Profitant des crises, terrorisme, guerre, pandémie… Palantir a vendu à de nombreux États son logiciel d’analyse opérationnel des données, privatisant petit à petit le régalien et se rendant indispensable. L’entreprise vient de publier un manifeste programmatique et idéologique, qui explique pourquoi elle accompagne la radicalisation guerrière de l’administration Trump.
Le livre République Technologique, écrit par Alex Karp, et publié en février 2025, tient autant du programme politique que de la préfiguration de qui est en train d’advenir pour le « futur de l’Occident ».
Palantir, l’entreprise qu’il dirige et qu’il a cofondée avec Peter Thiel, en a fait une synthèse récemment rendue publique, sous la forme d’un manifeste en 22 points, comme une forme d’affirmation de leur pouvoir.
Ce texte est publié alors que les USA sont embourbés en Iran et diplomatiquement isolés. « Palantir accompagne la radicalisation de l’administration Trump dans ses aventures guerrières, parce qu’elle vit et prospère de la commande publique et militaire » souligne Olivier Tesquet, coauteur d’Apocalypse Nerd.
Un parasite niché au cœur de l’appareil d’État
Depuis sa création en 2003 avec des fonds publics de la CIA, Palantir veut pallier aux insuffisances de l’État. « Il s’agissait de créer l’entreprise qui aurait été capable d’empêcher le 11 septembre, avec en fond, une critique des agences de renseignements publiques qui n’ont pas su repérer les signaux faibles annonçant les attentats », explique Valentin Goujon, doctorant en sociologie au Médialab de Sciences Po.
Depuis, Palantir tire au maximum profit des crises. Suite au Covid, elle a mis la main sur les données de santé de nombreux pays ; après les attentats de 2015 en France, elle signe avec la DGSI (service de renseignement intérieur français) ; une crise migratoire est instrumentalisée et elle se retrouve en charge du fichage, du suivi et de la surveillance des immigrés pour la police fédérale de l’immigration (ICE)…
Palantir s’est au fil des années rendu indispensable auprès des agences de renseignement, de l’armée, et même dans les services de police des États-Unis. « Quand la police de New York a voulu résilier son contrat, parce que c’était cher et peu efficace, ils se sont retrouvés aveugles, car Palantir est resté propriétaire de l’intelligibilité des décisions qui avaient été prises », raconte Olivier Tesquet.
Le journaliste au pôle enquête de Télérama invoque le concept de technofascisme : « c’est la corrosion des institutions de l’intérieur. Si le Doge de Musk a démembré l’État redistributif, Palantir a mis la main sur le régalien ».
« Le livre a été écrit en réaction à une potentielle victoire démocrate, sauf qu’avec Trump, beaucoup de ce qu’il appelait de ses vœux s’est réalisé, » rappelle Valentin Goujon. Depuis 2025, la capitalisation de Palantir a été quasi multipliée par 10 et le montant des contrats publics a doublé. Toujours dans la logique du Doge, Karp a pu placer des ingénieurs au plus haut niveau de l’État.
Le cheval de Troie entre en Europe
Gregory Barbaccia, qui a travaillé 10 ans chez Palantir, est désormais directeur des systèmes d’information de l’État fédéral. Son ancien collègue occupe le même poste du Département de la Santé et des Services sociaux, quand Jacob Helberg, ancien bras droit d’Alex Karp, est devenu sous-secrétaire d’État à la Croissance économique, à l’Énergie et à l’Environnement.
Le prestataire est devenu donneur d’ordre jusque dans l’armée, puisque Shyam Sankar, le directeur technique de l’entreprise toujours en poste, a été assermenté Lieutenant-colonel en 2025.
L’entreprise reproduit en Europe ce qui fonctionne si bien aux États-Unis, multiplie les contrats publics et lance ses salariés en politique, comme Julie Martinez, ex-responsable à la protection des données de Palantir, devenue porte-parole du PS et investie candidate à la mairie de Clichy.
« Cette entreprise prospère aux États-Unis et en Europe car il y a un appétit politique pour ces outils de surveillance et de contrôle social, qui prétendent que la surveillance et la sécurité sont la même chose » dénonce le sociologue spécialiste des données et lanceur d’alerte Thomas Le Bonniec.
Une charge contre l’égalité et le multiculturalisme
« Alex Karp veut cantonner l’État au financement de grandes politiques industrielles, comme le projet Manhattan, le programme Apollo ou plus récemment de Stargate, et ses 500 milliards d’investissements dans l’IA, ajoute Valentin Goujon. Ses cibles sont plus culturelles : les élites de la Silicon Valley ».
Il les qualifie en effet de décadents qui défendent « un pluralisme vide et creux ». La critique du multiculturalisme, de l’inclusion, est frontale. Cette élite est responsable de l’affaiblissement les démocraties, entraînant l’Occident sur la voie du déclin.
Selon Karp, la Silicon Valley, plutôt que de rembourser sa dette envers la nation en participant à l’effort de guerre, n’invente que des produits de consommation de masse (il cite l’iPhone ou Gmail en exemple). « Dans sa thèse de philosophie soutenue à Francfort et dans son livre, Karp reprend le discours de l’écrivain Martin Walser, selon qui l’Allemagne est empêchée dans l’expression de sa fierté et de son identité nationale par le désarmement et l’instrumentalisation d’Auschwitz, explique Valentin Goujon. Karp appelle donc au réarmement de l’Allemagne et du Japon, de la même manière qu’il veut relancer la fierté nationale aux USA par le réarmement. »
C’est aussi pourquoi il appelle à un service militaire obligatoire. L’idéal méritocratique étasunien, tant vanté par Karp n’est, selon lui plus incarné par la Silicon Valley, mais par l’armée.
Une technologie génocidaire mise au service d’Israël
Jusqu’alors plutôt discret, c’est suite aux attaques du Hamas sur Israël en octobre 2023 que le patron de Palantir est devenu un personnage public, au discours radical. Il assume désormais naturaliser les inégalités et hiérarchiser les cultures : « Certaines ont produit des avancées vitales ; d’autres restent dysfonctionnelles et régressives » et n’hésite pas à citer le choc des civilisations de l’auteur Samuel Huntington et appelle à la mobilisation totale pour sauver l’Occident.
C’est dans ce cadre Karp a mis sa technologie au service des forces armées d’Israël qu’il soutient pleinement. « La rapporteure de l’ONU Francesca Albanese dit clairement que Palantir est co-responsable du génocide. C’est une entreprise qui gagne de l’argent en massacrant des personnes, dans le cadre de la continuation du suprémacisme blanc américain, » assène Thomas Le Bonniec.
Vers un nouvel âge de la guerre
Le nouveau slogan de l’entreprise est « votre logiciel est le système d’armes ». C’est d’autant plus vrai depuis que Palantir a pris la tête du projet Maven qui réoriente la stratégie guerrière des États-Unis et son complexe militaro-industriel.
C’est une autre startup, Anduril, cofondée également par Peter Thiel, qui a un contrat à 22 milliards de dollars pour fournir drones, armes autonomes et lunettes augmentées aux soldats étasuniens. Et charge à l’IA pilotée par Palantir de désigner les cibles et d’organiser l’attaque. OpenAI s’est rué sur le filon, espérant que les fonds du Pentagone viendront combler un peu le gouffre financier qu’est ChatGPT. Le logiciel est qualifié de « hard power », c’est-à-dire de moyen coercitif d’imposer sa volonté aux États.
En mars dernier s’est tenue l’AIPCon (convention sur la plateforme IA), nom du séminaire d’entreprise annuel de Palantir. Cameron Stanley, le chef du numérique et de l’IA du ministère de la guerre – nouveau nom du ministère de la défense donné par Trump – y est venu louer le grand œuvre de Palantir : Maven, qui a été utilisé au Venezuela, en Iran et testé en Ukraine et à Gaza.
L’outil ressemble de loin à un Google Earth, avec des zones de conflit indiquées. Cameron Stanley zoome sur le Golfe persique, vers la frontière occidentale de l’Iran, on voit les avions voler.
Il accède aux images satellites. Tranquillement, il sélectionne plusieurs voitures garées devant ce qui ressemble à un entrepôt et d’un clic droit, il les marque comme cibles. L’IA propose ensuite des drones, artillerie ou avions de chasse selon leur proximité, le carburant et les munitions en stock…
Il reste à cliquer sur « approuver ». L’opérateur reçoit ensuite un bref compte rendu de l’exécution de la mission avec une probabilité que la cible ait été détruite, et que des victimes collatérales aient été touchées. « C’est révolutionnaire » s’exclame Cameron Stanley. « Et cela rend le monde plus sûr » nous assure-t-on. Des trémolos dans la voix il conclut sous les applaudissements : « je pense avant tout à ces soldats américains, ils ont 18 ou 19 ans, et moi je veux qu’ils gagnent la guerre, et qu’ils rentrent sains et saufs à la maison ».
Éradiquer préventivement l’adversaire
Alex Karp développe en effet une rhétorique particulière. Il estime que les pacifistes – il cible en particulier les étudiants progressistes contestataires — sont en réalité responsables des conflits meurtriers qui durent dans le temps. Tandis que lui, qui propose d’éradiquer préventivement et rapidement l’adversaire, est au fond le vrai pacifiste, qui sauvera les vies humaines.
En tout cas les seules qui comptent : les nord-américaines et, tant qu’ils se tiennent à carreau et paient ses logiciels, celles du reste de l’Occident. Karp se qualifie lui-même de nouvel Oppenheimer, et il prophétise : « Une ère de dissuasion, l’âge atomique, s’achève, et une nouvelle ère de dissuasion bâtie sur l’I.A. est sur le point de commencer. »
L’autre source d’inspiration de Karp c’est les proto-fascistes et en particulier Karl Schmidt. Cela permet à Olivier Tesquet de proposer une synthèse : « Schmidt théorise que le politique est la distinction entre l’ami et l’ennemi et des décisions souveraines, par opposition à la politique, qui est le débat, le jeu démocratique. Et bien Palantir, transcription dans le domaine économique et informatique des thèses de Schmidt, est devenu le lieu du politique, contre la politique. »
Pierric Marissal
L'Humanité du 26 avril 2026

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