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| Des familles palestiniennes déplacées vivent dans une école transformée en refuge près d’une décharge, dans la bande de Gaza, le 20 avril 2026. IMAGO/STRINGERSHUB VIA REUTERS CONNECT |
Dans la bande de Gaza dévastée, au milieu de la marée de tentes où survivent plus de un million et demi de personnes déplacées, un nouveau fléau gagne du terrain : les rongeurs et les insectes. La nuit est devenue synonyme de terreur pour les quatre enfants du couple Al-Bassiouni depuis que la plus petite, Rahab, 1 an, a été griffée au visage par un rat. « Elle dormait et, soudain, elle s’est mise à crier. C’est là que nous avons aperçu le rat sur sa joue, que nous avons réussi à chasser. Elle a eu de la fièvre et a développé une réaction cutanée et je continue de la faire voir par un médecin », affirme sa mère, Yasmine, 34 ans, contactée par téléphone, comme tous les témoins de cet article, la presse étrangère étant toujours interdite par Israël de se rendre dans l’enclave palestinienne. « Les enfants n’osent plus dormir depuis. Ils sursautent au moindre bruit dans la tente et moi, je passe la nuit à veiller sur eux. »
Yasmine et son mari ne peuvent pas faire grand-chose pour protéger leurs enfants, âgés de 1 à 12 ans, qui souffrent de maladies de la peau et de démangeaisons permanentes. Originaire du nord de la bande de Gaza, en grande partie dévasté, la famille, actuellement entassée dans le camp d’Al-Mawasi, dans le Sud, en est à son quinzième déplacement forcé avec la même tente.
La toile étant déchirée en de multiples endroits, elle ne peut faire barrière aux intrusions des rongeurs et des insectes, pas même les insecticides que le couple pulvérise à longueur de journée. « Je ne suis même pas capable de protéger la nourriture : les rats marchent dessus. Malgré cela, je ne peux pas la jeter car nous n’avons aucun revenu. J’essaie de bien la nettoyer et je prépare à manger avec pour les enfants. Nous sommes psychologiquement épuisés », répète Yasmine sans cesse.
Le cas des Al-Bassiouni est similaire à celui de dizaines de milliers de familles gazaouies qui survivent, pour certaines depuis deux ans et demi, dans des abris d’urgence délabrés, installés au bord des routes ou sur des ruines de bâtiments anéantis. Environ 92 % des logements de Gaza ont été soit complètement détruits, soit endommagés par l’armée israélienne, selon les Nations unies.
Produits dérivés de la misère
Dans son rapport du 7 mai sur la situation humanitaire dans l’enclave palestinienne, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) évoque une crise de santé publique grandissante, les cas d’infection cutanée, de morsure et d’autres maladies liées aux rongeurs ayant explosé depuis le début de l’année. Les images de rats et d’insectes grouillant à l’intérieur et aux abords des tentes de déplacés inondent les réseaux sociaux depuis plus d’un mois.
A cause de son pied diabétique et de la perte de sensibilité qui en découle, Bassel Al-Dahnoun n’a pas senti pendant la nuit qu’un rat lui grignotait l’orteil. Au matin, ce sont ses enfants qui lui ont fait remarquer que du sang s’écoulait de son pied. « J’ai pu me rendre à l’hôpital Al-Shifa, où ils m’ont prodigué les premiers soins nécessaires, mais malheureusement, la plupart des médicaments ne sont pas disponibles, et les pansements non plus », raconte, au Monde, le père de 47 ans, originaire de Beit Lahya, dans nord de l’enclave. Il vit aujourd’hui avec sa famille sous une tente de fortune dans la ville de Gaza. Atteint également d’insuffisance rénale, il ne peut plus marcher à cause de l’inflammation de sa jambe aggravée par la morsure.
La gale, les poux et les punaises de lit touchent désormais 80 % des sites de déplacement, entraînant des infections cutanées — « une conséquence malheureuse mais prévisible, lorsque les populations vivent dans un environnement totalement effondré », expose Reinhilde Van de Weerdt, représentante de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour les territoires palestiniens occupés.
Près de 1 800 établissements de santé sont détruits ou partiellement détruits à Gaza, ce qui rend ce territoire démuni face à ces nouvelles pathologies, produits dérivés de la misère et de la promiscuité. « Pour mieux comprendre les maladies qui touchent les habitants de Gaza, nous avons besoin que du matériel de laboratoire puisse y entrer. Pour l’instant, ce n’est pas le cas, ce qui nous laisse dans l’ignorance », affirme la responsable onusienne.
Municipalité dépassée
Les autorités israéliennes continuent d’imposer des restrictions à l’entrée de l’aide humanitaire dans l’enclave, notamment sur les fournitures qu’elles considèrent à « double usage », militaire et civil. L’Etat hébreu interdit l’entrée de tout matériel de reconstruction, y compris les engins lourds nécessaires au ramassage des débris et des déchets, dont l’accumulation, associée à la destruction de tous les réseaux d’assainissement, constitue l’une des principales causes de la prolifération des nuisibles. Les habitants craignent que l’été et ses fortes températures n’aggravent le phénomène.
« Il y a plus de 70 millions de tonnes de gravats dans l’enclave, dont 25 millions dans la seule ville de Gaza. C’est l’environnement idéal pour la reproduction et la dissimulation des rongeurs et des insectes. Mais nos équipes ne peuvent accéder à ces sites en raison de la destruction de nos bulldozers par Israël durant sa guerre d’anéantissement », explique Hosni Mohanna, porte-parole de la municipalité de Gaza.
La côte d’Al-Mawasi, près de Khan Younès, accueille à elle seule 900 000 personnes sur une surface d’à peine 25 kilomètres carrés, 450 000 tonnes de déchets y sont accumulées. La municipalité de la ville multiséculaire, rasée par Israël, est totalement dépassée. « Grâce au soutien d’une ONG turque, nous avons pu désinfecter plus de 50 000 tentes sur environ 200 000. Nous continuons d’acheter les rares produits disponibles sur le marché local à des prix exorbitants, mais ces pesticides ne sont pas assez puissants pour endiguer cette crise », affirme Saeb Laqan, porte-parole de la municipalité de Khan Younès, qui appelle la communauté internationale à intervenir de toute urgence pour permettre le déblaiement de l’enclave.
Le Cogat, l’organisme militaire israélien chargé de la gestion des territoires palestiniens occupés, a annoncé, le 7 mai, avoir permis, ces dernières semaines, l’entrée de plus de « 110 tonnes de pesticides » et « des équipements de lutte antiparasitaire ». « Nous avons appris cela à travers la presse, mais nous n’avons toujours pas vu ces produits », répond M. Laqan. Face à une prolifération devenue hors de contrôle, les municipalités se limitent pour l’heure à des campagnes de sensibilisation auprès des familles déplacées : suspendre la nourriture pour éviter tout contact avec le sol, exposer couvertures et matelas au soleil, ou encore recouvrir les fosses septiques.
Par Marie Jo Sader
Le Monde du 13 mai 26

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