Israël. Comment demeurer une Super Sparte

 

18 mars 2026. Benyamin Nétanyahou devant une carte du Proche-orient lors d’une réunion du gouvernement israélien.© Government Press Office / gov.il
Depuis le lendemain du 7 octobre 2023, Israël mène la guerre sur plusieurs fronts : palestinien, libanais, syrien, iranien, yéménite. Son premier ministre est rapidement passé d’une rhétorique de « défense », au dessein explicite de « redessiner la carte du Proche-Orient ». Mais pour justifier cela, il faut toujours s’inventer un ennemi.

C’est une affaire récente passée relativement inaperçue. Elle peut paraître loufoque, mais elle dit beaucoup de ce que sont devenues la classe politique et la société israéliennes dans leur grande majorité. Ex-premier ministre de juin 2021 à juin 2022, Naftali Bennett, politicien religieux ultranationaliste, mais qui n’a pas adhéré à la mouvance messianique des ministres Itamar Ben Gvir et Betzalel Smotrich, cherche à se forger un profil de rassembleur — et donc de meilleure alternative au premier ministre Benyamin Nétanyahou — dans la perspective des futures élections législatives prévues dans huit mois, si elles ne sont pas avancées. Or, comment se positionner en Israël quand on veut afficher sa différence ? En étant – si j’ose dire – plus catholique que le pape. C’est-à-dire, par les temps qui courent, se montrer plus belliqueux encore que Nétanyahou.

Bennett a trouvé. Il sait, lui, quelle est la prochaine guerre existentielle qu’Israël devra impérativement mener. Alors que Nétanyahou projette que la guerre en Iran « durera encore plusieurs semaines », et au moment même où le président Donald Trump, à l’inverse, assure que la guerre en Iran va « cesser assez rapidement », Bennett a expliqué devant un groupe de notables du judaïsme étatsunien en visite en Israël, qu’« une nouvelle menace émerge : la Turquie ». Car, « et je le dis haut et fort, la Turquie est le nouvel Iran » ; Recep Tayyip Erdoğan, le président turc, est « un homme sophistiqué et dangereux qui cherche à encercler Israël », a jugé Bennett ; et son pays manigance la création d’une nouvelle alliance, qui rassemblerait « contre Israël l’Arabie saoudite et un axe sunnite hostile avec le Pakistan nucléarisé ».

Nétanyahou n’a pas jugé nécessaire de réagir. Quant à Al Jazeera, il a traité Bennett avec davantage de respect en titrant : « Israël est déjà à la recherche d’un nouvel ennemi régional ». Et si c’était une saine réaction ? Après l’euphorie des Accords d’Abraham puis la terreur du 7 octobre 2023, suivie de la destruction totale de Gaza et des Gazaouis, après les guerres menées au Liban et en Iran, voici qu’une nouvelle menace existentielle surgit : le retour d’une coalition des sunnites honnis, dont les Frères musulmans constituent le ciment, explique Bennett. Il faut très vite en prendre conscience.

Au commencement, il y a la militarisation
En réalité, Israël a, de tout temps, eu besoin d’une « menace existentielle » imminente. Son histoire, de la conquête sioniste de la Palestine à nos jours, n’est qu’une suite sinon linéaire, du moins quasi constante de conflits armés. Ceux-ci n’ont qu’une seule nature : ils sont toujours existentiels. C’est pourquoi il faut toujours agir « préventivement », quoi que nous chante un droit international obsolète.

Les deux premières alyot, pluriel d’alya, ces « montées » successives d’immigrants juifs européens en Palestine, se succèdent entre 1881 et 1914. Dès ce moment-là, on assiste à la mise en place de milices via lesquelles les colons cherchent à élargir et renforcer leur mainmise sur la terre. Mais c’est après la première guerre mondiale, alors que la puissance dominante est passée des Ottomans aux Britanniques, que ces milices prennent leur essor. La Haganah (« Défense ») est formée en 1920. Cette milice et d’autres moins importantes ne se résument pas, comme on l’enseigne aux enfants israéliens encore aujourd’hui, à « se défendre des attaques contre les Juifs ». Elles ambitionnent d’élargir la maitrise du yichouv dans l’appropriation progressive de la terre. Les kibboutz, par exemple, ne sont pas seulement des îlots de socialisme : ils sont aussi et surtout un instrument armé de captation de la terre.

Cette militarisation de l’entreprise sioniste a donc existé quasi dès son apparition. Et elle ne cessera plus. Lorsqu’en 1936 les Palestiniens lancent la grande révolte arabe contre l’occupant britannique, les troupes de la Haganah vont fonctionner comme des supplétifs de la répression, qui est absolument terrible. Bientôt, un officier britannique, Orde Wingate, est détaché auprès de la Haganah pour améliorer la formation militaire de ses membres, qui apprennent en particulier les techniques de « contre-insurrection » des Special Nights Squads (Escouades nocturnes spéciales). C’est là que le yichouv pose les premiers jalons de sa future armée.

Dix ans plus tard, le Royaume-Uni abandonne la Palestine. Après les affrontements pour la conquête de la terre qui débutent en 1947 et qui enclenchent la Nakba, les forces du yichouv sont confrontées à des milices locales palestiniennes ou issues de Syrie et de Transjordanie. Le 15 mai 1948, la création de l’État d’Israël est officielle. Les États arabes l’attaquent. Onze jours plus tard, il officialise la formation de l’armée israélienne (dont l’acronyme hébraïque est Tsahal, Forces de défense d’Israël).

Le culte de l’armée
Depuis, cet État n’a plus cessé d’être en guerre dans des dimensions plus ou moins importantes. Les années 1950 ont été parsemées de la lutte contre les « infiltrés », ces Palestiniens qui avaient tout perdu dans la Nakba et qui, pour la plupart, cherchaient simplement à savoir ce qu’il était advenu de leur terre et leurs biens. Elles étaient aussi celles d’opérations dans ou hors des frontières, comme la participation en 1956 à l’attaque franco-britannique (Guerre de Suez) pour faire tomber le président égyptien Gamal Abdel Nasser, opérations qui, presque toutes, étaient accompagnées de massacres. Le plus connu est celui commis en 1956 dans le village de Kafr Kassem contre la minorité palestinien en Israël.

Les années 1960 ont été celles de l’extension territoriale, la capture de la Cisjordanie, celle du plateau du Golan en Syrie, et de Gaza et du Sinaï en Égypte. Déjà perçue auparavant comme l’institution la plus admirée du pays, l’armée devient alors l’objet d’un culte inouï, même si elle s’empêtre dans une longue « guerre d’usure » le long du canal de Suez. Les années 1970 verront le premier échec militaire israélien d’envergure lors des trois premiers jours de la guerre d’octobre 1973, suivis d’un renversement spectaculaire des forces en faveur d’Israël.

On pourrait poursuivre cette litanie guerrière, en particulier les multiples opérations militaires au Liban, de 1978 à ce jour. L’essentiel est de comprendre que l’armée a rapidement atteint en Israël un statut d’intouchable, la popularité dont elle bénéficie lui garantissant en toutes circonstances une impunité incontestable. « Tsahal est l’armée la plus morale au monde. » Cette assertion, aidée par une information totalement censurée, va servir à masquer la réalité des crimes de guerre commis par l’armée. Rien ne fut rendu public des massacres, de civils ou de soldats désarmés, commis dans diverses guerres : en 1948, bien sûr, et l’on sait désormais qu’il y en a eu plusieurs dizaines, de même que celui commis à Gaza en 1956 contre de supposés fedayins, ou celui de dizaines — ou plus probablement de centaines — de soldats égyptiens capturés dans le Sinaï en 1967 et abattus, dont certains brûlés vifs. La censure militaire empêchait toute diffusion des informations, et la Hasbara, la propagande d’État, veillait au grain. En réalité, ceux qui voulaient savoir le pouvaient. Mais la société juive israélienne dans sa grande majorité a toujours préféré s’arroger le statut de l’éternelle victime, fermer les yeux et se boucher le nez.

Une armée qui possède un État
En revanche, dans les années 1950-1960, il n’était pas rare qu’un ou deux jeunes des kibboutzim non admis dans les écoles d’officiers – la honte ! – mettent fin à leurs jours. L’armée, c’était le must. Dans les années 1960 à 2000, les gouvernements israéliens étaient aussi pour moitié constitués de généraux à la retraite. Les premiers ministres s’appelaient Yitzhak Rabin, Ehud Barak ou Ariel Sharon : deux ex-chefs d’État-major et une icône de l’armée israélienne. Les ministres de la défense étaient fréquemment d’anciens chefs d’État-major et les généraux peuplaient nombre d’autres ministères. L’État n’avait pas une armée, c’est l’armée qui possédait un État, se désolaient quelques rares Israéliens.

Avec le temps, cette armée a connu des changements notoires. D’un côté, elle a progressivement perdu une partie de sa stature, due depuis deux décennies à la montée dans la société et dans l’armée du messianisme, pour qui rien ni personne ne peut être au-dessus de Dieu. De l’autre, elle s’est puissamment renforcée, tant en capacités opérationnelles que commerciales. Israël, ce petit État, ne dispose pas seulement d’une armée de 650 000 hommes, officiers de métier, conscrits et réservistes réunis, pour une population d’un peu plus de 10 millions d’habitants – une proportion unique au monde. Pour comparer, la France dispose d’un peu plus de 200 000 militaires pour 69 millions d’habitants. Israël a aussi bâti en quelques décennies un complexe militaro-industriel qui fait de lui le 8e acteur sur le marché mondial des armes et matériels militaires.

D’où, aujourd’hui, les comportements paradoxaux de l’opinion israélienne. Les foules exultent à chaque frappe contre « l’ennemi », qu’il soit palestinien, libanais, houtiste du Yémen ou iranien. Peu importe qu’il soit partie prenante active des conflits en cours ou simple quidam. Mais parallèlement, l’image de l’armée s’est détériorée suite à son gigantesque échec du 7 octobre 2023 et par le fait que Nétanyahou ne fait rien pour la restaurer, au contraire. Pour lui, continuer de blâmer les seuls militaires et services de sécurité intérieure de la responsabilité de cet échec est aussi la seule porte ouverte pour se sauver du possible verdict calamiteux d’une commission d’enquête quant à ses responsabilités dans l’aveuglement qui a mené au 7 octobre 2023, verdict qui mettrait fin à sa carrière politique – pis, ternirait son image politique à jamais.

Imposer son ordre par le glaive
Dès lors, Nétanyahou navigue, face à une société juive israélienne qui balance entre les craintes diffuses des lendemains, et un sentiment euphorique de toute-puissance. Un jour il accable l’armée, exige la mise au rencard de tel ou tel édile sécuritaire. Le lendemain, il glorifie ses multiples « succès », s’accaparant le bénéfice de chaque nouvelle terre conquise, au Liban, en Syrie, ailleurs, se faisant ainsi le chantre d’un avenir plus glorieux encore.

Malgré les signes de lassitude flagrants, malgré le coût de la vie qui augmente, malgré l’augmentation constante du nombre des citoyens qui quittent le pays, la population, en grande majorité, le suit. Nétanyahou espère bien préserver son soutien tant que la guerre se poursuivra. C’est que, les sondages le montrent, il reste l’homme qui, aux yeux d’une grande partie des citoyens, a fait d’Israël une puissance régionale de premier plan. Qui pourrait lui résister au Proche-Orient ? Qui oserait l’empêcher d’agir lorsqu’il le décide ? Il annonce un jour qu’il entend « redessiner la face du Proche-Orient », un autre qu’il maintiendra ses troupes au Sud-Liban. Ses partisans exultent lorsque les bombes israéliennes continuent de tomber sur Gaza malgré le « cessez-le-feu » officiel. Il fait ce qu’il veut. Il est invulnérable. Et ses fans veulent le croire.

La comparaison d’Israël avec Sparte est une vieille antienne. Elle manifeste, généralement, une vive critique de l’État d’Israël. Mais Nétanyahou, au contraire, se l’approprie. Le 15 septembre 2025, il déclare devant un parterre d’investisseurs et de responsables économiques israéliens qu’il entend faire de son État une « Super Sparte ». On ne sait s’il sait vraiment ce qu’était Sparte, cette cité militarisée à l’extrême et profondément inégalitaire où régnaient un ordre strict et une absence totale de démocratie. Mais il doit bien savoir que Sparte a disparu sans rien léguer à l’humanité que l’on puisse qualifier de « civilisationnel », comme l’ont fait Athènes ou Rome. Alors, pourquoi fait-il de Sparte l’effigie d’Israël ? C’est que l’essentiel est ailleurs. Sparte est une marque. C’est la petite cité qui, aux Ve et IVe siècles avant notre ère, a pu vaincre tous ses ennemis, Athènes incluse, pour étendre son empire de la Grèce à la Perse. Régner en imposant son ordre à tout son environnement par le glaive, être une Super-Sparte, c’est le symbole qui plaira à ses partisans.

Alors, s’est dit Naftali Bennett : bon sang, mais c’est bien sûr ! Pour faire mieux que Nétanyahou, pourquoi pas, après tout, faire en plus la guerre à la Turquie ? Ensuite, on s’occupera du Pakistan, en attendant de trouver de nouvelles cibles.

Sylvain Cypel
Orient XXI du 23 mars 2026

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