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La philosophie n’est pas seulement dans les concepts ; elle est dans les mots et les actes, elle est engagée dans le quotidien des comportements et des choix les plus intimes, elle parle dans les gestes de chacun, peut-être à l’insu de chacun comme le disaient autrefois « les Guignols de l’info ». Ici, chacune des demandes des trois petites filles apparaît légitime mais, et là est l’embarras, la légitimité de chaque demande est différente.
La première petite fille fonde sa demande sur la légitimité du travail : la flûte doit, naturellement, devenir la propriété de celle qui l’a produite. La deuxième la fonde sur la légitimité de l’usage : la flûte doit, naturellement, être donnée à celle qui sait en jouer car elle ne servirait à rien dans les mains de qui ne sait pas comment l’utiliser. La troisième fonde sa demande sur la légitimité du don : la flûte doit, naturellement, être donnée à celle qui ne possède rien et qui en tirera un plaisir inconnu.
Choisir de donner la flûte à telle petite fille plutôt qu’à telle autre implique nécessairement, même et surtout si on n’en a pas conscience, d’accorder la préférence à telle ou telle légitimité. Or, à les examiner sans préjugé, chacune d’elles contient une part de vérité et, balançant sans cesse de l’une à l’autre, il devient impossible de dire quelle serait la décision juste.
La difficulté de décider viendrait de la connaissance de la situation concrète de chacune des petites filles car une décision juste, soutient par exemple John Rawls, ne peut se concevoir qu’abstraitement, en raison pure, en ignorant les conditions d’existence réelle de chacun. Mais que vaut une décision juste abstraitement qui produirait une injustice concrètement ? Abstraitement, dire la vérité est juste, mais concrètement dire à la Gestapo qu’on cache un juif dans son grenier n’est pas juste. Une philosophie qui oublie les corps n’est pas une philosophie.
Il faut donc revenir aux situations concrètes et choisir. Mais comment et qui ? La tentation peut être grande de s’en remettre à une autorité : Dieu parce qu’il sait de toute éternité où est le juste ; le chef de famille parce qu’il lui revient depuis toujours de décider des cas difficiles ; le marché parce qu’il sait produire spontanément la bonne décision ; le parti parce qu’il possède devant l’histoire les critères du juste et de l’injuste… Mais vient un jour où aucune de ces autorités ne répond, où l’idée même d’en appeler à une entité extérieure et supérieure aux hommes n’est plus acceptée, où les hommes revendiquent la liberté et le droit de décider par eux-mêmes.
S’ouvre alors le moment démocratique, celui où les hommes vont devoir discuter, délibérer, argumenter pour décider ce qu’est la décision juste. Et par conséquent où il faut reconnaître la liberté d’expression, la liberté d’aller et venir, la liberté individuelle et tous les droits qui codifient et garantissent la qualité de la délibération. En d’autres termes, la relation entre les hommes pour décider de ce qui est juste est l’horizon de la modernité démocratique. Comme les trapézistes, ils doivent décider « sans filet », décider sans autre garantie que la disputatio. Alors cette fable est sans réponse ? Personne pour dire à quelle petite fille la flûte sera donnée ? Si ! Il suffit d’en délibérer entre amis ou en famille. Bonne semaine !
Par Dominique Rousseau,
professeur émérite de droit public, Paris-I, membre honoraire de l’Institut universitaire de France.
L'Humanité du 25 avril 2026

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