Face à l'agression qui se poursuit au Liban et aux déplacements de population, destructions et attaques directes contre les civils qui en résultent, les questions féministes ressurgissent avec une urgence implacable. La guerre, qui ravage villages et familles, met en lumière les limites du discours international sur les droits humains et confronte le mouvement féministe à une véritable épreuve, celle de la violence militaire et coloniale.
« Le monde a oublié de penser collectivement, là où se fonde la politique. » Par cette phrase, la philosophe française Geneviève Frais résume avec concision l'une des crises les plus marquantes de notre époque : le désengagement de la pensée politique vis-à-vis de notre destin commun.
Ce dont nous sommes témoins aujourd'hui au Liban, en ce moment même, remet au premier plan les questions les plus pressantes concernant le sens de la justice et de la protection humaine. L'agression qui cible les villages et contraint les familles à fuir dans un froid glacial ne laisse derrière elle pas seulement des destructions matérielles, mais ouvre aussi une profonde blessure humaine qui se rouvre à chaque nouvelle vague de déplacements. Les routes deviennent des voies de fuite, les écoles des abris, et les populations éprouvent un sentiment de déracinement renouvelé au sein même de leur pays.
Au cœur de cette dure réalité, femmes et enfants sont confrontés directement à la violence et à la guerre, ce qui rend la question d'autant plus pressante : comment le monde peut-il continuer à parler de droits humains et de systèmes de protection alors que le ciblage systématique des civils se répète et que la vie d'innocents n'est plus qu'un détail fugace dans les reportages ?
Une histoire de lutte
Le monde arabe a connu une longue histoire de lutte féministe, caractérisée par la diversité de ses formes, de ses approches théoriques et de ses outils organisationnels. Cependant, la situation actuelle, face aux scènes de destruction et de massacres qui se déroulent sous les yeux du monde entier, met cette lutte à l'épreuve. Le génocide perpétré aujourd'hui révèle les limites du système international des droits humains et soulève simultanément des questions fondamentales quant à la capacité du discours féministe contemporain à lutter contre la violence coloniale et militaire.
L'incapacité des organisations internationales et de défense des droits humains à assurer ne serait-ce qu'une protection minimale aux civils, et en particulier aux femmes, est frappante. Les conventions internationales, toujours présentées comme des garanties des droits humains, se sont révélées impuissantes face à la machinerie de la guerre. Les institutions internationales se sont souvent limitées à la documentation, à la publication de rapports et au décompte des victimes, tandis que la tragédie sur le terrain se poursuivait sans entrave. Cette impuissance soulève non seulement une crise d'efficacité du système international des droits humains, mais révèle également une faille structurelle dans ses mécanismes et les rapports de force qui le régissent.
Dans ce contexte, un ensemble de défis se pose que le discours féministe ne peut plus ignorer. Il s'agit d'abord de la capacité du féminisme contemporain à remettre en question efficacement les structures militaires et coloniales qui engendrent cette violence, alors même qu'il s'est cantonné à des problématiques partielles, représentatives et réformistes qui n'abordent pas le cœur des systèmes de domination.
Le manque de crédibilité des discours :
Ces questions deviennent encore plus pressantes lorsqu'on constate que le ciblage des femmes dans les guerres n'est pas accidentel. Les femmes sont ciblées en tant que piliers de la vie sociale ; elles sont mères, nourricières, éducatrices et gardiennes de la mémoire collective. Par conséquent, s'en prendre aux utérus et aux fœtus, ou détruire des foyers et des familles, ne vise pas seulement à tuer des individus, mais aussi à saper la continuité même de la vie et à démanteler le tissu social.
Ce phénomène ne se limite pas à un seul contexte. Dans plusieurs régions du monde arabe, les femmes sont devenues les victimes directes de violences systématiques, comme en témoignent les cas de viols collectifs et d'humiliations observés dans certaines zones de conflit, notamment au Soudan, où le corps des femmes est instrumentalisé comme champ de bataille et outil de fragmentation sociale.
Face à ces transformations, la crédibilité d'une grande partie du discours politique et moral dont se sont toujours vantés les États se proclamant démocratiques est mise à rude épreuve. Le double discours appliqué aux questions de guerre et d'occupation révèle la fragilité des normes censées régir le système international. Dans ce contexte, les chercheuses et les militantes œuvrant pour les droits des femmes doivent également s'engager dans une démarche d'introspection. Dans quelle mesure certaines approches intellectuelles ont-elles contribué à reproduire les schémas de domination plutôt qu'à les démanteler, d'autant plus que le discours féministe se laisse parfois porter par les courants intellectuels dominants sans les examiner de manière critique ? La crise actuelle n'est pas seulement une crise politique ou humanitaire, mais aussi épistémologique. La guerre actuelle a mis en lumière les limites de nombreux concepts utilisés pour analyser les problématiques féminines. Elle a également révélé la nécessité de repenser le rapport entre le féminisme et les contextes historiques et sociaux dans lesquels il s'inscrit.
Défis auxquels est confronté le féminisme arabe
Dans ce contexte, le féminisme arabe est confronté à plusieurs dilemmes intellectuels, notamment celui de son rapport au féminisme occidental : faut-il adopter ses modèles tels quels ou les reformuler pour les adapter aux contextes locaux ? Se pose également le dilemme du lien entre travail intellectuel et action politique, ainsi que la question du financement extérieur et de son impact potentiel sur les priorités et les programmes.
Un autre dilemme se pose concernant les transformations socio-économiques que connaît le monde sous l'effet de la montée du néolibéralisme. Ces transformations ont entraîné un déclin des syndicats et de l'action collective, ainsi que la montée de l'individualisme comme valeur sociale dominante. Dans ce contexte, la philosophe américaine Nancy Fraser souligne que certains courants du féminisme moderne sont passés d'une critique radicale du capitalisme à un alignement sur certaines de ses logiques néolibérales, transformant le discours de la solidarité sociale en un discours centré sur la réussite individuelle et l'entrepreneuriat.
Ce changement ne signifie pas nécessairement la fin du projet féministe, mais il met en évidence la nécessité de repenser ses objectifs et ses outils. Le féminisme, par essence, n'est pas simplement un mouvement revendiquant les droits des femmes au sein des structures existantes, mais une lutte politique plus large contre toutes les formes de domination, d'exploitation et d'injustice.
Développer un discours féministe
D'où la nécessité de développer un discours féministe arabe plus critique et contextualisé, ancré dans les expériences vécues par les femmes dans leurs sociétés, et qui reconnecte les questions de genre aux enjeux de libération et de justice sociale. Au lieu de simplement compter le nombre de femmes qui ont accédé à des postes de pouvoir, il serait peut-être plus judicieux de les écouter. S’appuyer sur les expériences des femmes confrontées à la guerre, à la pauvreté, aux migrations et à la marginalisation, et transformer ces expériences en une source d’inspiration pour de nouveaux concepts.
Les femmes palestiniennes ont présenté un modèle singulier de résilience et de résistance. Depuis près d’un siècle, elles jouent un rôle crucial dans la lutte contre l’oppression militaire, politique et culturelle, et dans le maintien de la cohésion sociale malgré des conditions difficiles. Ce modèle invite les mouvements féministes à relever le défi d’établir un partenariat fondé sur la solidarité avec les causes de libération, plutôt que de se laisser progressivement engloutir par des systèmes consuméristes qui les ont dépouillés de leur dimension politique.
Une nouvelle opportunité
La situation actuelle représente certes une période difficile, mais elle pourrait aussi constituer une opportunité intellectuelle pour reconstruire le discours féministe sur des bases plus profondes et plus solides. Un examen critique des concepts et une réflexion sur les liens entre féminisme et politique, économie et libération nationale pourraient ouvrir de nouvelles perspectives à un mouvement féministe mieux armé pour relever les défis de notre époque.
Dans un monde où la violence, les inégalités et la domination sont en hausse, le plus grand défi est peut-être de redonner tout son sens politique à l’idée de solidarité. En définitive, le féminisme n’est pas qu’un simple discours sur les femmes, mais un projet de libération qui vise à repenser la justice, l’humanité et notre destin commun.
Yana Al-Samrani
Le 08 mars 2026

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