Depuis le 2 mars, près d’un million de personnes ont été déplacées au Liban. Bombardés par Israël, parfois rejetés par la population locale, les réfugiés chiites du Sud-Liban éprouvent de grandes difficultés à se loger. Face à l’impéritie de l’État libanais, certains dorment dans la rue. Reportage à Saïda.
Depuis l’escalade entre le Hezbollah et Israël, l’armée israélienne sème le chaos au fur et à mesure qu’elle avance. Le 4 mars, elle a exigé, de manière inédite, que les Libanais habitant au sud du fleuve Litani quittent la zone — soit 180 villes et villages. Le lendemain, elle a ordonné l’évacuation de la quasi-totalité de la banlieue sud de Beyrouth, bastion chiite, en vue d’une offensive aérienne massive, provoquant la panique et contraignant des milliers de familles à fuir leurs foyers.
Le 12 mars, Avichay Adraee, le porte-parole arabophone de l’armée israélienne, partageait une nouvelle carte d’évacuation, incluant cette fois une zone entre le fleuve Litani et la rivière Zahrani, au sud de Saïda, et ordonnant aux habitants de ce secteur, représentant 13 % du territoire libanais, de rejoindre le nord du pays. Depuis le 2 mars, cinq des six principaux ponts qui lient les deux rives du fleuve Litani ont été détruits par l’armée israélienne, isolant complètement le Sud, et au moins 1 039 Libanais ont été tués sous les bombardements israéliens incessants.
« Ordonner à un grand nombre de personnes de quitter une zone est très strictement encadré par le droit international humanitaire. Il faut que l’évacuation soit justifiée et temporaire, explique Nadia Hardman, experte du dossier des déplacés pour l’ONG Human Rights Watch, jointe par téléphone. Dans le cas présent, ce que nous voyons, ce sont des ordres massifs qui concernent des centaines de milliers de personnes, et qui semblent impossibles à appliquer en pratique. » Le risque pour l’experte : « Un déplacement forcé de population », illégal au regard du droit international, considéré comme un crime de guerre.
La crainte d’une nouvelle guerre civile
Depuis le 2 mars, près d’un million de civils ont été déplacés dans le Liban, presque autant qu’au plus fort de la dernière confrontation entre le Hezbollah et Israël à l’automne 2024. Parmi elles, seulement 130 000 ont trouvé une place dans les 1 200 écoles et établissements publics réquisitionnés par le gouvernement libanais pour accueillir les réfugiés à travers tout le pays. Ceux qui n’ont pas trouvé refuge chez des proches ou dans des locations dorment dans les rues.
« Le gouvernement libanais n’aide pas les gens dans la rue. Au contraire : la police sur la route est venue distribuer des contraventions aux déplacés parce qu’ils n’avaient pas d’endroit où se garer », explique Jad Yacin, qui accueille une famille de huit personnes dans son petit trois-pièces du quartier chiite de Ras-al-Nabah, à Beyrouth. Sa plus grande crainte : « une nouvelle guerre civile provoquée par Israël. » « Les Israéliens font en sorte que les chrétiens détestent les musulmans et surtout les chiites, pour que plus personne ne veuille les accueillir », poursuit le vétérinaire de 26 ans.
Dans la capitale, la crise des déplacés est venue raviver les tensions communautaires. Certains quartiers chrétiens comme Achrafieh n’accueillent pas ou très peu de réfugiés, les écoles publiques n’ont pas été ouvertes aux déplacés et l’identité des familles chiites voulant y louer des appartements est strictement vérifiée par le personnel municipal. Cette méfiance des habitants chrétiens envers les déplacés chiites est allée jusqu’à faire annuler un projet d’aménagement d’un hangar attenant au port de Beyrouth, proche du quartier chrétien. Les travaux de ce centre d’une capacité d’accueil de plusieurs milliers de personnes ont pris fin après la protestation d’habitants et de députés, évoquant le risque de « tensions » entre habitants.
« Maintenant, nous ne possédons plus rien »
« Nous avons laissé le repas par terre et nous sommes partis seulement avec les vêtements que nous portions », raconte la mère de famille de 36 ans. Dans la panique du départ, Zeinab a oublié ses médicaments pour le cœur. Pendant les douze heures de trajet jusqu’à Saïda, contre une heure en temps normal, elle a cru mourir. « J’ai pensé que je n’arriverai pas jusqu’ici », dit-elle.
Une fois arrivées en ville, elle et sa famille de quinze personnes ont dormi une nuit dans la rue avant de trouver une école, transformée en centre d’hébergement, pour les accueillir. « Maintenant, nous ne possédons plus rien, mais nous avons un toit, c’est le plus important », confie Zeinab, qui partage la petite salle de classe avec quatre autres familles.
Dans la pièce se trouvent des dizaines de matelas alignés, une cage avec des oiseaux domestiques et plusieurs enfants en bas âge, faisant des allers-retours dans les couloirs, l’air hagard. Cette école élémentaire de Saïda était pleine à craquer quelques heures à peine après son ouverture, comme la dizaine d’autres ouvertes à la hâte dans cette ville à majorité sunnite, premier point de chute avant Beyrouth — située à 40 kilomètres au nord — pour les réfugiés du sud du pays.
À Saïda, plus de 1 000 déplacés dorment dans la rue
Sur la corniche de Saïda, des dizaines de familles arrivant du sud du pays sont installées dans leurs voitures ou sur les trottoirs, n’ayant trouvé aucune école pour les accueillir. Sur l’un des bancs qui font face à la mer, Iman al-Shaar, 51 ans, fume le narguilé avec quelques membres de sa famille. Cela fait quatre nuits qu’elle dort dans sa voiture, faute de place dans les écoles. La famille a mis vingt-cinq heures à rejoindre Saïda depuis leur village de Qaaqaait al-Jisr, proche du Litani, après avoir quitté sa maison en pleine nuit comme tous ses voisins.
« Nous sommes très fatigués, physiquement, psychologiquement et financièrement. Nous avons laissé notre travail, nos maisons, notre village, nos proches, notre communauté. Nos familles sont dispersées et en même temps nous sommes entassés dans les voitures », souffle Iman, qui pense que la guerre va, cette fois, durer longtemps.
Les expulsés chiites, dont toutes les zones de résidence sont pilonnées par l’armée israélienne qui prétend y viser des « infrastructures du Hezbollah », sont contraints de se réfugier dans des territoires où d’autres confessions sont majoritaires, comme les agglomérations et quartiers sunnites et chrétiens. Et quand ils n’en sont pas purement et simplement rejetés de crainte qu’ils appartiennent au puissant mouvement chiite — Israël prenant prétexte de la présence supposée du Hezbollah pour bombarder les zones d’accueil —, les déplacés sont soumis à des loyers majorés, parfois le double des prix du marché.
« On m’a proposé un appartement pas loin d’ici à 1 800 dollars (1 550 euros) par mois, affirme Bin Ali Abdallah, installée dans un van sur la jetée de Saïda, où elle dort avec deux amis. Mais où voulez-vous que je trouve cet argent ? J’arrive à peine à économiser pour de l’huile d’olive ». La veuve de 54 ans est originaire du village de Touline, dans le sud. L’année précédente, elle avait trouvé refuge à Tripoli, la deuxième plus grande ville du Liban, à majorité sunnite. « Mais cette année, les chauffeurs me demandaient 300 ou 400 dollars (260 ou 350 euros) pour m’amener là-bas. D’où je les sors ? », proteste-t-elle.
À Saïda, plus de 1 000 déplacés dorment dans la rue, tandis que des centres de formation relevant du ministère de l’éducation nationale n’ont pas été ouverts aux réfugiés. Pour pallier les carences de l’État libanais, les ONG locales et les initiatives individuelles ont pris le relai comme elles le pouvaient afin de distribuer des repas chauds et des produits de première nécessité aux réfugiés.
« Tout le monde dit qu’il va y avoir une invasion »
Pour les réfugiés du sud du Liban, la peur de ne plus revoir leurs maisons s’ajoute à la souffrance du déracinement. Après avoir annoncé, le 4 mars, créer une zone tampon sous son contrôle en territoire libanais, Israël a déployé de nouvelles troupes au sol, s’avançant de plus en plus profondément vers le nord.
Dans certaines localités proches de la frontière avec Israël, comme Khyam ou Kfar Kila, des combattants du Hezbollah ont ouvert un front pour empêcher une opération terrestre et une avancée des troupes israéliennes. Des affrontements au sol ont lieu contre des unités israéliennes, au grand dam du gouvernement libanais qui avait lancé un grand plan de désarmement de la milice chiite au sud du fleuve Litani. Dans les heures qui ont suivi l’avis israélien d’évacuation générale de la zone, l’armée libanaise, récemment déployée, a abandonné le secteur.
Selon Elena Aoun, chercheuse en relations internationales à l’Université catholique de Louvain, en Belgique, la situation actuelle permet de croire au scénario d’une invasion israélienne pérenne du sud du Liban. « Je pense qu’on peut craindre une expansion territoriale. Les cinq positions conservées par l’armée israélienne au sud du Liban [en dépit du cessez-le-feu signé le 26 novembre 2024, ndlr], lui permettent de faire entrer qui elle veut sur le territoire. Il y a plein de colons qui ne demandent qu’à venir coloniser le Liban. Cette partie du pays est verte et riche en terres agricoles », détaille l’universitaire. Et pour elle, ni le Hezbollah ni l’armée israélienne n’auraient les moyens militaires de les en empêcher.
Pour Abbas al-Jamaa, réfugié du village rural sudiste de Zbadin, l’occupation est une peur constante chez tous les sinistrés. « Tout le monde dit qu’il va y avoir une invasion », s’inquiète le trentenaire, assis sur une chaise en plastique sur la corniche de Saïda. « On est fatigués mais habitués, poursuit-il, fataliste, on a vécu la guerre toute notre vie. Et cette vie, c’est Dieu qui l’a choisie pour nous. »
Zeina Kovacs
Orient XXI du 27 mars 2026

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