« C’est comme si le village n’avait jamais existé » : au Sud-Liban, Israël a déjà dynamité plus de 50 000 logements

 

Une vue générale du village de Khiam, dans le Sud-Liban, le 24 avril 2026.
© AFP
Malgré la trêve entérinée le 16 avril, l’armée israélienne poursuit les destructions de constructions diverses, d’habitats et d’infrastructures au sud du fleuve Litani. Au total, ce sont plus de 50 000 logements qui ont été dynamités, selon les autorités libanaises dans les territoires occupés par Tel-Aviv.
Jdeidet Marjeyoun, 25 avril 2026, 11 h 8. Une détonation sèche fend l’air. « À chaque dynamitage, 50 maisons sont détruites. Ensuite, les bulldozers viennent tout enlever », raconte un journaliste local. La fumée s’étire sur plusieurs kilomètres. Ce qui était une ville, Khiam, devient une topographie.
Depuis ce point d’observation, c’est du côté de la colline de Hamames, occupée par les forces israéliennes, que se situe le point d’appui des opérations. De là, le nivellement progresse vers le reste de Khiam. Le « domicide » avance par couches, quartier après quartier.
En trente heures, trois vagues de dynamitage ont frappé la ville. Une première explosion détruit un bloc résidentiel. Une seconde vise les réseaux vitaux. Dans la nuit de samedi, une opération de minage à grande échelle transforme le versant nord en paysage lunaire.
Le Conseil national de la recherche scientifique évoque l’un des rythmes de destruction les plus élevés du Sud-Liban. Ces explosions sont désormais enregistrées par des capteurs sismiques régionaux, comparables à de faibles secousses du sol. La destruction devient un fait mesurable.

« Quand ils ont commencé à faire sauter les maisons, on a compris que ce n’était pas temporaire »
Khiam n’est qu’un point dans une carte plus vaste. Depuis janvier, avant le lancement des six roquettes lourdes par le Hezbollah, environ 37 localités ont été touchées par des dynamitages au sol. Quinze sont presque totalement détruites tandis que 22 autres sont entamées par sections. « À Hariss, ce n’est pas détruit, c’est effacé. On a perdu tous les repères, explique Hassan, déplacé depuis mars. Quand je regarde les images, je ne reconnais même plus l’endroit. C’est comme si le village n’avait jamais existé. »
À Bint Jbeil, les quartiers centraux sont rasés, tandis qu’à Beit Lif les structures agricoles disparaissent. Sur le littoral, de Bayada à Naqoura, les destructions sécurisent l’axe côtier et verrouillent l’accès maritime, isolant la base de la Finul.
Plus au nord, elles accompagnent une progression vers le fleuve Litani. Le dynamitage des villas côtières parachève ainsi l’isolement du Sud : la « zone jaune » ne rase plus seulement les villages, elle confisque l’horizon marin. « Je suis parti de l’est d’Aïda en 1985, raconte Joseph. Je suis venu à Naqoura sans rien. J’ai construit un commerce, puis un hôtel. C’était toute ma vie, reconstruite après un premier déplacement. »
Ces destructions dessinent une bande continue, d’une profondeur de 10 kilomètres, où se concentrent 85 % des opérations, désormais étendue jusqu’à 18 kilomètres. Elle correspond à la « zone de sécurité avancée » définie le 19 avril, couvrant environ 602 kilomètres carrés, soit près de 5,8 % du territoire libanais. Elle englobe 62 villages, dont 47 seraient aujourd’hui occupés.
Dans la presse israélienne, la logique est assumée : « stériliser » le terrain, empêcher toute réinstallation. À Hariss, elle devient irréversible : en trois jours, 428 habitations sont détruites, y compris durant la trêve annoncée le 16 avril. « On pensait revenir après la trêve, dit Hassan. Mais quand ils ont commencé à faire sauter les maisons, on a compris que ce n’était pas temporaire. »

« Politique de la terre brûlée »
Les analyses satellitaires montrent une augmentation rapide des zones de démantèlement total dans le Sud-Liban depuis 2025. La reconstruction ne consiste plus à réparer, mais à repartir de zéro – lorsque cela reste possible. Dans un pays déjà fragmenté, la situation au sud révèle des fractures anciennes. Le Hezbollah et Amal (parti chiite) dénoncent des « crimes de guerre », tandis que Nabih Berri, chef du mouvement Amal, évoque une « politique de la terre brûlée ».
À l’opposé, les Forces libanaises (chrétien) et les Kataeb (social-démocrate) parlent de « responsabilité stratégique », liant les destructions aux choix militaires du Hezbollah. Le dirigeant du principal bloc chrétien, Samir Geagea, dénonce « l’entraînement du Liban dans une guerre dont il ne peut supporter le prix ». L’ancien président du Parti socialiste progressiste et leader druze Walid Joumblatt qualifie l’effacement des lieux de « mémoricide ».
Le conseil des ministres a chargé le ministère des Affaires étrangères de saisir le Conseil de sécurité de l’ONU, tandis que l’État explore des recours devant la Cour pénale internationale et la Cour internationale de justice pour faire reconnaître ces destructions comme des violations du droit international.
La reconstruction est estimée entre 11 et 15 milliards de dollars, selon plusieurs institutions internationales, dont la Banque mondiale. Le gouvernement libanais y ajoute les coûts de remise en état des infrastructures, tandis que le programme des Nations Unies pour le développement intègre les besoins liés aux moyens de subsistance et à la dépollution.
À Khiam, la colline s’effondre. À Naqoura, la mer est verrouillée. À Debbine, la ligne avance vers le Litani. Ici, il ne s’agit plus seulement de guerre. Le domicide de 2026 ne détruit pas uniquement des habitations. Il altère la possibilité d’y revenir, d’y vivre, d’y transmettre. Quand la poussière retombera, il ne restera que des ruines : un espace où la reconstruction sera techniquement incertaine, juridiquement fragile et humainement suspendue.

Mirna Bassil
L'Humanité du 05 mai 2026

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