Que vive Beyrouth !

 

« La mer tire des balles sur les fenêtres.
L'oiseau entonne son chant matinal. » 

Dans « Éloge de l'ombre haute »
Par Mahmoud Darwish, 

Beyrouth vit presque comme d'habitude, son atmosphère à la fois nouvelle et ancienne reflétant la présence des déplacés des banlieues sud de la capitale et du Sud-Liban. De nombreuses voitures ont été transformées en habitations, stationnées un peu partout dans la ville, en bordure de rue et entre les quartiers. Les visages des habitants en disent long sans un mot. Lassés des abris, ils sortent sur les trottoirs, peut-être pour parler au ciel et l'interroger sur l'avenir. Ils se tiennent devant un écran dans un café, regardant les images de destruction massive diffusées par les chaînes satellitaires qui ne cessent de parler, de se répéter, et les déclarations banales des analystes — certains, pas tous. Tandis qu'ils voient leurs moyens de subsistance bombardés par Israël, ils se demandent s'ils retourneront dans les maisons qu'ils ont laissées derrière eux.

Car Israël déverse ses missiles sur les maisons des habitants des banlieues, du sud, de la vallée de la Bekaa et de Baalbek. Il cherche à imposer une nouvelle forme aux villes, à en contrôler le sens, en modifiant la démographie de certaines zones, comme les banlieues. Il ne peut les expulser de leur pays, mais il peut les forcer à quitter leurs foyers. S'ils veulent rester, ils doivent se disperser dans les villes. Il veut empêcher la formation d'une masse homogène, d'un prétendu « environnement de résistance ».

Beyrouth, ville habituée à la guerre, peut continuer à vivre comme d'habitude. Ses cafés et restaurants sont ouverts, le flux quotidien des personnes reste presque inchangé et la circulation est normale, avec une augmentation notable due à l'afflux de nouvelles voitures et de leurs propriétaires et familles. Pourtant, quelque chose change rapidement ; l'atmosphère de guerre impose un rythme ralenti à la ville. Peu importe les efforts déployés pour rester normal, les bruits des bombardements résonnent de temps à autre dans toute la ville, rappelant à ceux qui oublient ou font semblant d'oublier qu'à quelques kilomètres de là, des bâtiments s'effondrent sous les tirs d'artillerie, et le son du « Zanana » ou « Um Kamel », comme on l'appelle dans certaines régions du Liban, « mord et mord ce qui est au cœur du miel », comme l'a dit Mahmoud Darwish dans « Éloge de l'Ombre Haute ».

La guerre n'est pas un jeu d'anges où ils échangent des éclats de lumière. La guerre tue, détruit, bouleverse la vie des survivants, brise les cœurs, fait couler les larmes, ébranle les croyances, anéantit les sociétés, efface l'histoire et détruit les civilisations. Beyrouth a connu les guerres, les a vécues, a fait avec. La guerre a façonné les relations entre les gens. C'est pourquoi on les voit rire, même les larmes aux yeux. La Libanaise, malgré les bombardements, est déterminée à rester telle qu'elle était chez elle hier matin ou quelques jours auparavant : une femme dans son univers, sortant se promener, élégante, fumant sa cigarette avec la confiance tranquille d'une femme. Et de même, l'homme aime juger la nuit à l'aune de son café, de son narguilé, de sa conversation et de son analyse perspicace des événements, menée avec la perspicacité d'un expert, même s'il ignore la vérité.

Ce sont les habitants de toutes les villes du Liban aujourd'hui, à l'exception du Sud, qui se vide de ses habitants. Ils sont assis, scrutant leur avenir avec une conscience aiguë. Leur seule préoccupation est leur impuissance face à la situation. Israël les a déplacés sous couvert du « droit de la guerre », avec des ordres d'évacuation, une réalité qu'ils ont vécue lors du conflit de 2024. Ils connaissent bien Israël ; ils l'ont subi dans leurs villes et villages du Sud, dans la vallée de la Bekaa, à Baalbek et dans la banlieue sud de Beyrouth, tout comme les Beyrouthins l'ont subi lors du long siège de 1982. Parce qu'ils connaissent Israël mieux qu'Israël ne se connaît lui-même, ils abordent la guerre d'un seul point de vue : celui de l'espoir de voir la fin de ces ténèbres. Et parce qu'ils n'ont pas d'autre choix, ils nourrissent tous cet espoir intérieurement, l'exprimant par des paroles de patience et de réconfort, et le mettant en pratique autant que possible tout au long de leur vie.

Et si un certain calme règne parmi le peuple, une grande colère gronde également. Personne n'est serein ces jours-ci. La colère s'exprime de diverses manières, et l'on entend parler d'un incident ici, d'un autre là. Mais les gens se calment vite et apaisent leur angoisse par un sourire nouveau – un sourire qui apparaît lorsqu'ils se souviennent de la raison de leur déplacement, lorsqu'ils évoquent les années d'occupation du sud du pays, et l'espoir de leurs familles de rentrer chez elles, un espoir qui s'est réalisé.

Certains mots, bien que d'apparence poétique, effleurent la réalité sans la saisir pleinement, surtout lorsqu'il s'agit de Beyrouth. Pourtant, ils sont d'un réalisme saisissant. Les villes fortes ne sont pas celles fortifiées par les armes et l'équipement, mais celles qui savent vivre et persévérer, et qui savent puiser leur souffle dans leurs arbres, même après avoir été ravagées par la guerre. Ces villes, comme Beyrouth, ont tiré des leçons des nombreuses guerres menées par Israël contre elles. Elles ont appris à faire naître des roses de leurs blessures, des poèmes de leur destruction, et la vie de leur mort. Et le Beyrouth dont nous parlons, ce ne sont pas ses murs et ses rues, mais son peuple, qui fait renaître un nouveau départ de chaque situation, son esprit étant l'esprit du Liban, scandant : Nous ne mourrons pas, nous ne mourrons pas, nous ne mourrons pas.

Aiham Al-Sahli
Écrivain palestinien
Texte traduit de l'arabe par Roland RICHA
(Photographie  de Roland RICHA)

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