Ahmed Kaabour compositeur et interprète libanais s’est éteint à 70 ans dans sa ville natale, le 26 mars 2026. Sa carrière a démarré avec la guerre civile libanaise, marquée par un engagement toujours réaffirmé pour la Palestine et contre le colonialisme, l’oppression et les différentes formes d’injustice. Dans ce texte, Majd Kayyal, auteur palestinien de Haïfa, s’intéresse à la deuxième partie de sa carrière, à partir des années 2000.
L’auteur de ces lignes ne connaît d’Ahmed Kaabour que ses chansons. Tout ce qu’il sait à travers elles, c’est que l’homme n’a jamais renié ce que lui dictait son cœur, toujours assoiffé de nouvelles expériences. Mais si diverses soient-elles, celles-ci ne l’ont jamais amené à trahir ses convictions originelles.
Ce que je sais de ces chansons ? Qu’elles ont été composées dans un autre monde que le nôtre, un monde qui ne nous appartient pas, habité par le souffle de Ghassan Kanafani. J’écoute ces morceaux ancrés ici et maintenant, qui nous enveloppent d’une protection maternelle assumée contre la violence de l’art contemporain.
Ce qui distingue l’œuvre de Kaabour, c’est qu’elle n’est ni cynique ni nihiliste. Sa foi inébranlable ne reflétait pas les effondrements de notre époque. Son insistance sur l’humanité peine à trouver un écho, à l’heure des identités prédatrices et du confessionnalisme. Il ne cherchait pas à se cacher derrière l’humour, les traits d’esprit, les métaphores ou toute forme de déni : la tristesse comme la colère étaient exprimées comme telles dans ses œuvres. Contemplant le désespoir de notre monde, celles-ci osaient pourtant aspirer à autre chose.
Il possédait un courage rare, qui l’empêchait d’être terrifié par le risque du « kitsch ». Il n’avait pas cette obsession de rejeter les clichés au point d’y perdre son âme, sa langue et ses convictions. Cette fidélité rare face au dictat de l’innovation a chez lui une valeur artistique. Jamais il n’a tourné le dos au répertoire militant de ses premières années.
Tout cela rend difficile de classer Kaabour dans une catégorie donnée, tant il constitue un phénomène unique dans l’histoire de la chanson arabe engagée. À travers ses rythmes et ses mélodies, il a également dessiné sa ville, Beyrouth, et lui a inventé une voix. Même après les défaites de la gauche à la fin des années 1980 et les coups durs du début des années 1990 avec les accords d’Oslo, il s’est s’accroché au pouvoir mobilisateur de la chanson. Il aura été une des rares voix libanaises à accompagner la première intifada comme si nous, Palestiniens, n’avions jamais quitté Beyrouth. Dans la décennie des années 1990, Kaabour a fait renaître une voix poétique, un espoir face à l’effondrement.
Une complexité artistique à l’heure de la défaite
Dans un monde saturé de « projets », de spécialisations et de niches, où l’art se résume souvent à trouver un créneau inexploité pour s’y installer, la diversité qu’Ahmed Kaabour a su offrir – à travers diverses expérimentations qui peuvent cohabiter au sein d’un même album ou bien s’étendre sur plusieurs années – était exceptionnelle dans la musique arabe.
C’est notamment le cas avec son album Sawton Aali (Leur voix est audible), 2002. On y passe du souffle militaire des chansons « Irhal » (Dégage) et « Nachid Al-moukawama » (Hymne de la résistance), au lyrisme cinématographique de « Chou B’aad » (Que vous êtes loin) et de « Lakom A’oud » (C’est vers vous que je reviens), sans oublier la simplicité patriotique de « Ya Sitti » (Ô mamie) ou le réalisme social en arabe standard de « Ma’khtartou Siwak » (C’est toi que j’ai choisi) et de « Ya Laymoun » (Ô citronnier). Le dialogue est constant entre les cuivres puissants du jazz, le rythme du sama’i thaqil et la force d’autres sonorités non instrumentales, comme les claquements de doigts, les halètements et le mawwal Cette variété de morceaux cohabite avec des titres comme « Wallah W’Talla’nahom Barra » (Je jure qu’on les a mis dehors) et la chanson qui donne son titre à l’album « Sawton Aali », dédiées à la libération du Sud-Liban de l’occupation israélienne en 2000.
Ahmad Kaabour - Walla Wtalla'anouhoumm Barra (Album Sawton
A'ali)
Plus surprenante est l’atmosphère égyptienne du morceau « Sobh El Sabah », avant de revenir vers une chanson sur le mode mouachah — « Al-Balad »— qu’il chante… en arabe dialectal à propos de Beyrouth. Le tout parsemé de musique instrumentale qui sur le mode de la bande originale.
Pourtant, on retrouve dans cette proposition artistique complexe, on trouve le souffle du chanteur membre du Parti communiste libanais Khaled El Haber, celui du groupe libanais Al-Ard (La Terre) sans oublier le groupe palestinien Sabrine et bien sûr Ziad Rahbani. Dans les paroles que Kaabour met en musique, on reconnaît la poésie de Mahmoud Darwich, le rire de Omar El Za’ani, la colère de Tawfiq Ziyad et la douceur du souffle d’Ahmed El Abdallah.
Une voix dans la ville
L’album Lamma Tghibi (Quand tu t’absentes, 2018) a surpris ceux qui ont grandi avec la musique de Kaabour. Il y livre une profonde réflexion sur sa vie artistique, revient rétrospectivement sur des pans entiers de sa vie, commentant une époque révolue. S’y mêle une profonde tristesse qu’il expose avec transparence et honnêteté, mais non dénuée de colère. Il traite des choses qui arrivent à leur fin et de la lassitude avec une certaine forme d’acceptation : l’amour, la ville, ou la cause qui s’éteint.
Refusant de se désoler sur le sort de Beyrouth, il a continué à la traiter comme une fleur et à lui déclarer sa flamme, malgré tout. Dans la chanson « Nadini w la tnadini » (Appelle-moi et ne m’appelle pas), il chante :
Les rues de la ville n’appartiennent à personne,
Les rues de la ville appartiennent à tous,
Nous sommes les gens,
Nous sommes les arbres des rues.
Et toujours dans le même album, on entend :
Dans les rues de la ville,
Il y a des gens qui ont les yeux fermés,
Qui ne marchent que droit devant eux,
Pauvres et gentils,
Dans les rues de la ville,
Il y a des gens qui ont peur,
Peur même de dire qu’ils ont peur
Ici, Kaabour n’a pas peur d’exprimer sa colère envers sa ville, la colère, la peur et la tristesse d’un amoureux, face à des villes qui ne ressemblent plus à ce qu’elles étaient. Comme une touche finale, comme une conclusion, Qabour reprend ensuite l’une de ses chansons les plus belles et les plus tendres de ce projet : « Tous les enfants sont des princes, tous les enfants sont des poètes », avec un arrangement revisité. La Palestine y est enfin présente avec un duo avec la chanteuse palestinienne de Nazareth Rim Banna, disparue cette année-là, qui interprète sur cet album sa dernière chanson intitulée « Mine » (Qui) :
Une simple goutte d’eau
Suffit à faire fleurir la terre aride,
Un simple geste de la main
Suffit pour que Jérusalem brille de mille feux.
L’album contient enfin quatre chansons dédiées aux pères. Il s’ouvre sur une chanson écrite par Mahmoud Darwich, et se clôt sur « Le Violon survivant », le père de Kaabour, Mahmoud Rachidi, fut l’un des violonistes pionniers du Liban.
Un printemps à lui tout seul
Je finirai sur quelque chose que je n’ai jamais osé dire auparavant. Il y a dans les chansons d’Ahmed Kaabour une dimension mythique, comme la promesse qui se cache derrière les collines ou les conteneurs dans les ports. Quelque chose dans ses chansons nous promet autre chose. Nous avons grandi avec cette promesse, et nous attendons son accomplissement. Comme dans un conte des Frères Grimm.
Est-ce dû aux arrangements ? À la prise de son ? À ses mélodies si particulières ? Je ne sais pas. Je ne sais pas non plus pourquoi j’écoute toujours cet homme profondément urbain, profondément beyrouthin, chanter comme s’il se trouvait au cœur d’une forêt.
Ce que je sais, et ce que je crois, c’est que cette voix, émanant des forêts de l’imaginaire enfantin, est un véritable appel à un art menacé d’extinction de nos jours. Elle parle d’un attachement à l’humanité, à l’enfance, à l’expérience, à l’amour, à la foi – des qualités qui ne sont ni acceptées ni comprises par l’industrie du spectacle et des plateformes musicales. Son attachement aux valeurs humaines – des valeurs érodées par la course à l’innovation commerciale et réduites à des clichés – est précisément ce qui nous manque dans cette vie. Son travail collaboratif, caractérisé par une sensibilité à l’égard des poètes et une générosité envers les musiciens, les chanteurs et les chœurs, est ce qui manque cruellement à ce monde obsédé par la marchandisation des personnes. Dans cette ère de désintégration sociale où tout est centré autour de l’émanation de l’individu, Ahmed Kaabour était un printemps à lui tout seul, condensant, rassemblant et révélant toute la richesse et la beauté de l’art et de l’esthétique arabes. Il s’est inspiré des productions existantes, a puisé dans les expériences de ses amis et de ses proches pour les restituer au peuple avec une vitalité nouvelle.
Majd Kayyal
Orient XXI du 04 avril 2026

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