Cependant, ce débat, aussi important soit-il, demeure insuffisant s'il se limite à un simple « choc des civilisations ». Comme l'a théorisé Samuel Huntington dans son « choc des civilisations », les tensions mondiales sont présentées comme un conflit culturel et civilisationnel (contre l'islam), un discours délibérément utilisé par l'impérialisme pour masquer ses politiques agressives sous un vernis moral et civilisationnel, et dissimuler les véritables motivations matérielles du conflit, telles que le contrôle des ressources, des marchés et des axes stratégiques, ainsi que la perpétuation de la dépendance économique.
De telles affirmations ne peuvent être comprises que dans le contexte de l'impérialisme comme stade avancé du développement capitaliste. Dans ce contexte, l'État n'est pas guidé par des motivations culturelles, mais agit plutôt comme un instrument au service des intérêts du grand capital. Par conséquent, la menace de « détruire une civilisation » n'est qu'une intensification verbale de la logique de domination, destinée à induire en erreur et à reproduire une idéologie de légitimité de l'agression dénuée de tout fondement moral ou civilisationnel.
Dans ce contexte, un paradoxe se dessine qu'il convient de ne pas négliger : la civilisation perse n'est pas la seule à posséder des racines aussi profondes ; les peuples de toute la région ont bâti des civilisations anciennes, de la civilisation pharaonique d'Égypte aux civilisations mésopotamiennes, en passant par d'autres formations historiques d'une grande richesse. Cependant, cette profondeur civilisationnelle ne s'est pas, en soi, révélée comme un outil efficace pour contrer l'hégémonie impériale, car le facteur décisif réside non pas au niveau du discours civilisationnel, mais au niveau des structures matérielles.
Dès lors, un facteur crucial apparaît dans le cas iranien, qui ne se limite pas à la profondeur de son histoire ni aux sentiments nationalistes qui contribuent à mobiliser la société, comme c'est le cas aujourd'hui, mais qui tient également à la nature de son système politique et à ses choix stratégiques. Depuis la révolution iranienne de 1979, l'Iran s'est efforcé – avec des degrés divers et les contradictions inhérentes à cette expérience – de se forger une marge d'indépendance relative vis-à-vis de la structure de dépendance au sein du système capitaliste mondial. Ceci a été réalisé grâce au développement de capacités productives et militaires locales, à la recherche de partenariats diversifiés en dehors du centre occidental et à l'adoption d'un discours et d'une pratique politiques qui s'opposent à l'hégémonie américaine.
Les sentiments nationalistes catalysent la cohésion interne, mais ne constituent pas le facteur décisif face à l'hégémonie. Le véritable facteur décisif est le projet politique, qui vise à valoriser les ressources sociales dans des projets de développement national et à bâtir une économie productive, à remodeler l'équilibre des pouvoirs dans la région et à inscrire le conflit avec Israël, instrument de l'hégémonie impérialiste, dans une lutte plus large contre l'impérialisme et ses alliés régionaux.
Cette interprétation mérite toutefois d'être nuancée : revendiquer un projet « relativement indépendant » ne signifie pas une rupture totale avec le système capitaliste mondial, mais reflète plutôt une position précaire au sein de celui-ci (Russie, Chine, dans le contexte de la formation d'un monde multipolaire), marquée par des contradictions internes (de classe et économiques) et des pressions externes (sanctions, embargos, etc.). Néanmoins, ce positionnement explique pourquoi l'Iran est confronté à un tel niveau d'escalade et d'agression, contrairement à d'autres régimes possédant un héritage civilisationnel similaire mais profondément intégrés dans des relations de dépendance (l'Égypte, par exemple).
Ainsi apparaît la contradiction : entre l’invocation des civilisations antiques comme source de force morale et une réalité matérielle régie par des rapports de domination et de dépendance. Ce qui est présenté comme un choc des civilisations n’est, en réalité, qu’une expression idéologique d’un conflit plus profond, où l’équilibre des pouvoirs est déterminé non par l’histoire des nations, mais par leur position au sein de cette structure et leur capacité – ou incapacité – à s’en affranchir et à la remettre en question.
Par le Dr Tannous Chalhoub
Traduit de l'arabe par Roland Richa
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