En Cisjordanie, l’impunité absolue des colons israéliens ayant commis des crimes

 

Un drapeau israélien au bord de la route, avec en arrière-plan la colonie israélienne d’Evyatar, en Cisjordanie, le 8 avril 2026. JONAS OPPERSKALSKI POUR « LE MONDE »
Depuis 2020, la justice israélienne n’a prononcé aucune condamnation à de la prison ferme contre les colons juifs responsables de la mort de civils palestiniens, alors que le nombre et la gravité des crimes qu’ils commettent ne cessent de croître.

Le drapeau jaune du Fatah, le parti nationaliste palestinien, a été apposé après coup, comme une marque de respect, au-dessus de l’étroit lit de l’absent. « Le 23 septembre 2025, les colons sont arrivés et l’un d’eux avait une arme. Mon fils allait avoir 23 ans… », énonce la mère, le visage las sous un foulard bleu indigo. Saïd Naasan, électricien dans le BTP, a été fauché par le tir d’un colon, tout près de la maison familiale nichée en hauteur du village d’Al-Moughaïr, à l’est de Ramallah, en Cisjordanie occupée. Sabri, le cousin, 27 ans, engagé dans la protection civile, montre une vidéo, sur son téléphone portable. On y voit un jeune colon en chemise blanche courir ce jour-là sur la crête au-dessus du village, tirant en rafale. Puis Sabri affiche la photo du même homme, prise peu de temps après, souriant au milieu de copains et M16 en bandoulière. Libre.
Un mois plus tard, le matin du 19 octobre 2025, des dizaines de colons fondaient sur Tourmous Aya, une localité de 5 000 habitants au nord de Ramallah, provoquant un vent de panique parmi des Palestiniens affairés à ramasser les olives dans un champ, avec l’aide d’activistes israéliens. Afaf Abou Alia, 55 ans, n’a pas eu le temps de s’échapper. Le visage masqué, armé d’un long bâton, un colon lui a asséné plusieurs coups violents. « Dix points de suture à la tête, un bras cassé et l’un de ses pouces est resté paralysé », rapporte Yasser Alkam, témoin direct de l’attaque. Cet avocat américain à la retraite, revenu il y a quatre ans dans sa ville d’origine après avoir effectué toute sa carrière aux Etats-Unis, conduisait alors dans sa voiture un volontaire américain qui a filmé la scène avec son téléphone portable.
Le 12 octobre 2023, Ibrahim Al-Wadi, 62 ans, et Ahmad Al-Wadi, 25 ans, se tenaient debout au croisement de deux routes dans le village de Qusra, au sud de Naplouse. « Ils ont été abattus par des colons qui passaient en voiture. Mon père a reçu une balle dans le torse, mon frère, trois, à la gorge, la poitrine et sur le côté, décrit Mohammad Al-Wali, 30 ans, chercheur en sciences juridiques. La nuit précédente, des assaillants avaient attaqué le village, incendié des maisons et tué trois habitants, plus un autre, qui a été tué par l’armée. C’est pour cela que mon père et mon frère étaient là : ils attendaient le passage de leur convoi funéraire. »
Le Monde a cherché à savoir quelles suites judiciaires ont été données à ces trois attaques, emblématiques de la violence des colons – selon la base de données de l’ONG israélienne B’Tselem, au moins 25 Palestiniens ont été tués entre 2020 et 2025 par des habitants des implantations juives, hors confrontations armées. Une requête a été adressée au Coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires (Cogat), l’organisme militaire israélien chargé depuis 1981 d’administrer la vie des civils en Cisjordanie, comme à Gaza. Ce dernier nous a renvoyés vers l’armée, laquelle nous a renvoyés vers la police, qui, pour finir, n’a pas répondu à nos questions.

Cocktails Molotov
Et pour cause : la dernière condamnation d’un colon pour le meurtre d’un Palestinien en Cisjordanie remonte à 2020. L’auteur des faits, Amiram Uliel, avait lancé des cocktails Molotov sur une maison, à Douma, un village de la région de Naplouse, causant la mort d’un couple et de leur bébé de 18 mois. Cet extrémiste juif, condamné à la prison à perpétuité, reçoit de nombreuses marques de soutien des milieux d’extrême droite. Son premier avocat était l’actuel ministre de la sécurité intérieure, le suprémaciste juif Itamar Ben Gvir.
Ce verdict est une exception. Reconnu coupable de la mort d’Aisha Rabi, une mère de famille visée par une pierre de 2 kilos alors qu’elle circulait en voiture avec son mari et leur petite fille, en 2018, un colon, mineur au moment des faits, a été assigné à résidence d’abord chez ses grands-parents puis à son domicile. Le tribunal de Lod, en Israël, vient de réexaminer son dossier pour « homicide involontaire », sans prononcer de condamnation.
L’impunité des colons auteurs de violence n’est pas nouvelle. Mais alors que les exactions commises par les extrémistes juifs en Cisjordanie ne cessent de s’amplifier, le phénomène n’a jamais été aussi flagrant. « En un mois de guerre contre l’Iran, entre le 28 février et le 29 mars, 305 actions violentes de colons ont été recensées en Cisjordanie, comprenant des agressions physiques, des raids dans les villages, des incendies criminels, des accaparements de terres, soit plus de dix par jour, relève Ziv Stahl, directrice de Yesh Din, une ONG israélienne spécialisée dans la défense des droits humains. Durant cette période, dix personnes ont été tuées, dont sept par balles, par des colons. La gravité des attaques est bien plus grande qu’auparavant. »
Cette situation a incité d’anciens responsables politiques et des intellectuels israéliens à s’élever publiquement contre le « terrorisme juif ». Même les mots « pogrom » ou « nettoyage ethnique » ne sont plus tabous. Mais, sur le terrain, cela ne change rien. L’armée israélienne continue de protéger les assaillants quand elle ne tire pas elle-même sur des civils palestiniens désarmés. L’idéologie d’extrême droite, dont sont imprégnés les partisans du Grand Israël, gagne du terrain au sein des forces de sécurité.
La nomination, en octobre 2025, à la tête du Shin Bet, le renseignement intérieur israélien, de David Zini, témoigne de cette évolution. Cet ancien général, issu de la mouvance nationaliste religieuse, a relégué au second plan la division du Shin Bet chargée de l’extrémisme juif et a qualifié les attaques contre les Palestiniens de simples « frictions », selon le quotidien Haaretz.

Des victimes renoncent à porter plainte
A Qusra, Mohammad Al-Wadi a mis un mois à se décider à porter plainte, tant il était effrayé par le climat provoqué par l’attaque terroriste du Hamas du 7-Octobre survenue quelques jours avant la mort de son père et de son frère. « Le Cogat, dit-il, m’a rappelé un an et demi après en me demandant des preuves. Je leur ai dit alors qu’au carrefour où se trouvaient mon père et mon frère il y avait des caméras de surveillance. Mais ils m’ont redemandé la même chose en février de cette année. » Trois ans après les faits, l’auteur des tirs n’a toujours pas été identifié.
Dans un récent rapport, Yesh Din a révélé que dans 93,6 % des enquêtes ouvertes à la suite des crimes commis par des colons entre 2005 et 2025, aucune peine n’a été prononcée. Conséquence directe, depuis le 7-Octobre, 58,3 % des victimes palestiniennes renoncent même à porter plainte. Dans son bureau mitoyen de l’ONG, à Tel-Aviv, Michael Sfard, un avocat réputé, montre la photo d’un Palestinien tenant un cerf-volant. « Cet homme habitait le village de Bi’lin, que je défendais au milieu des années 2000 et dont la moitié des terres ont été spoliées par la construction du mur de séparation, expose-t-il. Il a été tué par une bombe lacrymogène tirée par un soldat israélien directement sur lui. Il m’a fallu dix ans pour que ce dossier arrive devant la Cour suprême. Le temps a toujours été le meilleur outil pour diluer ces affaires. »
Désormais, poursuit-il, « la situation dégénère de façon exponentielle, car, après le 7-Octobre, tous les regards se sont tournés vers Gaza. Aujourd’hui, 200 personnes tuées, ça ne paraît plus si énorme, alors quelques-uns en Cisjordanie, ce n’est même pas une information. Mais le facteur le plus important, c’est que ce gouvernement a apporté un soutien massif aux groupes armés des colons, en leur fournissant de l’argent, des Jeep, des terrains et des armes. La violence des colons est une violence d’Etat, parce qu’elle est approuvée, soutenue et encouragée ».

Annexion rampante
Pour le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, et sa coalition dominée par l’extrême droite, renchérit Perle Nicolle-Hasid, chercheuse à l’Institut Truman pour la paix et spécialiste de la mouvance radicale juive, « tout le monde étant occupé ailleurs, c’est le moment de créer des réalités sur le terrain ». Autrement dit, accélérer l’annexion rampante de la Cisjordanie.
Traversé par la route Allon, une artère stratégique qui longe la vallée du Jourdain, Al-Moughaïr, cerné par neuf implantations juives illégales, fait partie des villages les plus attaqués. « Les colons nous ont déjà volé beaucoup de terres et arraché des milliers d’oliviers avec leurs bulldozers et avec le soutien de l’armée », affirme Marzouq Abou Naïm, 69 ans, membre du conseil du village, en désignant une carte accrochée sur le mur de la mairie. La municipalité a porté plainte, comme le prouve un document daté du 21 octobre 2025 : deux pages rédigées par la police en hébreu, une langue que les plaignants ne comprennent pas.
« L’écrasante majorité des procédures n’aboutit pas, entre autres raisons parce que les Palestiniens sont dépendants de la police israélienne qui n’est pas très motivée… », souligne Perle Nicolle-Hasid. De fait, les démarches pour porter plainte nécessitent une bonne dose de résilience de la part des victimes ou de leurs proches qui doivent se rendre dans l’un des six postes de police de Cisjordanie, tous implantés dans des colonies. Il leur faut s’armer de patience à la barrière d’entrée, avant qu’on vienne les chercher, dûment escortés. « Je me suis rendu au poste de Benyamin, raconte Abdel Karim Hassan, 63 ans, un fermier de Qusra, dont la moitié du troupeau de moutons a été volée en octobre 2023. J’ai attendu très longtemps, puis j’ai voulu revenir pour ajouter des éléments et j’ai attendu encore trois heures. A la fin, je suis parti. »
Pour contourner l’obstacle, certains s’adressent à la police palestinienne, inexistante en dehors des grandes villes de Cisjordanie, afin qu’elle contacte le Cogat. Une démarche sans effet. Au mieux, lorsqu’une affaire est très médiatisée, les auteurs des attaques sont déplacés d’une colonie à l’autre. Fin mars, après l’agression d’une équipe de la chaîne américaine CNN par des soldats, le bataillon de réservistes dont ils faisaient partie a été suspendu temporairement de « Judée et Samarie » (nom donné en Israël à la Cisjordanie occupée depuis 1967).
Dans sa maison de Qusra, Mourad Odeh, restaurateur, qui a perdu, durant les événements d’octobre 2023, quatre membres de sa famille dont son frère, tué par balles, n’a pas porté plainte. « Cela ne sert à rien, dit-il sombrement. Les colons sont libres, les militaires nous arrêtent tout le temps aux checkpoints, ils vérifient sans cesse nos identités. Il n’y a pas de justice pour nous ».

Par Isabelle Mandraud
Le Monde du 17 avril 2026

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