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| Carte confessionnelle du Liban |
Lorsque des forces chrétiennes de droite, telles que les Forces libanaises et le parti Kataeb, adoptent un discours qui reprend le récit sioniste et appelle Israël à éliminer la résistance, tandis que cette dernière mène une lutte existentielle aux connotations confessionnelles (chiites) et se présente comme une lutte de libération contre l'expansionnisme sioniste-américain visant à remodeler la région et à imposer une hégémonie absolue sur ses peuples et ses ressources, nous n'assistons pas à une simple divergence d'opinions, mais bien à une fracture du tissu social lui-même. Ici, ce n'est pas un « peuple » qui est divisé par un choix politique, mais plutôt des groupes qui ne se sont jamais véritablement unis en une seule nation qui s'affrontent.
De ce point de vue, la question n'est plus : pourquoi les Libanais sont-ils divisés ? Mais plutôt : y a-t-il jamais eu un peuple libanais ? C'est cette question qui exige un réexamen de la structure sociale libanaise.
L'idée du « peuple libanais »
L'idée du « peuple libanais » est souvent présentée comme une
évidence : une communauté nationale unie par une identité unique
et une conscience politique partagée. Cependant, l'examen de la
structure sociale et historique du Liban révèle que cette idée
relève davantage d'une hypothèse idéologique que d'une réalité
sociale établie. Depuis sa création en tant qu'État moderne, la
société libanaise est composée de groupes confessionnels
distincts, chacun possédant ses propres réseaux de solidarité,
intérêts politiques et récit historique. De ce fait, les divisions
au sein de la société apparaissent souvent horizontales, la
déchirant, plutôt que verticales, reflétant un conflit entre
groupes et classes sociales au sein d'un même espace national.
Ce phénomène se comprend mieux à travers les approches de Mehdi
Amel et de Massoud Daher. Le premier, dans son analyse fondée sur
l'économie politique et une lecture matérialiste de l'histoire,
perçoit le sectarisme non comme un simple vestige culturel ou
religieux, mais comme une forme politique spécifique
d'organisation sociale et de reproduction du pouvoir en son sein.
Dans cette perspective, les sectes apparaissent non seulement
comme des communautés spirituelles, mais aussi comme des cadres
politiques par lesquels les conflits sociaux se transforment. Au
lieu de se manifester par une lutte des classes verticales, la
contradiction sociale se réorganise en divisions sectaires
horizontales. En ce sens, le sectarisme devient un mécanisme
efficace de fragmentation de la société et empêche la formation
d'une conscience sociale unifiée, c'est-à-dire la formation d'une
« nation » au sens politique moderne du terme.
Pour sa part, l'historien Massoud Daher éclaire les racines
historiques de cette formation. À travers ses travaux d'histoire
sociale, il démontre que la société du Mont-Liban, puis celle de
l'entité libanaise, ne s'est pas développée dans le cadre d'un
État homogène et centralisé, mais plutôt par des équilibres entre
différents groupes religieux et sociaux. Ces groupes se sont
formés dans un contexte de longues transformations économiques et
politiques, notamment depuis le XIXe siècle avec l'intégration
croissante de la région à l'économie mondiale. Ces
transformations, conjuguées à l'intervention de puissances
extérieures, ont conduit à la consolidation de structures
sectaires comme cadres d'organisation de la société et du pouvoir.
Ainsi, une identité nationale unificatrice n'a pas émergé, mais
plutôt des identités collectives parallèles se sont enracinées.
Structure sociale historique
La combinaison de ces deux approches permet d'éclaircir davantage
le tableau. Le sectarisme n'est pas une simple illusion ou une
rhétorique politique passagère, mais une structure sociale
historique qui se reproduit à travers l'État, ses institutions et
son économie. Par conséquent, la division au Liban ne se limite
pas à de simples divergences politiques au sein d'une même
population, mais se manifeste plutôt par des clivages horizontaux
qui affectent la définition même des enjeux fondamentaux. Cela est
particulièrement visible lorsqu'il s'agit de définir l'« ennemi »
ou de déterminer la position du pays dans les conflits régionaux
et internationaux : une question perçue par une large partie de la
population comme une lutte de libération nationale peut être
perçue par d'autres comme un fardeau ou une menace pour la
stabilité. Cette divergence ne reflète pas simplement une
différence d'opinion politique, mais une division plus profonde au
sein de la structure sociale, des références historiques et des
allégeances politiques.
Cette division horizontale peut être comprise en la reliant aux
structures économiques qui existent depuis l'émergence de l'État
moderne, où le sectarisme se conjugue à la répartition des
ressources économiques et politiques. La division sectaire n'est
pas qu'une simple différence culturelle ou religieuse ; elle
constitue un système qui exprime le contrôle économique inégal
entre différents groupes et le reproduit par le biais des
institutions politiques et de l'État confessionnel.
Historiquement, l'élite chrétienne du Liban a constitué l'épine
dorsale des secteurs financier et commercial. Ce privilège n'est
pas le fruit du hasard, mais bien le produit d'une longue
trajectoire historique liée aux caractéristiques de l'économie
libanaise sous le mandat français, au soutien des puissances
européennes, notamment la France, et à la concentration des
capitaux commerciaux et industriels dans les grandes villes.
Selon l'analyse de Massoud Daher, les communautés chrétiennes ont
acquis leur avantage économique grâce à leur interaction avec
l'économie mondiale depuis le XIXe siècle, notamment par le biais
du commerce de la soie, des petites industries et de la finance
locale. Cela leur a permis de bâtir de solides réseaux
économiques, relativement indépendants des paysans et des
communautés rurales.
À l'inverse, Mehdi Amel soutient que cette domination économique
n'était pas un simple privilège financier, mais un instrument de
reproduction de l'hégémonie politique et sociale. Les élites
chrétiennes, soutenues par le colonialisme français et bénéficiant
du rôle prépondérant de l'Église, ont exploité leur position
financière pour façonner l'État confessionnel, instrumentalisant
le confessionnalisme comme mécanisme de gestion des conflits
sociaux et politiques et de maintien de leur position dominante au
sein du pouvoir libanais. En contrôlant le capital et les services
financiers et commerciaux, ces élites ont pu influencer
directement la législation et les politiques publiques, fixant les
priorités de l'État pour servir leurs intérêts économiques et
politiques.
Domination française
Dans ce contexte historique, on peut comprendre l'une des
divisions politiques les plus marquantes du Liban : les
divergences de vues sur le nationalisme arabe ou le projet arabe.
Une part importante de l'élite politique chrétienne libanaise a
historiquement perçu l'arabisme comme une menace potentielle pour
le caractère unique de l'entité libanaise et la place des
communautés chrétiennes en son sein. Cette position trouve son
origine dans les circonstances de la formation même de l'entité
libanaise sous domination française après la Première Guerre
mondiale. À cette époque, une conception du Liban a émergé comme
une entité distincte, séparée de son environnement arabe, créée
par la France coloniale pour les chrétiens en général et les
maronites en particulier. Dans ce contexte, certains courants
intellectuels et politiques chrétiens se sont trouvés associés à
l'idée d'« exceptionnalisme libanais », voire à des
tendances culturelles et politiques phéniciennes, ce qui a conduit
au rejet et à la méfiance envers le projet nationaliste arabe lié
aux mouvements de libération arabes du milieu du XXe siècle.
Les élites sunnites ne contrôlaient pas les grands capitaux, mais
elles conservaient une présence commerciale dans les villes et sur
les marchés financiers de moindre importance. Avec la montée du
nationalisme arabe dans les années 1950 et 1960, notamment sous
Gamal Abdel Nasser, ce projet trouva un large écho au sein des
milieux sunnites et des segments populaires qui y voyaient un
cadre pour se libérer de l'hégémonie occidentale et soutenir la
cause palestinienne. Cependant, cette tendance connut de profondes
transformations par la suite, en particulier après la fin de la
guerre civile libanaise. Dans l'après-guerre, avec l'essor du
projet économique et politique associé à Rafik Hariri, une
nouvelle tendance émergea au sein de la communauté sunnite : un
passage d'un horizon politique nationaliste à un horizon
économique libéral. L'approche de Hariri reposait sur la
réintégration du Liban dans l'économie mondiale grâce à un modèle
économique axé sur les services et la finance, ce qui devint le
projet de reconstruction. Dans ce contexte, le discours
nationaliste arabe de libération a perdu de son importance au
profit d'un discours privilégiant la stabilité économique et les
relations internationales, notamment avec l'Occident et les pays
du Golfe.
Historiquement, la communauté chiite est restée en marge du développement économique du Liban, en particulier dans les principaux secteurs financiers et de services, du fait de sa concentration dans les zones périphériques et de son intégration initiale limitée à l'économie commerciale et financière. Cependant, cette situation a commencé à évoluer progressivement selon deux axes interdépendants :
Le premier est l'afflux de capitaux étrangers, notamment africains, qui a contribué à améliorer sa situation économique relative grâce aux investissements, aux dépôts et au financement des réseaux locaux.
La seconde voie est la transformation politique et idéologique qui
a suivi la révolution islamique de 1979 en Iran, laquelle a joué
un rôle déterminant dans la réorganisation de la communauté chiite
au Liban. Cette révolution a fourni un cadre idéologique
unificateur qui a renforcé l'identité politique, un soutien
matériel et organisationnel qui a contribué à la mise en place
d'institutions sociales et de services, ainsi qu'un levier
politico-militaire qui a repositionné les chiites comme une force
active au Liban, notamment face au rôle croissant du Hezbollah
dans la résistance.
Cette transformation n'était pas d'ordre économique au sens
classique du terme (c'est-à-dire par le contrôle des banques ou
des capitaux financiers), mais elle a contribué à la création
d'une structure institutionnelle parallèle (éducation, santé,
services), renforçant ainsi la capacité de la communauté à se
reproduire socialement et à consolider son rôle politique en
dehors des circuits traditionnels du système économique.
On peut donc affirmer que l'amélioration de la situation des
chiites n'est pas le fruit d'un seul facteur, mais plutôt le
résultat d'une interaction entre les capitaux expatriés, la
transformation politique consécutive à la révolution iranienne et
la construction d'une force organisationnelle liée à la
résistance.
Toutefois, ces transformations sont restées partielles quant à
leur pénétration du cœur financier du système libanais, les
principales structures bancaires et commerciales demeurant hors du
contrôle direct de ce groupe.
Dans ce contexte, le pouvoir politique et social – notamment par
la résistance et l'organisation – acquiert un rôle central,
compensant l'intégration limitée au centre du système économique,
sans pour autant le remplacer entièrement. Cette analyse rejoint
ici l'affirmation de Mehdi Amel selon laquelle le sectarisme
réorganise les inégalités sociales au lieu de les éliminer, et
l'observation de Massoud Daher selon laquelle le développement des
groupes au Liban s'est opéré selon des trajectoires historiquement
inégalitaires.
Lorsque ces différentes trajectoires se rejoignent, la nature de
la division verticale au sein de la société libanaise apparaît
clairement. La divergence ne se limite pas à des programmes
politiques différents, mais s'étend aux différences de
perspectives historiques, de références culturelles, et même à la
définition de questions majeures, telles que la place du Liban
dans son environnement arabe ou la nature de l'ennemi et de l'ami
dans les conflits régionaux.
Expression normative
Par conséquent, parler du « peuple libanais » comme d'un groupe
homogène doté d'une conscience politique unifiée relève davantage,
dans une large mesure, d'une expression normative que d'une
description sociologique précise. La réalité révèle une société où
coexistent de multiples groupes, chacun avec sa propre histoire
politique, son réseau de relations et ses intérêts, sans pour
autant fusionner pleinement en une identité nationale unique. En
ce sens, la division sur les grands choix ou sur la définition de
l'ennemi n'est pas un phénomène passager, mais plutôt le reflet
d'une structure sociale historique qui n'a pas encore abouti à la
formation d'un peuple unifié au sens moderne du terme.
Le conflit actuel au Liban ne révèle pas seulement une divergence
de choix politiques, mais l'impossibilité de perpétuer l'illusion
d'une unité nationale réalisée. La division autour de la
résistance, de la normalisation et de l'identité libanaise n'est
pas un désaccord au sein d'un peuple, mais plutôt l'expression
d'une structure qui n'a pas encore engendré de peuple.
Par le Dr Tannous Chalhoub
Le 03 avril 2026
Traduit de l'arabe par Roland Richa

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