A Nabatiyé, dans le sud du Liban, « personne ne s’aventure plus dehors, hormis les équipes de secours »

 

Un immeuble détruit par un bombardement israélien dans le centre-ville de Nabatiyé, dans le sud du Liban, le 25 mars 2026. RAFAEL YAGHOBZADEH POUR « LE MONDE »
Comme 42 autres secouristes depuis le début de la guerre, le 2 mars, Joude Souleiman, âgé de 16 ans, a été tué par une frappe de drone israélien. Dans la deuxième ville chiite du sud du pays, seules quelques centaines de personnes, sur les 75 000 habitants, sont demeurées sur place.

Les dernières images de Joude Souleiman, 16 ans, et de son camarade Ali Jaber, 21 ans, datent du 21 mars. L’équipe des secouristes de Nabatiyé, la deuxième ville chiite du sud du Liban, fêtait l’Aïd-el-Fitr après une nuit de nouveau éreintante, commentant les frappes aériennes nocturnes qui avaient encore secoué la cité.
Ce matin du mercredi 25 mars, leurs corps sont étendus à même le sol, enveloppés dans des linceuls blancs, sous le petit préau qui ouvre sur le vieux cimetière du quartier de Nabatiyé Al-Tahta, veillés par des dizaines de secouristes en uniforme, arrivés en ambulances de tous les postes de secours de la ville et de ses environs. Peu avant que Joude Souleiman ne soit emporté vers le carré des martyrs, la voix brisée de sa sœur, clamant son prénom, fige l’assemblée et les prières.
La veille, un drone israélien a fauché les deux jeunes volontaires qui circulaient, vêtus de leurs uniformes, sur une avenue de Nabatiyé, à bord d’un scooter. Arrivé sur les lieux quelques minutes après l’attaque, Mohamad Souleiman, le père de Joude, et chef des secouristes, découvre le deux-roues disloqué et en feu. Son fils est étendu sans vie sur la chaussée. Avec le retour de la guerre, Joude Souleiman avait, comme lors de la précédente, fin 2024, insisté pour rester aux côtés de son père et « aider les gens de la ville ».
« Ils portaient un casque et un uniforme. Ils étaient identifiables. Ils circulaient tous les jours à bord de ce scooter. Les Israéliens, dont les drones nous survolent continuellement, savaient parfaitement qui ils étaient », dénonce M. Souleiman. « Ils s’occupaient de ravitailler les habitants restés en ville et de s’assurer qu’ils allaient bien », décrit Mohamed (qui n’a pas souhaité donner son nom), 42 ans, un autre membre de l’équipe. Assis à l’écart de la prière collective et anéanti par la peine, le secouriste qualifie la mort de ses « frères » de « meurtre de sang-froid : un nouveau crime israélien ».

Le scooter d’Ali Jaber, 22 ans, et de Joude Souleiman, 16 ans, deux jeunes secouristes volontaires tués par un drone israélien, à Nabatiyé (Liban), le 25 mars 2026. RAFAEL YAGHOBZADEH POUR « LE MONDE »

Frappes incessantes
Au moins 42 secouristes ont été tués par l’armée israélienne depuis le début de la guerre, et 107 ont été blessés, quand au moins 128 structures de santé et véhicules ont été ciblés : « Une entrave délibérée aux opérations de sauvetage et une violation flagrante du droit humanitaire international », dénonce le ministère libanais de la santé. Tous volontaires, les secouristes de Nabatiyé se relaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans leur poste qui domine la cité. Tous sont des enfants de la ville et ont fait le choix de rester malgré les risques.
Depuis le 2 mars, date de la reprise des combats et des bombardements à grande échelle, Mohamed vit séparé de son épouse et de son jeune enfant, partis se réfugier « dans le Nord » pour fuir les bombardements, intenses. A l’image de l’artère Mahmoud-Fakih, Nabatiyé est dévastée par les frappes incessantes de l’aviation israélienne. Les rues, aux immeubles effondrés, sont devenues le royaume des chats errants. Rares sont les humains qui ont fait le choix de rester : quelques centaines d’habitants, sur les 75 000 résidents que comptait la ville au début du mois.
Abou Jalal, 68 ans, est l’un d’eux. Déterminé à ne pas bouger. Resté seul chez lui après avoir évacué sa famille, le retraité, un habitant du quartier de Jabal Al-Ahmar, se dit « fatigué » des déplacements incessants qui rythment chaque guerre « depuis 1982 », l’année où l’armée israélienne a envahi, puis occupé, le sud du Liban. « Ce n’est plus à mon âge que je vais fuir. Je reste ici. C’est notre terre. Et, même si les Israéliens l’occupent, nous la récupérerons. »
Place forte du Hezbollah, la ville est un carrefour qui s’ouvre sur les fronts les plus actifs de la guerre. Des environs, un groupe vise les positions et localités israéliennes situées dans le secteur est de la bande frontalière. On se bat aussi sur les hauteurs, au sud de la ville, ciblées continuellement par l’artillerie israélienne.

« Toute la population est ciblée »
Les secouristes de Nabatiyé s’adaptent, contraints de retarder ou d’espacer leur arrivée sur les lieux attaqués afin d’éviter les « doubles frappes israéliennes ». La première les attire : ils accourent pour porter secours ; la seconde, qui survient plusieurs minutes plus tard, les foudroie à leur arrivée. « Nous avons déjà été victimes de ces doubles frappes lors des guerres précédentes, mais cette fois cela devient une habitude. Au-delà de nous, c’est toute la population qui est ciblée », estime Mahdi Salloum, un responsable de la défense civile : « Il s’agit de s’attaquer aux gens qui soutiennent les habitants pour les terroriser et les expulser. Si nous ne sommes plus là, les gens s’en vont. Quant au droit international, cela fait déjà un moment que ce n’est que de l’encre séchée sur un papier, pour les Israéliens. »
A l’hôpital du Secours populaire libanais, Mona Abouzeid, la directrice, dirige une équipe de 94 personnes, contre 270 en temps normal. Tous, médecins, infirmiers, ambulanciers, dorment sur place. Parfois avec leurs enfants. « « Personne chez nous ne s’aventure plus dehors, hormis les équipes de secours, c’est trop dangereux », explique-t-elle. « Hier [le 24 mars], nous avons reçu une famille le matin, les deux secouristes dans la journée, puis de nouveau 11 civils le soir. Cela n’arrête pas. »
Depuis le 2 mars, l’hôpital du Secours populaire a pris en charge 329 blessés – dont les cas les plus graves sont transférés vers les hôpitaux de Saïda (à 35 kilomètres au nord) et de Beyrouth. Mais 111 victimes ont été déclarées mortes à leur arrivée aux urgences. Parmi elles, « des familles entières, donc des enfants… parfois des bouts d’enfant », décrit la directrice de 58 ans, qui s’inquiète aussi des blessures invisibles infligées aux vivants, elles aussi irrémédiables : « Nous avons nous-mêmes vécu la guerre tout petits, nous n’avons jamais oublié. On ne peut pas oublier. »
Selon le dernier décompte du ministère libanais de la santé, publié le 25 mars, 1 094 personnes ont été tuées et 3 119 ont été blessées depuis le début de l’offensive élargie que mène Israël depuis le 2 mars. Ce bilan pourrait être appelé à s’aggraver. A l’heure où Washington semble chercher une porte de sortie diplomatique à la guerre américano-israélienne contre l’Iran, Israël manifeste, au contraire, sa détermination à poursuivre et intensifier sa campagne militaire au Liban. « La question du démantèlement du Hezbollah reste centrale » et « nous sommes déterminés à changer fondamentalement la situation au Liban », a assuré, mercredi soir, le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou.

Les funérailles de Joude Souleiman, 16 ans, à Nabatiyé (Liban), le 25 mars 2026. RAFAEL YAGHOBZADEH POUR « LE MONDE »

Mince répit
Dans un communiqué lu plus tôt par la chaîne de télévision du Hezbollah, le secrétaire général du mouvement, Naïm Qassem, a, lui aussi, réitéré que toute négociation « sous le feu » constituerait une « capitulation ». Dans la soirée, le Hezbollah a revendiqué son plus grand nombre d’opérations menées en une seule journée depuis le début du mois.
Les forces israéliennes ont, elles, continué de pilonner le Liban sud. Près d’une cinquantaine de villes et villages ont été bombardés, parfois à plusieurs reprises ces dernières vingt-quatre heures. Dans le gouvernorat de Nabatiyé, les combats au sol se concentraient, en fin de journée, autour du village chrétien de Debel, à 5 kilomètres de la frontière.
En ville, la guerre n’aura laissé qu’un mince répit au recueillement. Vers midi, sitôt le corps d’Ali Jaber mis en terre, une série de détonations sourdes, le départ de roquettes du Hezbollah, étouffait les échanges de condoléances. Un peu plus tard, une deuxième salve déchirait le silence des rues abandonnées de Nabatiyé.

Par Madjid Zerrouky
Le Monde du 27 mars 2026

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