En Cisjordanie, les colons juifs intensifient leur stratégie de harcèlement et de terreur pour annexer les terres des Palestiniens

 

La mort d’Aous Hamdi Al-Nassan, adolescent de 14 ans abattu, mardi, devant son école à Al-Moughaïr, s’inscrit dans une spirale de violence sans précédent en Cisjordanie. Assassinats ciblés, destructions agricoles et expansion coloniale se multiplient dans l’indifférence politique et diplomatique.

Aous Hamdi Al-Nassan était un gameur. Dans sa chambre d’adolescent de 14 ans, où traînent encore ses chaussettes sales et une pile de vêtements en vrac, des flacons de parfum vides, des déodorants et une crème pour se nettoyer le visage, il avait installé un de ces fauteuils noir et rouge qui permettent aux adeptes de jeux vidéo de passer confortablement des heures sur leurs écrans. Lui, c’était FIFA, le célèbre jeu, une édition avec Kylian Mbappé en illustration. Avec ses copains du village, Aous Hamdi Al-Nassan aimait aussi jouer au football, il rêvait d’en faire sa profession un jour, comme beaucoup d’enfants de son âge. Il était aussi inscrit aux cours de karaté et se préparait à passer ceinture noire. Ce mardi 21 avril, dans la maison familiale, à Al-Moughaïr, une municipalité de 4 000 habitants, proche de Ramallah, en Cisjordanie occupée, sa tante était venue le secouer pour le réveiller. C’était l’heure de partir à l’école, il n’aimait pas trop, il voulait traîner, mais elle lui avait enlevé la couverture, et il avait obtempéré. Il n’est plus jamais rentré.

Un peu après midi, plusieurs colons ont été signalés s’approchant de l’école primaire où sont scolarisés 460 garçons. Selon les récits des habitants, ils avaient été repérés, le matin, aux alentours, tentant de s’en prendre au bétail, puis ils s’étaient arrêtés près de l’entrée principale d’Al-Moughaïr. L’armée israélienne, de son côté, a fait état d’un véhicule transportant des Israéliens, qui aurait été caillassé. Selon la même source, un des occupants, un militaire réserviste, serait sorti et aurait fait feu pour se défendre. Ce que démentent des vidéos tournées par des habitants : l’auteur de la fusillade se trouve sur la colline, en hauteur, armé d’un fusil d’assaut, et il tire à de nombreuses reprises, calmement, prenant le temps de s’agenouiller pour mieux viser, en direction des jeunes situés à plusieurs dizaines de mètres, devant l’enceinte de l’école publique. Mercredi, l’armée a indiqué au Monde que le réserviste avait été suspendu dans le cadre des investigations en cours.

Aous Hamdi Al-Nassan a été mortellement touché alors qu’il courait pour s’éloigner de la scène comptant une douzaine de jeunes, dont certains encagoulés, selon les mêmes vidéos. Quelques minutes plus tard, Jihad Marzouq Abou Naïm, un homme de 32 ans, a été tué dans des circonstances similaires, alors qu’il venait en aide à sa famille. Quatre autres personnes, dont deux enfants, ont aussi été blessées par balles.

L’attaque a semé la panique parmi les enfants scolarisés. « Les professeurs nous ont dit de nous coucher par terre », racontent les élèves. Des habitants se sont révoltés, lançant des pierres contre les véhicules de l’armée, arrivés un peu plus tard. « Sans le blindage, on aurait été en difficulté », reconnaît un des jeunes soldats à peine majeurs engagés dans la zone. Les militaires ont répliqué avec des dizaines de grenades lacrymogènes. La scène s’est répétée, mercredi, le jour de l’enterrement, lorsqu’un camion militaire a traversé Al-Moughaïr et le cortège funèbre, sous les cris et les pierres.

La mort d’Aous Hamdi Al-Nassan n’est pas un fait divers. C’est le résultat d’une politique militaire et de la stratégie de harcèlement et de terreur conduite par les colons juifs voisins. C’est aussi le résultat d’une indifférence politique et diplomatique. Là où la destruction par un soldat israélien d’une statue du Christ au Liban génère un émoi international, puis des condamnations publiques des autorités, la mort d’adolescents palestiniens en Cisjordanie ne provoque aucune réaction, ou presque, malgré la répétition des événements. « Nous ne pouvons rien faire », se désole, sans cacher sa peur, le principal de l’école, Bassem Abou Assaf, alors que des adultes lui rapportent des cartables abandonnés par les écoliers lors de leur fuite. Plus de 230 mineurs ont été tués par l’armée et les colons en Cisjordanie depuis le 7 octobre 2023 – la plupart par balles.

L’armée s’en est prise aux ressources agricoles
La région d’Al-Moughaïr est l’épicentre d’une guerre de basse intensité. Les attaques ne sont pas une nouveauté. Le père d’Aous Hamdi Al-Nassan a été tué par des colons en janvier 2019, alors qu’il portait secours à des blessés. Mais l’intensité et la fréquence des violences ne cessent d’augmenter. « Depuis le 7-Octobre, nous avons eu 315 blessés et 6 morts, 35 maisons brûlées », affirme le maire, Amin Abou Alia.

Plus de 400 personnes ont été arrêtées par l’armée, dont 70 sont toujours détenues. Sur un secteur de 4 000 habitants. C’est vrai aussi des villages voisins. Pour rejoindre ou pour quitter Al-Moughaïr, il est possible de passer par Khirbet Abou Falah, là où trois jeunes hommes ont été tués par des colons et l’armée, le 8 mars. Ou par Qousra, de l’autre côté, où un homme a été tué quelques jours plus tard. A deux pas se trouve Kafr Malik, où trois jeunes ont aussi été tués en juin 2025. Un peu plus loin, Deir Dibwan, où un Palestinien de 25 ans est mort, mercredi, dans des circonstances similaires.

La violence des colons sert et accompagne la stratégie d’étouffement de l’Autorité palestinienne promue par le gouvernement. Sept nouveaux outposts – des colonies provisoires illégales – ont été installés ces deux dernières années, achevant l’encerclement d’Al-Moughaïr. Ils s’inscrivent dans la politique de conquête territoriale mise en place par le premier ministre de l’Etat hébreu, Benyamin Nétanyahou, et ses alliés d’extrême droite.

Le 9 avril, la presse israélienne a révélé que le gouvernement avait secrètement adopté, quelques semaines plus tôt, la création ou la légalisation de 34 nouvelles colonies, portant à 103 le nombre de colonies supplémentaires depuis 2023. Du jamais-vu. « Nous enterrons l’idée d’un Etat palestinien », s’est réjoui le ministre des finances et des colonies, Bezalel Smotrich, lors d’un discours prononcé, le 19 avril, pour la réinstallation de la colonie de Sa-Nour, évacuée en 2005.

La guerre de Cisjordanie est une guerre du cadastre. Al-Moughaïr, à vocation agricole, disposait jusqu’à peu de 43 000 dounams, soit environ 4 300 hectares pour les cultures. Depuis deux ans, le territoire s’est réduit comme peau de chagrin. « L’accès aux terres est désormais impossible à cause des colons et de l’armée. Il ne reste plus que 900 dounams [90 hectares] toujours accessibles », relève Ayed Jafry, un militant pour la défense des droits des Palestiniens.

L’armée s’en est aussi prise aux ressources agricoles. En août 2025, le commandant des forces armées israéliennes en Cisjordanie a décidé d’arracher plusieurs milliers d’oliviers, à proximité d’une route empruntée par les Israéliens – des décennies de travail pulvérisées par des bulldozers. Une volonté de punition collective après une tentative d’attaque pour laquelle un habitant était suspecté. « Chaque village et chaque ennemi doivent savoir que, s’ils mènent une attaque contre les résidents [colons], ils paieront un prix élevé. Ils connaîtront le couvre-feu, ils connaîtront le siège, et ils connaîtront des opérations [de destruction] pour s’assurer que tout le monde soit dissuadé », avait déclaré le commandant Avi Bluth.

L’activité agricole s’est effondrée ; « 80 % des familles n’ont plus de revenus », s’alarme le maire. La mort rapide des adolescents d’un côté. La mort lente des villages de l’autre. La bataille est stratégique et raconte ce que les diplomaties occidentales n’osent pas nommer, parce que cela les obligerait à reconnaître que l’Etat de Palestine est une fiction sur le terrain : l’annexion effective, par la force, de territoires entiers de la Cisjordanie.

Par Luc Bronner
Le Monde du 23 avril 2026

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