« Le contexte est plus dangereux, mais le coût de l’inaction serait plus élevé encore » : À Marseille, la flottille met les voiles pour Gaza

 

Samedi 4 avril, des bateaux sont partis du port de L’Estaque à Marseille pour faire cap sur la Sicile avec le reste de la flottille internationale.©Felice Rosa / Hans Lucas
La nouvelle mission de la Global Sumud Flotilla est partie début avril de Marseille avant d’être rejointe par des navires venus de plusieurs ports de Méditerranée pour briser le blocus de Gaza. Reportage à l’Estaque, sur le « quai sans nom », où les militants préparent leurs voiliers pour cette action internationale d’une ampleur inédite.

Le mistral a sifflé toute la semaine sur le golfe de Fos, giflant les coques et faisant tinter les haubans dans un vacarme métallique. Sur un quai du port de Martigues, Marine et Jérôme, le visage buriné par le sel et la fatigue d’une dizaine de jours de chantier acharné, observent la quille noire de leur voilier pendu aux sangles du grutier, un temps suspendu dans les airs avant de retrouver l’eau. C’est le navire du centre culturel embarqué (CCE), l’un des cent bateaux de la mission du printemps 2026 de la Global Sumud Flotilla (GSF), mouvement mondial de flottilles qui vogueront bientôt vers Gaza pour casser le blocus imposé par Israël à la population palestinienne vivant dans l’enclave dévastée.
« On vient de passer dix jours à gratter, réviser le moteur, refaire tout le parc électrique », sourit Jérôme, les mains encore noircies d’antifouling. À ses côtés, Marine coche les cases de ce qui reste à faire. Juste avant leur départ, le maire communiste de Martigues, Gaby Charroux, est venu leur souhaiter « bon vent. » À la première accalmie, le navire prendra la mer vers Marseille pour rejoindre le cœur battant de la partie française de la flottille, à six heures de navigation.

Des bateaux français, espagnols, grecs et turcs
Sur le « quai sans nom », un lopin de béton à l’abandon depuis trente ans dans le port de l’Estaque, une fourmilière s’active. Établi par les Thousand Madleens (TMTG), le site a été nettoyé, équipé d’un atelier de bricolage, d’une voilerie, d’une grande cuisine, de douches et de toilettes sèches. « Quand on est arrivés avec huit bateaux d’un coup, on a d’abord demandé aux pêcheurs si ça gênait, raconte Tino, keffieh noir et blanc autour du cou. Ils nous ont donné du poisson. Le soir même, des voisins déposaient des caisses de nourriture. Le quartier nous prête des outils, des palettes, de quoi vivre et bosser. » Ici, sur ce quai de pirates solidaires, entre 60 et 100 personnes bricolent chaque jour, depuis près d’un mois.
Au fil des amarres, on dénombre une vingtaine de bateaux en préparation. Deux appartiennent à la campagne française des flottilles de la liberté (FFC), d’autres portent les couleurs de TMTG, et le voilier du CCE se joint maintenant à eux. Tous convergeront dans la GSF. Trois entités, une même route, une même mission pour ce printemps 2026 : Gaza. Depuis la cité phocéenne, le départ est annoncé pour le 4 avril pour faire cap sur la Sicile, où les attendent d’autres navires. Le 12 avril, un autre groupe de navires partira de Barcelone, puis des bateaux grecs et turcs viendront étoffer la formation en Méditerranée orientale.
Florence Heskia, porte‑parole de GSF France, assume un discours de méthode : « Le contexte est plus dangereux qu’en 2025, mais le coût de l’inaction serait plus élevé encore. Nous avons décidé de partir malgré le contexte géopolitique. À chaque port, en Italie, en Grèce, en Turquie, nous réexaminerons les risques politiques, financiers, médiatiques et physiques. »
Sur le quai sans nom, la préparation n’est pas seulement matérielle. Pour le jour du départ, le CCE compte organiser, par exemple, un « marathon photo ». Des photographes à Gaza, en Cisjordanie, en Tunisie et à Marseille travailleront en simultané sur les mêmes thématiques, envoyant en temps réel leurs clichés, pour être imprimés et exposés, en temps réel aussi, sur le pont du voilier.
« C’est une manière de faire circuler des images malgré le blocus culturel imposé aux artistes palestiniens et à leurs soutiens », explique l’un des fondateurs du CCE ayant participé à la mission de l’automne dernier. En août et octobre, une cinquantaine de bateaux avaient alors pris la mer sous les bannières de la GSF et de TMTG. L’Humanité était à bord. Tous ont été interceptés. « On a tous fini dans les cellules de Ketziot, dans le désert du Néguev », reprend le militant. Des bombardements avaient même visé la flottille en eaux internationales et jusque dans le port de Tunis.
Et si l’armée israélienne ne les a finalement pas laissés passer, la pression populaire, les foules en Espagne et en Grèce, les dockers italiens menaçant de bloquer les ports ont forcé certains États à escorter la flottille pour la protéger un temps. « Ce qui nous protégera le plus, cette fois encore, c’est la mobilisation à terre, répète Florence Heskia. Interpeller les gouvernements, documenter chaque entrave, obliger les États à protéger des civils en mer. »
Cette mobilisation, justement, déborde déjà de Marseille. À 700 kilomètres de là, en Alsace, par exemple, le week‑end du 27 mars, un collège a consacré une journée entière à Gaza. 360 élèves ont débattu, vu des films et interrogé d’anciens navigants. Le lendemain, l’Association France Palestine Solidarité (AFPS68) tenait son assemblée générale. « Nous avons participé au financement des bateaux de la coalition française, à hauteur de 5 000 euros », explique Mireille, responsable de l’antenne locale, au moment du bilan financier.

« Nous voulons faire prévaloir le droit sur la force brute »
À la tribune, Cédric Caubère, secrétaire de l’UD CGT de Haute-Garonne, ayant participé à la flottille de cet automne, relie les luttes : « Ce combat n’est pas un supplément d’âme. L’impérialisme qui broie la Palestine, c’est le même système qui dégrade nos vies ici. En soutenant la flottille, on se bat aussi pour la dignité des travailleurs en France. »
Dans le hangar du quai sans nom, cette solidarité donne de la force aux coups de clé de 13. « On a besoin de syndicats, d’artistes, de soignants, de simples voisins, traduit un jeune marin en serrant un serflex. La mission va être rude, mais on ne part pas au casse‑pipe. On part ensemble. » Sur les messageries chiffrées des futurs navigants, la stratégie s’affine et une conviction revient : « Le risque ne peut pas reposer uniquement sur les Palestiniens. Au rythme des escales, chaque obstruction, chaque menace doit déclencher une riposte citoyenne pour paralyser la machine de guerre. »
Ici, personne ne dramatise pour dramatiser. Tout le monde a en tête ce que subit le peuple palestinien : le génocide à Gaza, ses infrastructures détruites à plus de 80 %, le manque de médicaments et l’aide humanitaire quasi inexistante. Le « cessez‑le‑feu » proclamé en octobre 2025 n’a pas empêché des centaines de nouvelles vies perdues.
La Cisjordanie est en proie à une violence coloniale exacerbée. « Ce sont des violations flagrantes du droit international et des droits humains, martèle la délégation française de la FFC, rejointe par un large arc d’associations et de syndicats. Nous voulons faire prévaloir le droit et la justice sur la force brute. » Cet engagement n’est pas sans risque. En Tunisie, par exemple, six dirigeants de la GSF ont été arrêtés le mois dernier et sont encore en prison. Le départ des voiliers prévu de Tunis a été annulé. Une raison de plus, pour les marins marseillais, de ne pas faiblir.
À deux jours du départ, ici, on peint à la main quelques mots sur une grand‑voile, là, on finit d’ajuster un régulateur solaire. « Ce 4 avril, c’est plus qu’un appareillage, résume un membre du CCE en train de préparer l’accueil de l’artiste HK, venu soutenir la flottille. C’est un rendez‑vous avec celles et ceux qui, d’ici jusqu’en Crète, feront bouger les lignes. » Et d’ajouter : « En mer, le vent nous poussera et la mobilisation à terre nous portera. »

Émilien Urbach
L'Humanité du 10 avril 26

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