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| Des manifestants brûlent les drapeaux des États-Unis et d'Israël à Téhéran, le 8 avril 2026, après l'annonce d'un cessez-le-feu de deux semaines dans la guerre contre l'Iran.© Majid Asgaripour/WANA |
Donald Trump connaît certainement très bien les règles du poker et le bluff qui y est associé. Il devrait néanmoins apprendre que les Iraniens sont particulièrement forts au jeu d’échecs. Et que l’expression « échec et mat » qui sonne le glas de l’adversaire provient du persan « Shâh Mât » signifiant « le roi est vaincu ».
Le président états-unien a accepté un cessez-le-feu de deux semaines avec l’Iran, moins de deux heures avant l’ultimatum qu’il avait lancé à Téhéran : rouvrir le détroit d’Ormuz ou s’exposer à des attaques dévastatrices contre ses infrastructures civiles.
« Une civilisation entière mourra ce soir », avait-il même osé. La guerre, qui entrait dans sa sixième semaine, a fait plus de 5 000 morts dans une douzaine de pays, dont plus de 1 600 civils en Iran. La porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, a beau pérorer en affirmant que « la vérité est que le président Trump et nos puissantes forces armées ont obtenu de l’Iran qu’il accepte la réouverture du détroit d’Ormuz, et les négociations vont se poursuivre », personne n’est dupe.
Trump pris au piège de ses excès
On sentait bien, depuis plusieurs jours déjà, que Donald Trump cherchait une solution pour sortir du piège où il s’est laissé entraîner, poussé par Benyamin Netanyahou. La preuve par la journée de mardi et les écrits présidentiels sur les réseaux sociaux, génocidaires le matin, apaisés le soir.
Le mois dernier, le dirigeant américain déclarait que la « reddition inconditionnelle » de l’Iran serait le seul résultat acceptable pour mettre un terme à la guerre. Dans un précédent plan visant à mettre fin aux hostilités, les États-Unis exigeaient que l’Iran cesse tout nouvel enrichissement, accepte des limites à son programme de missiles et mette fin à son soutien aux groupes armés de la région, ce qui a été refusé par Téhéran. Ces exigences n’apparaissent plus.
Au contraire, un plan en dix points proposé par l’Iran pour parvenir à la fin de la guerre a été qualifié de « viable » par Donald Trump. Dans ces points, outre la levée des sanctions, on note que « les États-Unis doivent s’engager fondamentalement à garantir la non-agression », que l’Iran maintient son contrôle sur le détroit d’Ormuz ou encore que Washington accepte le droit de l’Iran à enrichir l’uranium pour son programme nucléaire civil. Mais pour des raisons qui restent obscures, cette dernière phrase était absente des versions anglaises communiquées aux journalistes par les diplomates iraniens. Elle n’apparaissait qu’en farsi. Il est également demandé le « retrait des forces de combat américaines de la région » et la mise en place d’un « cessez-le-feu sur tous les fronts, y compris dans le conflit israélo-libanais ».
Selon l’agence Associated Press, l’Iran conservera le contrôle du détroit d’Ormuz pendant le cessez-le-feu et continuera, de concert avec Oman, à percevoir des droits de transit auprès des navires. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a indiqué que le passage du détroit serait autorisé sous contrôle militaire iranien. Est-ce que cela signifie que l’Iran relâchera complètement son emprise sur cette voie maritime ? Il est encore trop tôt pour le dire. « Les États-Unis n’ont évidemment pas souscrit à l’ensemble de ces dix points. Mais le simple fait que le cadre proposé par l’Iran serve de base aux négociations constitue une victoire diplomatique majeure pour Téhéran », souligne Trita Parsi, vice-président du Quincy Institute basé à Washington, dans un texte reçu par l’Humanité.
Des discussions devraient donc démarrer ce 10 avril, à Islamabad entre le président du Parlement iranien, Mohammad Ghalibaf et le vice-président états-unien, J. D. Vance. Le premier a commencé sa carrière chez les gardiens de la révolution pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), prenant même la tête de leur force aérienne avant de devenir maire de Téhéran pendant de nombreuses années, et finalement d’occuper la présidence du Majlis, le Parlement, en 2020.
Il est peut-être l’un des seuls dirigeants iraniens encore en vie capable de faire le lien entre les gardiens, les réseaux religieux et le personnel politique. Considéré comme un conservateur dur,« il s’est cultivé une image de “pragmatique exécutif”, capable de gérer des questions complexes plutôt que de s’en remettre à des slogans », souligne le quotidien libanais Annahar.
Il aura peut-être en face de lui un J. D. Vance pas convaincu qu’il fallait entrer en guerre. Mais les responsables iraniens ont fait savoir qu’ils n’acceptaient pas de discuter avec l’envoyé spécial de Trump au Moyen-Orient, Steve Witkoff, ni avec Jared Kushner, le gendre du président, qui dirigeaient les négociations sur le nucléaire avant la guerre.
J. D. Vance, qui parle d’une « trêve fragile », estime que « si les Iraniens sont prêts à négocier de bonne foi, (je pense que) nous pouvons conclure un accord ». Mais mercredi, le président américain a fait savoir que Vance pourrait ne pas participer à ces pourparlers« en raison de préoccupations sécuritaires ». Toutefois, peut-être est-ce à cause de ses réticences à déclencher cette guerre.
Que le cessez-le-feu soit fragile, personne n’en doute. D’autant que les déclarations états-uniennes faites au long de la journée ont semé le doute. Un haut responsable de la Maison-Blanche a assuré que le plan en dix points diffusé publiquement par l’Iran, qui contient des demandes a priori difficilement acceptables par Washington, n’était pas le document servant de base aux négociations avec les États-Unis. Par ailleurs, Téhéran a fait savoir qu’il liait les deux fronts, celui en Iran et celui au sud du Liban.
Or, si Netanyahou a, du bout des lèvres, affirmé qu’il soutenait la décision de Trump de suspendre ses bombardements sur l’Iran, il a maintenu que l’arrêt des hostilités « n’incluait pas le Liban ». Le locataire de la Maison-Blanche, interrogé par PBS, est allé dans ce sens, contredisant une annonce faite plus tôt par le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, médiateur dans le conflit, assurant que le cessez-le-feu s’appliquait « partout, y compris au Liban et ailleurs ».
Le Liban sous les bombes israéliennes
L’aviation israélienne s’est d’ailleurs déchaînée, mercredi, dans des attaques qui ont touché plusieurs villes dont la capitale, sans qu’aucun message d’avertissement n’ait été lancé auparavant, faisant 89 morts et 722 blessés selon un premier bilan dressé par le ministre libanais de la Santé, Rakan Nassereddine. Les hôpitaux libanais étaient submergés par le nombre de victimes. Les gardiens de la révolution iraniens ont promis de leur côté sur Telegram de « punir Israël pour les atrocités qu’il a commises au Liban et pour la violation des conditions du cessez-le-feu ». Un engrenage susceptible de relancer les hostilités.
« La stratégie iranienne ne repose pas uniquement sur la solidarité avec les Palestiniens et les Libanais, fait remarquer Trita Parsi. Elle est également stratégique. La poursuite des bombardements israéliens risque de raviver la confrontation directe entre Israël et l’Iran – un cycle qui s’est déjà enflammé à deux reprises depuis le 7 octobre. Du point de vue de Téhéran, un arrêt durable du conflit avec Israël est indissociable de la fin des guerres israéliennes à Gaza et au Liban. Il ne s’agit pas d’un objectif secondaire, mais d’une condition sine qua non. » Emmanuel Macron a prévenu : « Notre souhait, c’est de nous assurer que le cessez-le-feu inclut pleinement le Liban » sur la durée, a-t-il fait savoir, alors que les deux otages français détenus en Iran, Cécile Kohler et Jacques Paris, ont été libérés et sont arrivés en France.
Rien ne dit que les négociations qui doivent démarrer dans la capitale pakistanaise aboutiront. Selon l’agence de presse Tasnim, qui cite une source iranienne anonyme, Téhéran se retirera de l’accord de cessez-le-feu si les attaques d’Israël contre le Liban se poursuivent. Seule différence aujourd’hui, les États-Unis ne peuvent plus brandir la menace d’attaques militaires après une guerre ratée et des élections de mi-mandat qui se rapprochent. On voit mal comment Donald Trump pourrait réussir là où il vient d’échouer.
Pierre Barbancey
L'Humanité du 08 avril 2026

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