Violence insidieuse via une infrastructure toxique

 

Au-delà de la violence visible et directe que nous subissons lors des bombardements d'habitations et des attaques ciblées contre des personnes, la machine de mort israélienne déchaîne une autre forme de destruction invisible, ou ce que Rob Nixon appelle la « violence insidieuse » : une violence différée qui s'accumule et se propage dans le temps et l'espace. Cette violence ne s'arrête pas à la fin du raid, mais s'infiltre progressivement dans les sols, l'eau, les récoltes et les corps, se manifestant des années plus tard par des maladies, la dégradation de l'environnement et des atteintes à la vie elle-même.
Lors de sa dernière guerre contre le Liban et de son agression continue, Israël a incendié au moins 10 800 hectares de terres et détruit au moins 1 200 hectares de forêts de chênes et de pins. Il a contaminé les sols avec du phosphore blanc et des pesticides, et a rejeté du plomb, de l'arsenic et du cadmium dans l'air par des frappes aériennes intensives, rasant plus de 100 000 logements. Ce schéma systématique de guerre crée une fracture structurelle dans l'écosystème et instaure ce que l'on peut appeler une « infrastructure toxique », où la pollution devient un état environnemental et biologique permanent qui se reproduit sans cesse.
Peu d'études ont documenté comment les résidus d'armes et de toxines, imprégnés par les sols des précédents conflits israéliens, se sont déposés sur les terres et dans les corps des populations du Sud-Liban. Vasiliki Toholiotis, dans un article de recherche de 2018, rapporte que six ans après la guerre de juillet 2006, les habitants accusaient encore les restes d'armes israéliennes de polluer leurs terres, de réduire leurs rendements agricoles et de propager des maladies au sein de leur communauté.
Les agriculteurs évoquaient des plants de tabac, d'agrumes et d'oliviers qui ne donnaient plus autant de fruits qu'avant la guerre, et les villageois décrivaient le cancer comme étant devenu soudainement omniprésent. Ils ont également abordé l'impact des résidus d'armes sur la santé reproductive, que le chercheur a illustré par la métaphore d'une « graine fragile », où la terre et la descendance sont toutes deux affectées : un sol moins fertile et des corps qui peinent à survivre.
Aujourd'hui, les familles qui retournent dans leurs champs ravagés par les bombardements revivent cette angoisse face à la violence « invisible » qui ne s'est pas encore manifestée.
« Je suis revenu équipé de gants et d'un masque, en plus de toutes les études que j'ai lues sur la pollution de guerre », raconte Jad, un agriculteur du sud dont la maison a été détruite lors du dernier conflit et qui loue désormais une maison près de son village frontalier. Il se décrit comme étant devenu « obsédé » par les précautions à prendre.
Mais au bout d'un moment, il a commencé à ressentir véritablement « les limites de ce qu'un individu peut faire face à une telle destruction massive ». Cet état d'alerte constant, comme si l'agriculteur devait se transformer en laboratoire ambulant sur ses terres, est pratiquement impossible, sans parler du fardeau inutile qu'il représente. Lorsque labourer la terre ou qu'un enfant joue dans un champ devient une source potentielle de pollution, la tâche de protection se transforme en un fardeau quotidien interminable et épuisant, et rester sur ses terres revient à négliger sa propre protection. « Si vous portez tout ce fardeau sur vos épaules », explique Jad, « cela devient une force paralysante qui finit par vous contraindre à partir, et c'est précisément ce qu'ils veulent. »
De plus, l'ampleur réelle des dégâts demeure inconnue. Jad explique que mesurer le niveau de saturation chimique du sol exige des ressources considérables et des analyses de laboratoire coûteuses, permettant de distinguer la contamination par les métaux lourds dans les décombres des maisons de l'infiltration de pesticides industriels dans les plaines agricoles. C'est une tâche qui incombe aux institutions étatiques, et non aux individus.
Par conséquent, s'inquiéter de cette violence lente – surtout face à l'agression actuelle – est un luxe. Survivre implique de refuser de porter ce fardeau individuellement, car l'environnement est, par essence, une réalité collective complexe et indivisible. Le sol n'est pas qu'un simple morceau de terre, et les dégâts ne se limitent pas au champ brûlé ; Elle se propage aux cultures, puis dans le sang. Ce qui s'infiltre dans le sol réapparaît dans les poumons, dans le corps, et se transforme lentement, affectant les conditions mêmes de la vie.
Le transfert des toxines du sol vers l'organisme révèle que la cible n'est pas seulement une zone géographique, mais la continuité vitale de toute une société. De ce fait, la société visée n'est plus seulement celle du Sud, car ce qui s'infiltre de ses terres ne reste pas à l'intérieur de ses frontières, mais s'intègre au cycle écologique et biologique plus vaste qui affecte l'ensemble du pays.
Ainsi, le champ empoisonné n'est pas seulement le problème d'un agriculteur isolé, mais le résultat d'un processus plus large de négligence et d'abandon. Pourtant, l'État libanais continue de se dérober à ses responsabilités, tant dans le Sud que dans les autres régions. Cet abandon est par essence structurel, mais sa nature structurelle ne l'excuse ni ne le rend intouchable, surtout à un moment où c'est tout le pays qui est en jeu. En fin de compte, il constitue le terreau même qui facilite la destruction environnementale coloniale et en crée les conditions de perpétuation. Les agriculteurs eux-mêmes utilisent le glyphosate, sous différentes formes et à différentes concentrations, révélant ainsi comment les savoirs et les pratiques agricoles ont longtemps été façonnés par une logique coloniale qui se perpétue de l'intérieur.
Avant la récente guerre, Jad avait des projets – et un jardin – pour expérimenter des initiatives agricoles libératrices, notamment des alternatives à la dépendance à des produits chimiques comme le glyphosate. Se souvenir de cette période aujourd'hui apparaît comme un petit acte de résistance. L'effacement et l'érosion de la mémoire sont deux autres formes de violence lente infligées par une guerre d'extermination.
Aujourd'hui, l'urgence demeure la nécessité d'initiatives collectives pour lutter contre la pollution des sols et l'abandon structurel de l'État qui la laisse se perpétuer. S'attaquer à un sol empoisonné, c'est s'attaquer à l'État qui a laissé son peuple subir seul ce fardeau.

Jana Maddah
Le 21 février 2026

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