L’extension territoriale d’Israël depuis octobre 2023

 

Maroun er Ras, Sud-Liban, le 12 novembre 2025. Une photographie prise depuis le village de Maroun Al Ras, dans le sud du Liban, montre un mur de béton que l’armée israélienne a commencé à construire au sud de la Ligne bleue, qui sépare le Liban et Israël, entre le village israélien d’Avivim, au nord, et la région libanaise de Jal Al-Deir.RABIH DAHER / AFP
Si le 7 octobre 2023 constitue un tournant majeur dans la recomposition des rapports de force au Proche-Orient, il a également été le prétexte pour redessiner les lignes de démarcation. Israël a ainsi saisi cette séquence pour consolider et étendre son emprise territoriale à Gaza, en Cisjordanie, mais aussi au Sud-Liban et en Syrie, installant de facto des réalités durables sur le terrain. Une constante dans l’histoire coloniale de l’État.

Quelles sont les frontières d’Israël ? Celles-ci n’ont cessé d’évoluer — et d’être repoussées — depuis 1949, à chacune des guerres menées contre ses voisins. Trop souvent présentées comme des opérations de « défense », les offensives que Tel-Aviv mène sur les fronts limitrophes depuis le 7 octobre 2023 s’inscrivent dans cette histoire longue. Notons que cette évolution territoriale est largement assumée publiquement, à travers les cartographies militaires, les tribunes stratégiques et les déclarations de responsables.

Gaza, divisée en deux blocs
Le cessez-le-feu conclu en octobre 2025 n’a pas signifié un retour à la situation géographique d’avant le 7 octobre pour la bande occupée par Israël depuis 1967. Loin de figer les positions, il a entériné une transformation déjà en cours. Après des déplacements forcés de populations de l’est vers l’ouest depuis octobre 2023 et des incursions militaires progressives, un nouveau contrôle territorial s’est imposé. Ce redéploiement a ensuite été formalisé par la création de « zones de sécurité », des espaces placés sous contrôle militaire direct et vidés en partie de leur population. Quant aux « lignes de démarcation », souvent matérialisées par la « ligne jaune » sur les cartes, elles demeurent floues et mouvantes, reflétant un rapport de force encore instable plutôt qu’une frontière stabilisée.
L’enclave est divisée en deux blocs : environ 53 % du territoire est placé sous contrôle militaire israélien, contre 47 % pour la population gazaouie. Cette séparation a été matérialisée depuis décembre 2025 par une « ligne jaune » : alignements de blocs de béton peints en jaune et bermes de terre formant une frontière intérieure de fait. Ces zones ont été déclarées zones de tir ou interdites, rendant tout retour civil hautement improbable, accentuant une compression démographique sans précédent à l’ouest de l’enclave. De plus, la majorité des terres agricoles et plus de la moitié des puits d’eau se trouvent sous contrôle israélien.

Des images satellites révèlent un déplacement progressif de ces blocs, centaine de mètres par centaine de mètres, sans proclamation officielle. Dans le même temps, le chef d’état-major de l’armée israélienne, Eyal Zamir, a évoqué l’émergence d’« une nouvelle ligne de frontière », laissant entrevoir la possible stabilisation durable de cette division. La « ligne jaune » marque un tournant dans la mesure où la zone tampon n’est plus périphérique, mais intérieure et mouvante, redessinant l’espace au cœur même de l’enclave.

En Cisjordanie, un niveau record d’expansion coloniale
À la suite des accords d’Oslo (septembre 1993), la Cisjordanie a été divisée en trois zones : la zone A (18 %), avec un contrôle palestinien mais des incursions israéliennes régulières ; la zone B (22 %), avec un contrôle civil palestinien et une sécurité conjointe avec les Israéliens ; la zone C (60 %), sous contrôle total israélien, incluant la majorité des colonies et des ressources, notamment les terres agricoles. Mais les restrictions imposées par le gouvernement israélien y limitent fortement la construction, l’accès à l’eau et aux infrastructures.
Depuis le 7 octobre 2023, plusieurs pouvoirs administratifs ont été transférés de l’armée à une autorité civile dirigée par le ministre des finances, Bezalel Smotrich. Ce basculement d’un régime militaire vers une administration civile intégrée à l’État israélien constitue une étape décisive pour l’annexion et prépare sa légalisation juridique. Parallèlement, l’armement massif des colons, avec 120 000 armes distribuées depuis 2023, encouragé par Itamar Ben Gvir, le ministre de l’intérieur, et présenté comme une « défense civile », leur permet de mener directement des expulsions, des agressions et des incendies de terres palestiniennes. Ces actions visent à chasser les paysans des zones rurales pour concentrer la population dans les villes et fragmenter davantage l’espace palestinien.
En 2025, l’expansion coloniale a ainsi atteint des niveaux records : annonce de 22 nouvelles colonies, légalisation d’avant-postes, et reprise du projet E1 qui prévoit la construction de 3 000 logements israéliens entre Jérusalem-Est et la colonie de Maale Adoumim, avec le risque de couper la Cisjordanie en deux. Par-dessus tout : la relance du cadastre foncier, le 15 février 2026, permettant de déclarer « terres d’État » des propriétés palestiniennes dont les propriétaires ont été forcés au départ. Cette procédure va faciliter et systématiser leur achat par des Israéliens et agrandir les capacités d’intervention et d’administration israéliennes. On compte aujourd’hui 737 000 colons israéliens dans tous les territoires cisjordaniens et Jérusalem-Est, contre 622 000 en 2017. Ces politiques s’inscrivent dans une ligne assumée par les ministres d’extrême droite Smotrich et Ben Gvir, partisans de l’annexion.
Depuis le 7 octobre 2023, l’expansion coloniale en Cisjordanie s’est intensifiée de manière spectaculaire. Selon l’ONG israélienne La Paix maintenant, plus de 2 400 hectares ont été déclarés «  terres d’État  » en 2024 et début 2025, soit 0,68 % de la zone C. Les colons ont ouvert 116 km de nouvelles routes non autorisées, fragmentant davantage le territoire et restreignant l’accès palestinien. Par ailleurs, 86 nouveaux avant-postes ont été établis, dont 60 fermes agricoles. L’impact humain est massif  : selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), 1 222 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie depuis fin 2023, et 39 843 personnes ont été déplacées, au moins temporairement. L’année 2025 a également marqué un record dans les attaques et dommages sur les propriétés palestiniennes avec 1 828 incidents, tandis que la justice israélienne abandonne la plupart des poursuites, laissant les colons agir en quasi-impunité.

Au Sud-Liban, la « zone tampon » est une « zone morte »
L’offensive aérienne israélienne massive a commencé le 23 septembre 2024, suivie une semaine plus tard par l’engagement de l’armée de terre. Elle a entraîné une destruction massive dans une bande d’environ 5 kilomètres au nord de la « ligne bleue », démarcation tracée par l’ONU en 2000, au lendemain du retrait israélien du Sud-Liban, occupé depuis 1978. Les bombardements aériens quasi quotidiens depuis, les tirs d’artillerie, l’usage d’armes incendiaires et désormais de glyphosate ont rendu de vastes secteurs inhabitables.
Officiellement, Israël a affirmé ne pas chercher à créer une « zone tampon » mais à repousser l’unité Radwan du Hezbollah. Dans les faits, pourtant, il a installé un corridor vidé de sa population civile — plus de 95 000 Libanais avaient déjà été déplacés dès juin 2024 —, les infrastructures — routes, réseaux d’eau et d’électricité, terres agricoles — ont été détruites ou lourdement endommagées et des quartiers entiers de villages ont été rasés pendant la guerre. Le risque de mort, les destructions, l’impossibilité de vivre faute d’infrastructures, la dégradation écologique ont transformé le tissu social et démographique local, d’où le surnom de « zones mortes ». Si certains habitants sont progressivement revenus en novembre 2025, cela ne concerne pas tous les villages.

L’armée libanaise a pourtant affirmé en janvier 2026 avoir achevé le désarmement du Hezbollah entre le Litani et la « ligne bleue » comme convenu par le cessez-le-feu, mais les bombardements se poursuivent, en violation de l’accord. Israël a positionné cinq bases israéliennes au-delà de cette ligne — Labounneh, Jabal Blat, Shaked, Houla et Hamamis — et érigé un mur en monoblocs de béton de neuf mètres de haut, absorbant de nouvelles terres de villageois du sud (4 000 m² en 2025 ). Des colons poussent pour débuter l’implantation de colonies : un scénario similaire aux annexions de la zone tampon du Golan. Le 2 mars 2026, Israël a ordonné l’évacuation de 30 villages du Sud-Liban, provoquant, encore une fois, un déplacement forcé de la population. Puis, le 4 mars, il a ordonné le déplacement de toute la population libanaise présente au sud du fleuve Litani, vers le nord, correspondant aux projections coloniales expansionnistes de l’appareil d’État israélien depuis 1978.
Ordre d’évacuation publié par l’armée israélienne le 4 mars 2026, intimant aux habitants du Sud-Liban de se déplacer au nord du fleuve Litani.

En Syrie, entre désir d’expansion et stratégie militaire
Depuis la guerre de juin 1967, Israël occupe le plateau du Golan, pris à la Syrie au terme des combats. Une politique de colonisation s’y est peu à peu déployée tandis que la « Loi sur le Golan » de 1981 est venue formaliser de manière illégale aux yeux du droit international l’annexion de la région. En 2019, le président étatsunien Donald Trump a reconnu la souveraineté israélienne sur le Golan. Depuis, la colonisation s’est étendue, avec près de 32 implantations.
Après la chute du régime de Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024, Israël a profité du chaos pour lancer une vaste opération terrestre en Syrie. Il a pris le contrôle de la zone démilitarisée instaurée en 1974, après la guerre d’octobre 1973, entravant la mission de la Force des Nations unies chargée d’observer le désengagement (FNUOD). Son armée a avancé dans les régions de Deraa et de Kuneitra, occupant environ 350 km² supplémentaires, du Mont Hermon au bassin du Yarmouk. En parallèle, plusieurs centaines de frappes aériennes ont visé les infrastructures militaires syriennes. Le gouvernement israélien a dans le même temps approuvé un plan visant à doubler la population des colons juifs dans la partie syrienne du Golan.

On compte désormais neuf positions militaires israéliennes établies dans les territoires occupés, notamment autour de Kuneitra. Au début de la transition syrienne, Israël a d’abord justifié ces mouvements par la prévention d’une menace « terroriste » et la création d’une « zone de défense stérile ». Pour Damas, il s’agissait d’une violation du cessez-le-feu de 1974. Israël soutenait alors que l’accord était caduc avec la disparition de son signataire de facto, tout en invoquant l’autodéfense.
Si la posture israélienne s’inscrit dans sa logique historique d’expansion et de projection stratégique, les analyses et discours de responsables israéliens traduisent également une inquiétude persistante face à l’émergence d’un État syrien centralisé et aligné sur Ankara à leurs frontières. La constitution d’une zone tampon s’inscrit alors dans une double finalité : contenir les recompositions régionales et entraver la consolidation d’un axe Damas-Ankara, tout en posant les jalons d’un dispositif de contrôle et de dissuasion, redessinant l’équilibre frontalier, susceptible d’influencer tout futur arrangement politique au bénéfice d’Israël.
Par ailleurs, les gestes d’ouverture adressés aux Druzes syriens qui peuplent le Golan ne relèvent pas uniquement d’une politique de voisinage pragmatique. Ils s’inscrivent dans la tradition de « la politique des périphéries » consistant à exploiter les lignes de fracture internes des sociétés voisines en cherchant des appuis parmi certaines minorités. Ici, en exploitant les massacres de Druzes de juillet 2025.
Le Golan constitue un espace stratégique fondamental pour Israël : il surplombe le Sud syrien, garantit le contrôle de ressources hydriques du lac de Tibériade et des sources du Jourdain situées sur le flanc occidental du Mont Hermon et offre une profondeur face à Damas. Grâce à l’altitude, Israël peut surveiller et contrôler un terrain avancé, détecter toute menace et intervenir, ce qui lui donne une marge de manœuvre plus importante que celle de Damas. Cette topographie vaut à ces hauteurs le surnom des « yeux d’Israël », permettant la surveillance et l’installation de bases militaires.
Parallèlement, l’intégration civile des territoires se poursuit : infrastructures, projets énergétiques et implantations renforcées transforment ces zones en parties fonctionnelles de l’État. Dans le même temps, les populations originaires des nouveaux territoires autour de Kuneitra sont poussées à quitter leurs terres.
L’extension du contrôle israélien, qu’elle prenne la forme d’occupation militaire, de colonisation ou d’annexion, repose à la fois sur des logiques matérielles — ressources, hauteurs stratégiques, axes militaires — et sur une dimension symbolique et religieuse. De nombreux espaces disputés sont investis d’une charge biblique intégrée à l’imaginaire d’Eretz Israel (la terre d’Israël) et, pour certains courants, à une temporalité messianique.
L’annexion progresse toujours par étapes : déplacement des populations natives, démilitarisation, création de zones tampons, domination militaire, implantation de colonies, puis formalisation juridique. On assiste à l’articulation de faits accomplis militaires, d’ingénierie démographique et de normalisation juridique, faisant de l’espace annexé à la fois un levier stratégique, un réservoir de ressources et un projet idéologique. Cette dynamique s’accompagne de déplacements et d’exils répétés : arrachement à la terre, à la mémoire, aux liens sociaux qui entretiennent les cycles de violence, et installent durablement un ordre structurellement inégalitaire fondé sur la contrainte, la soumission et l’humiliation des populations voisines, sous le regard au mieux passif, au pire complice des pays occidentaux.

Armin Messager
Orient XXI du 05 mars 26


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