Gaza. La France claque la porte au nez des artistes et chercheurs palestiniens

 

Gaza-ville, le 1er mai 2025. La chercheuse palestinienne Nevin Yassin, un bouquet de fleurs à la main, passe devant les décombres l’université Al-Azhar après avoir soutenu sa thèse de master.OMAR AL-QATTAA / AFP
Pendant que le génocide se poursuit à bas bruit à Gaza, le programme d’accueil en France des universitaires et artistes palestinien·nes tourne au ralenti, voire a été interrompu. Sous différents prétextes, les autorités multiplient les mesures discriminatoires, sans égard pour l’anéantissement de la vie universitaire et culturelle dans l’enclave palestinienne.

« Nous avons perdu nos bibliothèques, nos ateliers, nos salles de cours. Ce qui disparaît aussi, ce sont les espaces où l’on peut penser, débattre, imaginer l’avenir ». L’écrivaine palestinienne Bayan* livre un diagnostic lucide sur la situation des intellectuel·les à Gaza après 30 mois de guerre. Attendue depuis près d’un an en résidence artistique dans le sud de la France où une bourse lui a été attribuée, elle reste bloquée dans l’enclave sous une tente.
Depuis octobre 2023, l’armée israélienne a bombardé la totalité des douze universités à Gaza et détruit 95 % des établissements scolaires. Plus de 700 000 enfants et étudiant·es sont encore privé·es d’éducation. Au-delà de la destruction de la plupart des centres culturels, musées, galeries et sites patrimoniaux, des centaines de chercheur·es et artistes ont aussi été tué·es. L’éradication des fondements d’une société, l’effacement de sa mémoire, de sa culture et par là même de son identité semblent au cœur de la démarche israélienne. Ce que l’on a pu qualifier d’« éducide », de « scolasticide » et de « culturicide » s’affirment comme une composante du génocide en cours.
Face à cet effacement, de nombreuses structures universitaires et culturelles en France se sont mobilisées pour accueillir des artistes, chercheur·es et étudiant·es de Gaza. Sciences Po Paris, l’École des arts décoratifs, les Beaux-Arts de Paris, l’université Paris 8, le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem, Marseille), Aix-Marseille Université, les Beaux-Arts de Marseille, le Théâtre de Chaillot ont rejoint une centaine d’autres institutions disposées à proposer un contrat ou une bourse à des artistes ou universitaires de Gaza. Aidées par un réseau d’acteur·ices bénévoles, ces structures ont réuni des ressources nécessaires, ont trouvé des hébergements et ont organisé leur intégration socioprofessionnelle.

« L’attente, un sentiment interminable et mortel »
Malgré ces invitations, les Palestinien.nes de Gaza impliqué.es dans ces programmes restent de plus en plus fréquemment en attente. Une phase d’accueil relativement fonctionnelle a laissé place à un parcours semé d’embûches. Entre blocages administratifs, refus de visas, gel des évacuations et suspension des programmes d’accueil, l’administration française entrave de plus en plus fréquemment l’arrivée des bénéficiaires de ces programmes d’aide. « À Gaza, il y a l’angoisse, l’insécurité, la pénurie de médicaments, de l’eau potable, la famine, mais s’ajoute aussi l’attente qui est un sentiment terrible, interminable et mortel », témoigne Nader*, recteur à Gaza et professeur de littérature française, lors d’une conférence de presse organisée en ligne en janvier 2026. Attendu en résidence à l’université de Tours, il est bloqué depuis avril 2025.
Comme Nader, elles et ils sont une cinquantaine dans l’enclave palestinienne à patienter après avoir été désigné·es comme lauréat·es de Pause, ce programme « national d’accueil en urgence d’artistes et de scientifiques en exil », aux termes d’une procédure complexe mêlant évaluation scientifique et considérations sur l’échelle de la menace. Placé sous l’égide de quatre ministères (enseignement supérieur, culture, affaires étrangères et intérieur), porté par le Collège de France et financé essentiellement par de l’argent public, le programme Pause a, depuis sa création en 2017, accueilli 744 personnes avec leur famille, en provenance de 44 pays dont l’Ukraine, la Syrie, l’Afghanistan, l’Iran, le Yémen ou le Congo.
Sur un an renouvelable, Pause co-finance à hauteur de 60 % des salaires et des bourses pour des artistes et chercheur·es en danger, lorsque les structures d’accueil parviennent à réunir au moins 40 % de la somme. Dès lors qu’ils et elles sont « lauréat·es » — sélectionné·es par le comité artistique et scientifique de Pause —, ils et elles peuvent bénéficier d’un visa « Talent » avec leur famille (conjoint·es et enfants) sans passer par le statut de réfugié·es, qui les empêcherait a priori de rentrer dans leur pays d’origine.
Depuis 2024, Pause a ainsi annoncé soutenir près d’une centaine d’artistes et chercheur·es palestinien·nes de Gaza. Pour elles et eux, ce programme est généralement le seul moyen d’être mis·es sur des listes d’évacuations opérées par le Consulat général de France à Jérusalem et d’avoir une chance de partir se mettre à l’abri.

« Je suis toujours ici, sans maison, sans atelier »
Mais cette perspective reste suspendue. Depuis près d’un an et demi, les bénéficiaires gazaoui.es de Pause ne peuvent rejoindre leur structure d’accueil en France. « En avril 2025, j’ai reçu avec joie, la nouvelle que j’étais lauréat Pause et accueilli dans une école d’art en France, alors que mon atelier venait d’être détruit », raconte le peintre gazaoui Majed*.

Pendant quelques jours, j’ai cru que je pourrais reconstruire ma vie, continuer à travailler, sauver quelque chose de tout ce qui disparaissait autour de moi. Mais je suis toujours ici, sans maison, sans atelier, sans matériel, sans perspective de sortie, sans horizon.

Comme Nader ou Majed, 33 artistes et chercheur·es officiellement « lauréat·es Pause » et dont la sélection a été validée à tous les échelons administratifs attendent d’être évacué·es avec leur famille : 130 personnes au total. Un délai qui a été fatal à l’architecte Ahmed Shamia qui devait enseigner à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Val-de-Seine. Il a été tué en mai 2025 à la suite d’un bombardement israélien.
D’autre part, 67 autres dossiers été déposés en septembre 2025, validés par les instances scientifiques et dont les financements avaient été accordés, demeurent dans les limbes de l’administration française. Ils ont été sélectionnés, mais ne peuvent pas être officiellement lauréats, car les ministères de tutelle du programme bloquent les résultats, sous prétexte que « le gouvernement français ne peut pas les évacuer » en raison de la « complexité de la situation », comme le précise un courrier de Pause envoyé aux structures d’accueil le 22 janvier 2026. Parmi ces dossiers, seuls 12 ont été finalement validés par les ministères fin janvier 2026. Cinquante-cinq autres lauréat.es et leur famille (219 personnes en tout), sont ainsi toujours en attente de validation, confronté·es au danger et à la précarité extrême, souvent sous des tentes.

Une suspension injuste et inédite
D’autre part, le 13 janvier 2026, sous la pression de ses ministères de tutelle, le programme Pause a annoncé devoir suspendre l’instruction de nouvelles candidatures de l’enclave « afin de réguler les opérations d’évacuation des lauréats de Gaza dans un contexte d’incapacité à évacuer à court terme ». Une telle mesure est inédite dans l’histoire de ce programme : jamais n’avait été prise la décision de suspendre l’examen des candidatures en provenance d’un pays ou d’une nationalité donnée, excluant de fait une population pourtant en situation de vulnérabilité maximale.
Les étudiant.es gazaoui·es admis·es dans des universités ou des écoles françaises se heurtent aussi à de plus en plus d’obstacles administratifs. Une centaine de jeunes ont obtenu une place en master ou en doctorat, après avoir rempli les conditions habituellement requises pour des étrangers : inscription dans un cursus, bourse d’un an de minimum 8 400 euros, garant·e et hébergement. Pourtant, ils et elles se retrouvent aussi, toujours bloqué·es à Gaza, soumis à un régime d’exception.
Au fil des mois, les modalités permettant de satisfaire aux exigences de garanties financières se sont considérablement restreintes. Il n’a ainsi plus été possible de faire appel à un·e garant·e en France ou en Europe ni de recourir aux cagnottes privées ou à des bourses passant par des associations. Les seules bourses désormais acceptées par le Consulat général de France à Jérusalem pour appuyer les demandes de visas sont celles émanant d’une université ou d’une collectivité territoriale. Et l’accueil d’étudiant·es palestinien·nes en France est conditionné à la seule obtention d’une bourse du gouvernement français, dite « bourse d’excellence », accessible au niveau master minimum. Plus de quatre mois après le dépôt de leurs dossiers, aucune réponse n’a été fournie aux centaines de candidat·es qui ont postulé.
D’autre part, les visas sont de plus en plus difficiles à obtenir. C’est le cas notamment pour les étudiant.es gazaoui·es en Égypte, dont les visas vers la France sont retardés voire refusés. Le consulat général français au Caire a reçu l’ordre de ne plus enregistrer les demandes de visas long séjour en France, car les Gazaoui·es ne sont pas pleinement en règle dans le pays de transit et ne disposent pas de carte de résident égyptienne valide. Une telle précondition n’était pas imposée auparavant et l’obtention d’une telle carte demeure pratiquement impossible du fait de la politique d’accueil mise en place par Le Caire.

À l’abri des bombes, mais bloqué en Espagne
Pour justifier ces blocages, les autorités françaises invoquent l’impossibilité logistique d’organiser des évacuations de Gaza, tant que les points de passage restent fermés ou soumis à des restrictions sévères. Bien que ces entraves soient réelles, liées à la position israélienne, mais aussi à celle de la Jordanie et de l’Égypte, elles sont surtout un prétexte. Les autorités à Amman semblent par exemple refuser le transit de familles afin de ne pas se voir accuser de participer au nettoyage ethnique de Gaza voulu par l’État d’Israël. Mais pourquoi d’autres pays européens — comme l’Espagne, le Royaume-Uni ou l’Italie — sont-ils parvenus à évacuer des Gazaoui·es dans des proportions bien plus élevées que les Français ? Depuis octobre 2023, la France a ainsi évacué 652 Palestinien·nes de Gaza, contre plus d’un millier pour l’Italie. Elle n’a opéré que 29 évacuations médicales, quand le Royaume-Uni en a mené 55, l’Espagne 65 et l’Italie 215.
Et pourquoi deux lauréats Pause gazaouis, qui ont pu être évacués par l’Espagne et l’Italie avec leurs familles en 2025, y sont-ils bloqués depuis des mois, en attente de délivrance d’un visa par la France ? C’est le cas de l’écrivain Elia* qui devait occuper un poste de chercheur au Collège de France. Évacué en octobre 2025 par l’Espagne avec un visa humanitaire et un titre de séjour de 90 jours, il dépose en décembre 2025 une demande de visa « Talent » auprès de l’ambassade de France à Madrid. Depuis cette date, il n’a reçu aucune réponse. Elia précise que, si lui et sa famille sont désormais à l’abri des bombes, ils vivent dans un état prolongé d’incertitude, de suspension et d’épuisement.

Après ce long périple, cette attente n’est pas qu’une question de temps, mais de dignité, de santé mentale et de protection pour une famille qui a fui une zone de guerre. Je ne suis pas ici pour réclamer un privilège, mais simplement la possibilité de vivre une vie normale et de sortir enfin du mode de survie.

La rétention des visas des lauréat·es est aussi une première dans l’histoire de Pause, car précisément la sous-direction des visas du ministère de l’intérieur a été associée au programme depuis sa création pour faciliter l’octroi des titres de séjour en France.
Ces blocages se sont considérablement durcis depuis juillet 2025 à la suite de la polémique liée à une étudiante gazaouie accueillie à Sciences Po Lille — hors du programme Pause —, accusée d’avoir relayé des propos antisémites sur les réseaux sociaux. La droite et l’extrême droite ont alors fait pression sur le gouvernement et le 1er août 2025, Jean-Noël Barrot, le ministre des affaires étrangères a annoncé la suspension des évacuations de Gaza. Au même moment, il affirmait lancer des contrôles « sécuritaires et réputationnels » — des enquêtes de réputation sur internet — pour tou·tes les Gazaoui·es qui aspirent à venir en France. Or, huit mois après avoir été prononcées, ces enquêtes n’ont en réalité pas été entreprises.
Si ladite « affaire Atallah » a été le prétexte, les blocages remontent à plus loin : à l’été 2024 la France avait un temps suspendu les évacuations des Gazaoui·es pendant les Jeux olympiques ; dès octobre 2024 plusieurs lauréat·es Pause s’étaient trouvé·es bloqué·es à Gaza ; à partir de mars 2025 les refus de visas pour des Gazaoui·es présent·es hors de l’enclave, en Égypte notamment, se multipliaient.

Un racisme antipalestinien
À l’été 2025, la suspension totale des évacuations décidée par la France a pourtant marqué un véritable tournant, montrant l’ampleur de l’instrumentalisation de la question des réfugié·es palestinien·nes dans l’espace politique et médiatique. Le juriste Patrick Zahnd, président de JURDI (Association des juristes pour le respect du droit international), dénonce une attitude « discriminatoire », lors de la conférence de presse le 26 janvier 2026 organisée par des collectifs de soutien à l’accueil de Palestinien·nes en France. Sophie Wauquier, professeure à l’université Paris 8 et chargée de mission « exil » dans cet établissement ajoutait : « Jamais le critère d’ethnicité n’était entré en jeu dans nos dispositifs. Nous avions toujours été soutenus par nos ministères de tutelle sur des dossiers afghans, turcs, iraniens, parfois compliqués […]. Jamais auparavant l’université ne s’était heurtée à une telle décision des ministères ».
D’autres nationalités ont été accueillies de manière bien plus favorable. Lorsque la Russie envahit l’Ukraine en 2022, la France a pris des mesures d’urgence qui ont permis l’accueil de 105 000 réfugié·es, dont 2 000 étudiant.es en moins d’un an. Sans parler des chercheur·es étatsunien·nes menacé·es, pour lesquel·les la France a lancé de larges politiques d’accueil et des programmes spéciaux richement dotés. Il s’agit donc bien d’« d’une gestion sélective de l’urgence qui, contrairement à la réactivité observée lors de crises récentes comme celle de l’Ukraine, maintient la majorité des universitaires gazaoui.es dans une situation d’insécurité permanente » comme l’affirme le rapport Survivre au génocide à Gaza, venir étudier en France : l’entrave des parcours étudiants et des chercheurs palestiniens publié en avril 2026 par le collectif Universitaires avec Gaza.
Ces blocages s’inscrivent dans un contexte plus large de politiques ségrégatives qui visent une population en particulier et qui relève de ce que certain·es désignent comme « un racisme antipalestinien ». Celui-ci « vise à la fois les Palestinien·nes en tant qu’individus, les Palestinien·nes en tant que peuple, et la Palestine en tant que cause politique, [et] submerge les discours médiatiques et politiques en France depuis presque un an » affirme la sociologue Houda Asal dans un article publié par la revue Contretemps en septembre 2024.
S’il n’est pas nouveau, il s’est renforcé et s’inscrit dans le racisme anti-arabe et l’islamophobie occidentale auxquels participe la propagande pro-israélienne. Il « a permis de dissoudre une question coloniale tangible dans une guerre de civilisation imaginaire, où des religieux fanatiques, violents et antisémites attaquent une démocratie occidentale, par nature supérieure » poursuit la chercheuse.
Les cas d’intimidation, de harcèlement et de diffamation contre des artistes et chercheur·es de Gaza parvenus sur le sol national se multiplient. Ils et elles sont parfois attaqué.es par des militant·es d’extrême droite, ce qui a pu aboutir au non-renouvellement de leur contrat dans les structures d’accueil. La solidarité dont peuvent bénéficier ces « rescapé·es », porté·es par des réseaux citoyens très actifs et l’implication d’institutions culturelles ou universitaires, se trouve fréquemment dépassée par l’offensive anti-palestinienne, prétendument menée au nom de la « lutte contre l’antisémitisme ». La diabolisation vise également les personnes exprimant leur soutien au peuple palestinien ou participant à l’accueil des réfugié·es. Ces attaques diffamatoires s’appuient sur un arsenal juridique répressif, à travers le délit d’« apologie du terrorisme ». La « loi Yadan » qui vise à criminaliser l’antisionisme, en l’assimilant à de l’antisémitisme a certes été retirée, mais le projet de loi gouvernemental qui devrait lui succéder avant l’été 2026 risque encore d’accentuer la pression.
Le 3 octobre 2025, une requête instruite par plusieurs collectifs devant le conseil d’État demandait la reprise des évacuations des Gazaoui.es, ce qui a poussé le gouvernement français à les reprendre. Ainsi, à la fin de 2025, quelques dizaines de personnes ont été accueillies, mais aucun.e lauréat.e Pause, artiste ou universitaire. Rania*, une écrivaine lauréate Pause depuis juillet 2025, écrit, désespérée : « Je ne sais plus très bien ce que signifie cette survie. Lorsque les évacuations ont été suspendues, je n’ai pas ressenti de colère. J’ai juste senti le mur devenir un peu plus haut — une autre porte à laquelle nous croyions, s’est transformée en mur infranchissable. Je vous demande, de ce côté-ci du mur : y a-t-il encore quelque chose à quoi nous raccrocher ? Avec toute ma gratitude et le cœur lourd de faim et d’espoir. »

Orient XXI du 27 avril 2026
Marion Slitine, chargée de recherche au CNRS (Centre Norbert Elias), enseignante aux Beaux-Arts de Marseille et fondatrice du collectif Maan for Gaza Artists.

* Les prénoms ont été modifiés

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