À l’approche du 78e anniversaire de la Nakba, les préparatifs vont bon train chaque année pour choisir l’un des villages dépeuplés en vue de la Marche du Retour annuelle qui aura lieu le 14 mai. Malgré le caractère parfois carnavalesque de cette commémoration annuelle, son importance symbolique réside dans le renforcement, au sein de la conscience collective palestinienne, de la compréhension de la cause palestinienne comme l’expulsion et le déplacement d’un peuple de sa terre en 1948 pour faire place à d’autres – des colons qui, à l’origine, n’étaient pas un peuple.
Malgré l’importance de la commémoration face à la suppression de la mémoire et aux tentatives de perturbation de la marche commémorative par le gouvernement israélien fasciste depuis la guerre d’extermination contre Gaza, comme nous l’avons constaté l’année dernière lorsque le gouvernement a empêché la marche vers le village dépeuplé de Kafr Sabt sous prétexte de raisons légales et sécuritaires, la police a stipulé à l’« Association pour la défense des droits des personnes déplacées », organisatrice de la Marche du retour annuelle, que le drapeau palestinien ne devait pas être hissé et qu’il était nécessaire d’obtenir l’approbation du conseil régional sur le territoire duquel se trouvait le village dépeuplé de Kafr Sabt, dans la zone de « Shifa », district de Tibériade.
Cette année, la situation persiste. L'Association pour la défense des droits des personnes déplacées a récemment publié un communiqué appelant à une Marche du Retour virtuelle le mercredi 22 avril 2026, diffusée sur les réseaux sociaux. En effet, la marche en présentiel vers le village dépeuplé de Mi'ar n'aura pas lieu cette année en raison d'obstacles systématiques et de conditions de sécurité prohibitives imposées par la police israélienne et le soi-disant « Commandement du Front intérieur ». Ces conditions limitent la participation à mille personnes et conditionnent l'autorisation de la marche à des exigences de sécurité impossibles à satisfaire dans les circonstances actuelles. Par conséquent, l'Association a également suspendu la Marche du Retour en présentiel cette année, comme indiqué dans son communiqué.
Ces restrictions imposées à la commémoration de cet anniversaire, allant jusqu'à l'empêcher sur le terrain, constituent une politique injustifiée. Ces mesures représentent une tentative israélienne de saper notre mémoire collective et de rompre notre lien, en tant que Palestiniens, avec l'événement fondateur qui a fait de nous une « minorité » sur notre propre terre, dans un État bâti sur les ruines d'un peuple dont nous faisions partie intégrante : la Nakba.
Si ces restrictions, imposées pour la troisième année consécutive, sont le fruit du climat de guerre génocidaire contre Gaza, elles constituent en réalité un acte d'« anéantissement de la mémoire collective palestinienne », et non une simple tentative d'« oubli » collectif, comme c'est le cas depuis des décennies. La réponse à cette tentative d'effacement de la mémoire réside dans sa réactivation par des initiatives et des événements commémorant la Nakba dans d'autres espaces, et non dans des espaces alternatifs, tels que les plateformes et réseaux sociaux, comme l'a préconisé l'Association pour la défense des droits des personnes déplacées. Ainsi, la commémoration deviendrait l'occasion de débattre des politiques d'oppression et des perspectives de les combattre, et non de se contenter de ressasser le souvenir.
L'idée de marches annuelles pour retourner dans un village dépeuplé à l'occasion de l'anniversaire de la Nakba a toujours soulevé une question, et les tentatives pour les empêcher ne font que l'amplifier : pourquoi le village dépeuplé occupe-t-il une place si centrale dans la commémoration de la Nakba ? La réponse est claire : parce que la Nakba, en tant que déplacement forcé, est fondamentalement une question de retour – le retour des réfugiés de leur diaspora vers les villages et les villes dont ils ont été expulsés en 1948. La cause palestinienne, dans son essence même, est la cause de ses réfugiés.
Bien que cela soit important et vrai, le fait de concentrer la commémoration uniquement sur le souvenir du village dépeuplé a finalement davantage nui à la Nakba qu'à sa cause. Le concept de Nakba s'est trouvé restreint, limité au village, alors que la Nakba de 1948, telle qu'elle est représentée sur les cartes, englobait une dimension spatiale qui s'étendait bien au-delà des colonies palestiniennes, villages et villes. Elle s'étendait à des domaines incluant un réseau de relations environnementales, sociales et de vie, sans lesquels le Palestinien n'aurait pas pu considérer la Palestine comme sa terre avant 1948.
Terre, mer et rivière ; prairies, plaines, vallées et forêts ; routes, chemins et sentiers – tout a été touché par la Nakba. Le sionisme a cherché à les sioniser en les remodelant et en les redéfinissant, les effaçant ainsi de la mémoire collective des Palestiniens des territoires occupés. Autrement dit, nous les avons exclus des commémorations de la Nakba, les reléguant au domaine restreint de la recherche historique. Récemment, le projet « Traces de la Nakba », en collaboration avec l’Association pour la défense des droits des personnes déplacées, a lancé un cycle de conférences en ligne intitulé « Marj Ibn Amer : Du village à la région et au paysage ». Cette initiative vise à raviver le souvenir de la Nakba à Marj Ibn Amer, en explorant son contexte et ses dimensions au-delà du village, à l’occasion de l’anniversaire de la Nakba. Ceci est particulièrement significatif étant donné qu’Ibn Amer représente une « Nakba mineure », selon l’expression du chercheur palestinien Jamal Barghouth, l’une des figures clés du projet « Traces de la Nakba ». Nous avons précédemment qualifié le déracinement des villages de Marj Ibn Amer dans les années 1920 de « première Nakba ». Cela signifie que commémorer cet événement, même dans sa dimension symbolique, implique de repenser la carte de la Palestine dans son ensemble, en l'étendant au-delà du village palestinien et à son espace environnant. Cette redéfinition est essentielle pour comprendre le lien profond qui unit les Palestiniens à leur terre, considérée comme une patrie et non comme un simple lieu de vie. Autrement, le Palestinien risque de devenir un simple habitant, n'existant plus que dans la mémoire de ceux qui restent. Le village palestinien ne se limite pas à ses maisons, contrairement à ce que notre mémoire collective voudrait nous faire croire. Il englobe ses chemins, ses champs et ses pâturages – un réseau de relations qui le relie à un espace palestinien plus vaste, connecté par la terre et la mer, que nous appelons Palestine.
Ali Habib Allah,
Arabes-48 du 21 avril 2026
Traduit de l'arabe par Roland Richa

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