Des camps au vent

 

« Combien de fois voyagerez-vous ?
Et pour quel rêve ?
Et si un jour vous revenez,
À quel exil retournerez-vous ? »


« Éloge de l’Ombre Suprême »
Mahmoud Darwish

Il n'y a pas d'actes héroïques dans les trois camps de Tyr (Rashidieh, Burj al-Shamali et al-Bass) ni dans les 21 campements palestiniens environnants. L'ordre d'évacuation a été donné, mais la plupart des habitants sont restés chez eux. L'une des raisons est qu'ils ignorent où aller. Ils espéraient retourner un jour sur les terres de leurs ancêtres, migrer vers le sud, franchir la frontière et, de là, rejoindre leur village ou leur ville.
Mais la guerre actuelle les pousse vers le nord, à l'opposé de la Palestine, à l'opposé de leur rêve. Leur nouvel espoir est de retourner au camp, qui n'existera plus. Cette guerre, par son ampleur, vise à clore tous les dossiers de la région, y compris à liquider ce qui reste de la Palestine et de sa cause, et à reléguer la question des réfugiés au second plan, non seulement pour la diaspora, mais aussi en Palestine même. Ce processus a déjà commencé dans la bande de Gaza, le nord de la Cisjordanie et à Jérusalem. Par conséquent, cette guerre est longue et se poursuit sur de nombreux fronts, et ces derniers ne cesseront de s'étendre. Tandis qu'elle fait rage au Liban, elle est prête à s'embraser ailleurs. Un autre objectif de cette guerre est l'expansion d'Israël au-delà de la Palestine, dans les pays limitrophes, partout où ses soldats et ses chars peuvent atteindre.
Du fait de cette politique constante d'Israël, les camps de réfugiés palestiniens au Liban n'ont jamais connu de longs jours de paix. Les souvenirs de leurs habitants sont empreints de sang, de meurtres et de sièges ; de massacres qui ont bafoué les principes les plus fondamentaux de l'humanité, comme le massacre de leurs familles à Sabra et Chatila en 1982, et leur déplacement forcé à Tel el-Zaatar. À chaque fois, Israël était l'auteur direct des massacres dans le camp de Nabatiyeh, ou indirectement responsable de chaque autre mort.
Ce souvenir, lourd de douleur, ne sait comment en créer un autre, moins douloureux. Pour les Palestiniens pris dans une telle guerre, il n'y a d'autre solution que de rester, de persévérer et de continuer. Le fait de rester dans le camp explique peut-être pourquoi il n'a pas été détruit, à moins qu'Israël ne décide de les forcer à partir et à se diriger vers le nord. Et Israël ne les chassera du camp que par les armes.
Dans les mois qui ont suivi la fin de la guerre de 2024, le camp d'Aïn al-Hilweh a été la cible de plusieurs frappes aériennes israéliennes. Lors de l'une d'elles, en novembre 2025, 13 jeunes hommes ont été tués, selon le ministère libanais de la Santé. Israël a affirmé avoir ciblé un centre d'entraînement appartenant au Hamas, tandis que le Hamas a soutenu qu'Israël avait visé un terrain de mini-football couvert bien connu des résidents du camp. Auparavant, le camp avait déjà été pris pour cible lors de la guerre de juillet et à plusieurs reprises. De même, le camp de Rashidieh et Burj al-Shamali n'oublieront jamais le 7 juin 1982, jour où plus de 125 résidents – femmes, personnes âgées et enfants – ont trouvé la mort. 94 personnes ont péri dans le seul abri du Club al-Hawla; 21 dans la grotte d'Ali al-Rumaidh/Abu Khanjar, 7 dans l'abri du Jardin d'enfants de l'Aide sociale, et 3 dans la grotte du quartier de Mugharba. À cela s'ajoutent d'autres martyrs dont les noms n'ont pas été consignés.
Lors des massacres précédents, les Palestiniens ont résisté avec force et résilience, s'appuyant sur la détermination de leurs propres forces. Ces dernières ont donné naissance aux « enfants des RPG », lesquels ont freiné l'avancée de l'armée d'occupation à plusieurs endroits lors de son invasion du Liban en 1982, détruisant des chars et tuant des soldats et des officiers. Ces mêmes forces ont tenu bon pendant 80 jours à Beyrouth aux côtés du peuple libanais et de sa résistance.
Lorsque ces combattants quittèrent Beyrouth, leur chef, Yasser Arafat, répondit à un journaliste qui l'interrogeait sur sa destination : « En Palestine. » Ses paroles se révélèrent exactes, et il retourna en Palestine. Mais après cela, les camps restèrent à l'abandon. Au fil des ans, les factions palestiniennes se préoccupèrent de politique politicienne, la révolution à l'étranger s'enlisa, et certains de leurs dirigeants renoncèrent à l'esprit de résistance, tandis que d'autres le bannirent de leur cœur. De ce fait, les réfugiés n'eurent d'autre choix que de prendre le large, espérant atteindre les « rives sûres » de l'Europe et y vivre comme ils l'entendaient.
Aujourd'hui, dans cette guerre dont nul ne peut prédire la fin, les camps et les communautés de Tyr sont sommés d'évacuer, et peut-être bientôt les camps de Sidon suivront-ils le même chemin. Ces camps, dont les habitants vivent au jour le jour, ne recherchent pas une mort absurde, et ils ne souhaitent pas que leurs enfants soient blessés. Par conséquent, ils pourraient être finalement contraints de partir si la guerre s'intensifie et si des obus ciblent les camps, sommant la population d'évacuer. La dure réalité est que les Palestiniens ne trouveront pas assez d'abris pour des dizaines de milliers d'entre eux, et les réfugiés se retrouveront confrontés à d'immenses difficultés, notamment le fait que personne ne sera là pour les soutenir dans leur détresse : ni les factions palestiniennes, ni l'ambassade palestinienne, ni l'UNRWA, ni même l'État libanais, censé se préoccuper avant tout de ses propres citoyens.
Mais, encore et toujours, où iront les Palestiniens ? Ils sont sans patrie, sans exil, et sans autre refuge qu'un camp que les circonstances peuvent créer, maintenir ou démanteler ; un camp que les lois peuvent fermer et que les guerres peuvent anéantir.

Aiham Al-Sahli, 
écrivain Palestinien
Le 21 mars 2026
Traduite de l'arabe par Roland Richa

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