la question chypriote.
Indissociable de l’équipement des foyers en télévisions, l’essor du concours reflète l’aspiration à la société des loisirs. À partir de 1970, les groupes audiovisuels organisateurs diffusent à chaque finale des « cartes postales », courtes vidéos touristiques promotionnelles. Les dictatures du sud de l’Europe (Espagne, Portugal, Grèce) en profitent pour attirer les touristes sur leurs plages. Or, fin avril 1974, l’Eurovision rencontre incidemment la révolution au Portugal ! La chanson que celui-ci vient de présenter au concours, « E depois do adeus » (Et après, au revoir), est le premier signal lancé à la radio pour déclencher la révolution des œillets.
Vitrine de la société de consommation, le concours ne reflète pas les luttes pour l’émancipation et l’égalité des femmes. Ni, plus généralement, les grands mouvements sociaux et politiques qui traversent l’Europe occidentale (Mai 68, l’opposition à la guerre du Vietnam, les luttes anticoloniales…). Il reste à sa manière fidèle à sa vocation pacifiste : la première victoire allemande a lieu en 1982 avec « Ein bißchen Frieden » (Un peu de paix) notamment grâce aux 12 points attribués par Israël.
Un espace privilégié de visibilité LGBTQ +
Après la chute du mur de Berlin, les peuples d’Europe centrale et orientale n’attendent pas les fastidieuses négociations d’adhésion à l’Union européenne pour leur « retour à l’Europe » : la participation à l’Eurovision de la chanson est un raccourci évident. S’y illustrer, c’est exister symboliquement en Europe, être vu, entendu, reconnu. L’appartenance culturelle précède, et peut-être conditionne, l’appartenance institutionnelle.
Cette dynamique d’intégration symbolique touche la Russie elle-même, qui opère un tournant décisif. Abandonnant le jdanovisme de guerre froide qui condamnait la culture occidentale comme décadente et impérialiste, Moscou investit pleinement le concours dès 1994. L’entreprise sera couronnée de succès : en 2008 Dima Bilan remporte l’Eurovision, et la Russie organise fastueusement l’édition suivante à Moscou. La grandeur retrouvée s’exhibe sur la scène la plus regardée d’Europe, comme si la victoire musicale valait brevet de respectabilité internationale.
Parallèlement à ces recompositions géopolitiques, l’Eurovision se mue progressivement en espace privilégié de visibilité LGBTQ +. Après une longue période où l’orientation sexuelle et l’identité de genre pouvaient être connues, mais étaient tues, en 1998 la victoire de Dana International, première candidate transgenre affirmée, marque une rupture, confirmée en 2014 par la victoire de Conchita Wurst. À mesure que les législations européennes évoluent (pacte civil d’union, mariage puis adoption par les couples de même sexe), le concours accompagne et amplifie ce mouvement, alignant ses valeurs affichées sur le libéralisme politique qui gagne les sociétés occidentales.
Ce tableau d’une Europe réconciliée par la chanson serait toutefois incomplet si l’on omettait les fausses notes qui, depuis une quinzaine d’années, troublent l’harmonie du concours. Car l’Eurovision est aussi le révélateur des fractures qui travaillent le continent et, au-delà, l’ordre international.
Les premiers à claquer la porte sont ceux pour qui la tolérance affichée du concours constitue précisément le grief : la Turquie d’Erdogan en 2012, la Hongrie d’Orban en 2019. Pour ces régimes illibéraux, l’Eurovision est devenu trop libéral et trop arc-en-ciel. Le concours, jadis vecteur d’intégration, fonctionne désormais comme un miroir inconfortable, déformant, et certains préfèrent le briser plutôt que s’y regarder. Significativement, la Hongrie pourrait revenir prochainement à l’Eurovision avec la victoire du conservateur pro-européen Péter Magyar lors des élections législatives d’avril 2026, comme il l’avait évoqué pendant sa campagne.
La rupture la plus retentissante est néanmoins celle que provoque la Russie. Exclue du concours, avec la Biélorussie, à la suite de l’invasion de l’Ukraine en février 2022, elle répond à l’ostracisme. En 2025, la Russie relance l’Intervision, avec l’ambition explicite de faire de ce format soviétique un outil de séduction du Sud global et de démontrer qu’elle peut animer sa propre sphère culturelle.
L’Eurovision a-t-il un avenir ?
L’Eurovision se retrouve pris en étau entre deux logiques antagonistes. D’un côté, des États qui le fuient au nom de la souveraineté culturelle et du refus du progressisme occidental. De l’autre, une question que le concours ne parvient pas tout à fait à esquiver : celle d’Israël. Maintenu dans la compétition malgré les appels au boycott et les controverses croissantes autour de sa participation (notamment en 2019, quand il est pays hôte, et encore plus depuis octobre 2023 et ses représailles à l’attaque du Hamas), l’État israélien cristallise les tensions entre les principes proclamés du concours et les réalités d’un monde où la musique, qu’on le veuille ou non, résonne toujours dans un contexte politique.
L’Eurovision prospère au prix de contorsions géopolitiques que certains critiquent : l’édition 2026 sera marquée par le boycott de cinq groupes audiovisuels occidentaux hostiles à la politique extérieure militarisée d’Israël.
L’Eurovision a-t-il un avenir ? La question peut sembler incongrue pour un concours largement suivi et dont le modèle inspire désormais jusqu’en Asie. Elle s’impose pourtant avec une acuité particulière au printemps 2026, avec le retrait de l’Espagne (membre du « big five », le groupe des principaux financeurs du concours), des Pays-Bas, de l’Irlande, de la Slovénie et de l’Islande de l’édition en cours.
L’Eurovision connaît ainsi simultanément sa plus grave crise interne depuis des décennies et la consécration internationale de son modèle, puisque c’est également en 2026 qu’est annoncée pour l’automne la naissance d’une Eurovision Asie, en gestation depuis près de vingt ans. Rarement le paradoxe aura été aussi saisissant : l’original vacille au moment où la copie prend vie.
Faut-il pour autant céder au catastrophisme ? L’histoire du concours invite à la prudence. L’Eurovision a une remarquable capacité à survivre à ses propres crises. C’est moins la fragilité conjoncturelle du concours qui frappe que la solidité de ses fondations. Il repose sur un public qui ne le regarde pas seulement : il le vit, il le commente, il le prolonge tout au long de l’année au sein de communautés de fans dont la vitalité déborde largement le cadre étroit de la soirée télévisée. L’Eurovision a su, plus tôt et plus habilement que bien des institutions culturelles européennes, négocier le virage numérique, transformant désormais chaque édition en événement total (près de 2 milliards de vues sur les plateformes officielles).
Cyrille Bret
L'Humanité du 08 mai 26

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire