![]() |
| Après l’annonce du cessez-le-feu, les Libanais ont entamé le chemin du retour comme ici à Dahieh dans la banlieue sud de Beyrouth. Mirna Bassil |
L’aube se lève sur Dahieh, dans la banlieue sud de Beyrouth. Les klaxons étouffent le silence de mort imposé par quarante-sept jours de bombardements de l’armée israélienne. Quelques heures après l’entrée en vigueur de la trêve de dix jours négociée sous l’égide de Washington, la vie tente de reprendre ses droits sur les décombres encore fumants. Entre les deux, un mouvement fragile. Chaque mètre parcouru est une négociation entre le retour et la peur d’une reprise des combats
L’effervescence du boulevard Hadi Nasrallah
Forcément la physionomie de la banlieue a changé, ce vendredi 17 avril. Sur le boulevard Hadi Nasrallah, colonne vertébrale de Dahieh, le vrombissement des drones a laissé place à une cacophonie de chants à la gloire de la résistance. Cette artère immense est engorgée. On y voit des voitures aux coffres débordants et des motos transportant des familles entières, pare-chocs contre pare-chocs dans une chaleur chargée de poussière.
Dans l’après-midi, l’embouteillage se forme à mesure que la circulation ralentit à 20 km/h. Les passants tournent la tête de droite à gauche pour découvrir l’état de leurs quartiers. Au milieu de ce flux, un imposant GMC aux vitres fumées avance au pas. À l’intérieur, une jeune fille voilée, tandis que trois drapeaux jaunes du Hezbollah flottent aux fenêtres. Lorsqu’on lui demande si l’on peut prendre une photo, elle esquisse un sourire qui creuse une fossette, puis poursuit sa route sans s’arrêter. Aux carrefours stratégiques du boulevard, des vendeurs à la sauvette proposent des drapeaux jaunes du Hezbollah.
Les destructions sont massives. Les baies vitrées des appartements et des boutiques ont été pulvérisées, laissant les façades ouvertes, exposées à l’air et à la poussière. Dans les autres bâtiments, les balcons — souvent fermés par des rideaux, une pratique courante au Liban — sont désormais éventrés : les tissus pendent, déchirés, accrochés à des structures tordues.
L’ensemble compose un paysage irréel, presque artificiel. Comme un décor de film apocalyptique monté de toutes pièces en studio, tant la scène semble surréaliste.
Les décombres à la place d’immeubles
Pour les déplacés arrivant de Beyrouth, le premier contact avec le désastre se fait à Chiyah. Ce quartier charnière a servi de bouclier durant l’escalade. Ici, les destructions sont une réalité physique écrasante : on dénombre près de 3 000 foyers totalement détruits dans ce seul périmètre.
Là où se dressaient des immeubles denses, il n’y a plus que des vides. Le spectacle est lunaire. Un homme se gare, descend de sa voiture au milieu d’un terrain vague, autrefois une rue animée : « C’était ici », dit-il, désignant le néant de la main. Dans ces zones de « ceinture de feu », le retour est une confrontation directe avec l’absence. On cherche une cage d’escalier qui n’existe plus, et des fois, d’un voisin dont on n’a plus de nouvelles.
En descendant le boulevard, on atteint le district Haret Hreik. Ici, la circulation se dilue et le silence s’impose. Les habitants avancent lentement, désorientés par la disparition des repères. « Je suis choqué, confie un commerçant. Ici, il y avait une boulangerie. Là, un café. Maintenant, je compte les immeubles restants pour comprendre où je suis. »
Devant un immeuble à la façade pelée, un vieil homme, Ammo Hassan, balaie l’entrée avec obstination. Un jeune du quartier, tatouages sur les biceps, l’encourage : « L’essentiel, c’est ta santé, Ammo Hassan. On se relèvera ! ». Sur son visage, aucune émotion. À la question, « allez-vous reconstruire ? » Il nous fixe un instant, tourne la tête et poursuit son geste.
Je veux devenir chirurgien pour soigner mon peuple “
Plus loin, Najwa pousse la porte de son appartement au sous-sol, parterre, un tapis de verre brisé. « Ma maison ne peut pas m’accueillir, dit-elle. Plus d’électricité, plus de vitres, plus de portes. Je retourne chez ma sœur. Si j’étais seule, je m’en accommoderais. Mais mes enfants ? Leur école, leur routine ? »
À ses côtés, son fils de 17 ans ajoute : « Désormais, j’ai deux ennemis : Israël et le gouvernement libanais. J’irai sur le front, dans le Sud, s’il le faut. Mais je veux devenir chirurgien pour soigner mon peuple. » Plus loin, un vieil homme balaie le trottoir devant son magasin. La poussière est épaisse.
Un désastre humanitaire et technique
L’absence d’infrastructures pèse lourdement sur la logistique du retour. Selon les rapports de la direction d’Électricité du Liban (EDL), le réseau local de distribution est détruit à hauteur de 60 % dans les zones de bombardements intensifs. Sans électricité pour actionner les pompes à eau, le retour reste, pour beaucoup d’habitants, une simple visite éclair. À l’échelle de l’ensemble de la banlieue sud, le bilan consolidé par le ministère des Travaux publics et des Transports est terrifiant : plus de 12 000 logements sont désormais réduits en poussière ou condamnés structurellement. Selon les estimations croisées des agences humanitaires et des bureaux techniques municipaux, environ 60 000 personnes n’ont plus de toit dans leur quartier d’origine. Les chiffres officiels confirment l’ampleur d’un chantier de reconstruction qui, de l’aveu même des autorités, prendra des années.
La prudence est de mise. Les rideaux métalliques restent à moitié levés et les regards scrutent le ciel. « Les gens reviennent parce qu’ils ne peuvent pas abandonner leur quartier, explique Majed. Mais personne ne croit encore à une stabilité réelle. »
Mariam tente de nettoyer sa maison avec ses enfants. Elle secoue un drap, tousse, puis le plie malgré tout. Les lits superposés sont écrasés sous un pan de mur. « Ils parlent de cibles militaires. Moi, je vois la chambre détruite de mes enfants. » En face, sur un balcon sans vitres, une femme jette des sacs-poubelle remplis de verre, de vêtements déchirés et de souvenirs brisés.
La géographie du retour a été baptisée, la nuit dernière, par une décharge émotionnelle d’une intensité rare. Dès l’annonce du cessez-le-feu à minuit, les quartiers de Dahieh ont été secoués non plus par les explosions, mais par des tirs de joie. Pour certains Libanais, ils sont un message de défi signifiant que la capacité de feu reste intacte. Cette démonstration de force nocturne entre en collision frontale avec l’actualité politique. Dans le sillage de la déclaration du premier ministre, Nawaf Salam, en faveur d’une « capitale sans armes », les députés de Beyrouth se réunissaient pour réitérer les exigences de cet appel. Cette réunion, visant à placer la sécurité sous l’autorité exclusive des forces régulières, souligne le fossé qui sépare les aspirations institutionnelles de la réalité du terrain.
Une parenthèse angoissante
Dans la banlieue sud, l’arme demeure, pour une partie de la population, l’unique garant perçu de sa survie. Ce contraste entre le bruit des lance-roquettes et le silence des salons politiques définit l’enjeu crucial des dix jours à venir.
Le cessez-le-feu reste une parenthèse angoissante. On revient sans s’ancrer, on nettoie sans reconstruire. Dans les rues de Dahieh, le mouvement témoigne d’une résilience mystique, mais reste suspendu à une question : combien de temps cela va-t-il tenir ? Ces dix jours seront les plus longs de l’année pour Beyrouth. Sur les trottoirs de Haret Hreik, le vieux monsieur continue de balayer une poussière qui revient sans cesse.
Mirna Bassil
L'Humanité du 18 avril 26

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire