Aux États-Unis, l’impopularité d’Israël provoque un vif débat sur la poursuite de l’aide militaire

 

Le sénateur démocrate Bernie Sanders et la représentante Alexandria Ocasio-Cortez, lors d’une conférence de presse, au Capitole, à Washington, le 25 mars 2026. J. SCOTT APPLEWHITE/AP
Le sénateur démocrate Bernie Sanders tente de mobiliser les élus contre la vente d’armes à l’Etat hébreu, alors que de plus en plus d’Américains se montrent critiques envers les guerres ménées par Israël au Moyen-Orient.

Dans le débat américain, aucun pays étranger ne suscite de réactions aussi vives qu’Israël, fracturant chaque camp politique. Un nouveau consensus majoritaire semble se dessiner dans l’opinion publique, qui tarde à se traduire en décisions : la volonté de mettre un terme au statut particulier de cet Etat allié. Mercredi 15 avril, le Sénat devait avoir l’occasion de se positionner sur cette évolution, accélérée par les guerres en série menées par Israël au Moyen-Orient depuis l’attaque terroriste du Hamas, le 7 octobre 2023.
Deux textes – des résolutions de désaccord – devaient être soumis au vote des sénateurs pour s’opposer à des ventes d’armes à I’Etat hébreu. Le premier concerne la livraison de bombes d’environ 450 kilos. Le second, celle de bulldozers D-9, outil privilégié de l’armée israélienne pour conduire des démolitions de bâtiments civils, que ce soit dans la bande de Gaza, en Cisjordanie ou dans le Liban sud. Le sénateur démocrate Bernie Sanders (Vermont) est en pointe dans ce dossier.
Avec ses collègues Chris Van Hollen (Maryland), Jeff Merkley (Oregon) et Peter Welch (Vermont), il veut tenter de bloquer la vente de près de 660 millions de dollars (560 millions d’euros) d’armements. « Compte tenu des destructions horribles que le gouvernement extrémiste d’Israël a infligées à Gaza, à l’Iran et au Liban, la dernière chose que les contribuables américains devraient faire aujourd’hui est de fournir 22 000 nouvelles bombes au gouvernement de Nétanyahou », a noté Bernie Sanders dans un communiqué.
En vertu du Foreign Assistance Act, une loi de 1961, les Etats-Unis ne sont pas censés procéder à des ventes d’armements contraires à leurs engagements en matière de droits de l’homme. Toute administration a la possibilité de contourner le Congrès, en invoquant des nécessités de sécurité nationale. Joe Biden l’avait fait au bénéfice de l’Ukraine. Début mars, le secrétaire d’Etat, Marco Rubio, a employé ce recours pour accélérer les ventes d’armes à Israël.

Intense controverse interne
Ces résolutions, présentées au Sénat mercredi, n’ont guère de chances d’être adoptées. Mais l’importance du vote réside ailleurs, à quelques mois des élections de mi-mandat, alors que la guerre contre l’Iran est en suspens. Ses initiateurs veulent obliger chaque élu à se positionner, sous la pression des événements mais aussi de la base militante. Lors de votes similaires, en juillet 2025, 27 sénateurs démocrates s’étaient opposés à une vente de fusils d’assaut à Israël, soit 57 % du groupe. L’objectif des auteurs du texte est de dépasser les 30.
A Washington, dans les locaux de l’organisation pro-israélienne et pro-paix J Street classée à gauche, beaucoup d’attention est portée aux contacts avec les conseillers des sénateurs. Pendant la campagne présidentielle, Joe Biden puis Kamala Harris avaient négligé l’impact, dans l’électorat de gauche, des crimes de guerre israéliens à Gaza. Depuis, l’appareil démocrate continue de freiner, à l’image du président du Comité national démocrate (DNC), Ken Martin. Celui-ci a bloqué la publication d’un rapport sur l’échec électoral de 2024 et les répercussions de Gaza sur l’électorat. Le financement des campagnes par le lobby pro-israélien Aipac fait aussi l’objet d’une intense controverse interne.
Organisation défendant une solution négociée avec les Palestiniens, J Street veut incarner une position d’équilibre, alors qu’une vague dite « antisioniste », aux relents antisémites fréquents, s’est développée dans une partie de la base progressiste. « Après le 7-Octobre, l’essentiel du pays aurait pu se ranger derrière le peuple israélien et son Etat, en réaction à cette tragédie terrible, si la réponse avait été appropriée, rappelle Jeremy Ben-Ami, le directeur de J Street. Mais, au cours des deux années et demie qui ont suivi, la façon dont Nétanyahou et ses ministres, [Betzalel] Smotrich et [Itamar] Ben Gvir, ont mené la guerre et utilisé cette période pour poursuivre leurs objectifs en Cisjordanie a horrifié les gens, au point que l’aide à Israël est devenue la première question posée dans un débat entre démocrates. »
Jeremy Ben-Ami estime que la société américaine – et plus particulièrement la gauche – a moins changé que la nature et les actions du gouvernement israélien, qui ont « violé [leurs] normes ». J Street plaide pour une rupture historique : Israël devrait payer seul pour sa défense. L’organisation estime qu’il convient de remettre en question l’ensemble du soutien militaire américain et de poser des conditions strictes concernant l’usage des équipements vendus. Le principal véhicule budgétaire de ce soutien est le mémorandum d’entente décennal, un accord de sécurité d’un montant de 38 milliards de dollars, qui arrivera à expiration en 2028… année de l’élection présidentielle.

Opinion défavorable
« Il est temps pour les contribuables américains d’arrêter de payer pour les armes israéliennes, résume Jeremy Ben-Ami. Israël est un pays riche. Cet argent est un sujet politique clivant dans la politique américaine. C’est mauvais pour la relation bilatérale, mauvais pour Israël, et mauvais pour la communauté juive. Je pense que ce sera la position dominante du Parti démocrate. Et je vous parie que ce le sera aussi au sein du Parti républicain. » Le responsable de J Street anticipe les débats entre prétendants démocrates, lors des primaires présidentielles. « Ce sujet sera l’un des rares à distinguer les démocrates entre eux, note-t-il. Ils seront plus de 20 en piste, tous d’accord pour dire que Trump est horrible, que les tarifs douaniers sont mauvais… »
Dans une nouvelle enquête publiée le 7 avril, le Pew Research Center révélait que 60 % des Américains avaient une opinion défavorable d’Israël, contre 53 % un an plus tôt. L’augmentation est de 20 % en quatre ans, ce qui est spectaculaire pour un pays étranger longtemps au cœur d’un consensus bipartisan aux Etats-Unis en sa faveur. Dans le détail, 80 % des sympathisants démocrates ont une opinion défavorable. Mais le plus surprenant est sans doute le résultat chez les républicains : 57 % des adultes entre 18 et 57 ans partagent ce rejet.
Un fort courant au sein du mouvement MAGA (Make America Great Again) – symbolisé par Steve Bannon et Tucker Carlson, deux figures très influentes en ligne – estime que Benyamin Nétanyahou entraîne les Etats-Unis dans des guerres qui ne les concernent pas, où les intérêts américains ne sont pas en jeu. « J’ai toujours bien aimé Trump et je suis désolé pour lui, comme je le suis pour tous les esclaves », a osé Tucker Carlson, interrogé par la chaîne Newsmax, le 10 avril. Cette idée d’une soumission à Israël a été alimentée par une enquête très étayée du New York Times, détaillant la visite de Benyamin Nétanyahou à la Maison Blanche, le 11 février. Ses promesses de changement de régime en Iran avaient laissé de marbre plusieurs hauts responsables de l’administration, mais Donald Trump était convaincu de l’intérêt d’une guerre d’ampleur.
Aux critiques émergeant dans le monde MAGA s’ajoute l’affirmation d’un antisémitisme porté par le néo-nazi Nick Fuentes. Celui-ci est devenu la référence en ligne d’une génération conservatrice radicalisée et sans mémoire, des fans qui se surnomment les « Groypers » et n’ont pas d’attachement particulier à Donald Trump. Ils rêvent d’une implosion du système politique.
De son côté, Jeremy Ben-Ami met en garde contre l’effet grossissant des réseaux sociaux. « Dans le cloaque d’Internet, il est important de ne pas confondre les voix les plus bruyantes de la gauche radicalement anti-Israël avec la base du Parti démocrate, ni les “Groypers” – cette droite antisémite, néonazie, qui émerge dans le Parti républicain – avec le Parti républicain, dit le président de J Street. En réalité, une majorité, plus discrète, comprend qu’Israël a des préoccupations légitimes en matière de sécurité, qu’il se trouve dans un environnement hostile avec des ennemis qui veulent lui nuire. Et elle comprend aussi que les Palestiniens sont des êtres humains qui ont des droits. »

Piotr Smolar
Le Monde du 15 avril 2026

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