| Naplouse, 10 février 2026. Raid de l’armée israélienne dans la vieille ville de Naplouse.© Ayman Nobani |
« Naplouse est au cœur d’une grande prison, cernée par quatorze colonies israéliennes et de nombreux checkpoints, la plupart du temps bouclés par l’armée. Jusqu’à quand allons-nous souffrir ? Ils ont détruit Gaza, et menacent de nous détruire. Mais ils ne pourront pas détruire notre dignité », soupire l’un de mes interlocuteurs naplousins.
Misère sociale, répression meurtrière, peur de la disparition, sentiment d’abandon. Je croyais avoir usé ces mots en tentant de raconter la Palestine ces dernières années. Mais, en quelques jours à Naplouse début février 2026, je constate qu’il va falloir les reprendre pour décrire une terreur qui monte. Au point que beaucoup de ses habitants craignent la fin de la glorieuse histoire de leur ville, splendide et ancienne rivale de Jérusalem, de Damas et du Caire, nichée au centre d’une région fertile. « Après ce qu’ils ont fait à Gaza, on peut s’attendre à tout, n’est-ce pas ? », souligne un jeune intellectuel, qui peine à nourrir sa femme et ses enfants alors qu’il est fonctionnaire avec un revenu régulier. « On ne peut plus rien acheter, si ce n’est des produits israéliens », soupire-t-il.
Rétrécir l’espace vital des habitants
À l’asphyxie économique, Israël ajoute le cynisme commercial. Le harcèlement des colons et la complicité active de l’armée ont depuis deux ans coupé Naplouse de son environnement nourricier : les terres fertiles des vallées alentour, cultivées par des paysans maraîchers, qu’Israël confisque méthodiquement. Les produits frais palestiniens arrivent désormais sur les marchés au compte-gouttes. Ils sont remplacés par des fruits et légumes israéliens, vendus cinq fois plus cher. Ces produits sont le plus souvent boycottés par la population.
La viande est devenue rare et coûteuse. Ce n’est pas encore la pénurie, mais à la peur de manquer s’ajoute l’humiliation et le dégoût. « On n’en peut plus de subir le désastre », commente Bake Abdulhaq, un ancien journaliste qui anime un observatoire des fake news, nombreuses dans la région comme ailleurs. Natif et amoureux de la ville – « je suis marié à Naplouse », dit-il les yeux pétillants — il constate qu’Israël y perfectionne « une méthode de gestion de l’occupation » qui consiste à rétrécir l’espace vital des habitants.
« J’aime cette ville parce que l’on s’est battu pour elle. Ma famille vient de la vieille ville, j’y suis né. Mais pour retrouver l’espoir, il ne faut plus penser au lendemain », ajoute Moaz, un salarié d’une ONG. Pudique, il choisit lentement ses mots pour tenter de décrire le malheur et l’enfermement qu’il subit. À près de 40 ans, Moaz n’est allé que deux fois à Jérusalem, distante de 65 kilomètres. Il n’a jamais vu la Méditerranée, qu’on distingue par beau temps sur les hauteurs de la ville, bordée par les gratte-ciels de Tel-Aviv et Netanya.
Des mesures foncières pour accélérer l’annexion
Après deux ans et demi de guerre génocidaire, Israël renoue avec la croissance. Largement dopée par les industries militaires et de surveillance, la Bourse de Tel-Aviv a gagné 15 % depuis janvier 2026, après une progression de 52 % en 2025. Pendant ce temps, le proconsul de Palestine, le fasciste suprémaciste Bezalel Smotrich, ministre des finances et ministre délégué de la défense, avance ses pions. La Palestine s’enfonce dans une crise provoquée par les projets d’annexion qui se précisent dans l’indifférence de la « communauté internationale ».
Le 15 février, une semaine après avoir approuvé un texte facilitant les achats de terres par les colons, le gouvernement de Benyamin Nétanyahou a autorisé une procédure, soumise par Smotrich — qui habite la colonie de Kedumim, non loin de Naplouse —, permettant d’accélérer le processus d’enregistrement foncier en Cisjordanie, une première depuis 1967. Limitée à la zone C, qui représente plus de 60 % du territoire, cette mesure vise à enregistrer des terres non cadastrées comme propriété de l’État israélien, les rendant ainsi disponibles pour le développement des colonies. Avec, là encore, un cynisme absolu, le gouvernement israélien parle d’une « mise en ordre des procédures d’enregistrement foncier ».
En réalité, il s’agit de faciliter l’annexion rampante qui s’est accélérée depuis deux ans. Quelques chiffres suffisent à s’en convaincre : entre 2017 et 2022, Israël avait autorisé la construction de 12 800 logements pour les colons en moyenne par an dans les territoires occupés. Mais en 2024, ce chiffre a grimpé à 26 170, puis à 47 390 en 2025, soit quatre fois plus… sans compter les implantations sauvages qui bénéficient de la bienveillance des autorités et des services publics, eau, électricité, bus et routes flambant neuves réservées aux colons et à l’armée.
La perspective d’une nouvelle Nakba, d’un nouvel exode, est dans tous les esprits et terrifie les habitants de Naplouse. « Pour tenir, il faut ne pas penser au lendemain », lâche un journaliste, reprenant presque mot pour mot ce que dit Moaz. Lui aussi a de plus en plus de mal à nourrir sa famille.
« Il n’y a plus d’argent, les salaires sont minables et le taux de chômage des jeunes explose », ajoute Nasser Rahmi Arafat, descendant d’une grande famille de Naplouse, de celles qui ont fait fortune grâce à la richesse agricole de la région, les oliviers surtout. Hébron, sa rivale du sud, se vante de ses 28 sortes de raisin. Naplouse, elle, se régalait jusqu’il y a peu de tomates et de légumes cultivés dans les vallées alentour depuis la nuit des temps grâce à une gestion méticuleuse de la ressource en eau.
Nasser est un bel homme, élégant et courtois. Son regard bleu est fatigué, presque éteint. Nous nous connaissons un peu, mais les retrouvailles sont tristes. Il aime vanter les vertus de sa ville : d’abord le « welcome smile », le sourire de bienvenue qui peut faire fondre les cœurs les plus endurcis ; ensuite le savon délicieusement parfumé, et enfin la knafé, un délicat flan tiède au fromage. Autant de douceurs qui contribuent au charme de la ville enserrée par des montagnes, aujourd’hui places fortes de l’armée d’occupation. Pour lui, il n’est plus question de sourires et de douceur, mais de détermination et de résistance. « On ne part pas battus, dit-il. Plus Israël nous mettra la pression, plus nous serons forts. » Autour des meilleures échoppes pâtissières de la vieille ville, il n’y a plus ni les foules ni la joie, quand sortent des fours les plateaux fumants de knafé.
Pression israélienne sur la vieille ville
Nasser Rahmi Arafat est architecte, militant et spécialiste de l’histoire de Naplouse. Il a transformé les ruines d’un palais familial au cœur de la cité médiévale en un lieu de rencontres. Il y maintient vivante la mémoire de la ville enfouie par l’occupation. L’homme a collecté un certain nombre de portes de maisons palestiniennes de la vieille ville qui ont été détruites au fil des années par l’occupant israélien. Des enfants ont transformé ces portes en tableaux, visions naïves et poignantes de l’occupation.
Le palais est une élégante demeure articulée autour de patios frais. Il comptait de nombreuses pièces de réception, mais aussi une fabrique de savons et de cosmétiques, à base d’huile d’olive — des produits de beauté qui ont fait la réputation de Naplouse en Orient. Le monument est également l’un des symboles de l’esprit de résistance de la vieille ville, qui a été partiellement démolie lors du siège d’avril 2002, au cours de la seconde intifada. Elle est pourtant restée le cœur vivant de la cité avec ses souks, ses mosquées, ses églises, ses célèbres hammams, ses nombreux cafés et ses jolis hôtels hélas déserts.
Plus récemment, elle a été la cible de l’armée israélienne lors de la répression des jeunes de la Fosse aux lions. Entre 2021 et 2022, ce groupe dirigé par Abou Saleh, 25 ans, et Abou Adam, 28 ans, prônait la reprise de la lutte armée contre les colons et l’armée, et dénonçait la servilité de l’Autorité palestinienne. La plupart de ses 200 militants, dont ses deux dirigeants, ont été tués. Les maisons de leurs familles qui se trouvaient dans la vieille ville ont été dynamitées.
Depuis le début de l’année, les raids ont repris. Le 10 février, l’armée israélienne a fait une descente dans la vieille ville pour arrêter 22 personnes. Pendant des heures, les drones ont survolé la ville, avec leur bourdonnement menaçant. On comprend l’exaspération des Gazaouis qui supportent depuis des années ce bruit destiné à faire peur.
J’apprends les arrestations après coup — tout va toujours très vite. Nous étions à deux pas. D’autres ont été effectuées par l’armée les 12 et 13 février, dans le camp de réfugiés du Vieux Askar et le quartier d’Al-Masaken Al-Chaabiya (littéralement, les « habitations populaires »), situés dans l’est de la ville, et dans les villages proches d’Assira Al-Chamaliya et de Kafr Qalil. Le message est simple : les soldats sont chez eux partout en Palestine, même dans des villes comme Naplouse, pourtant sous la responsabilité officielle de l’Autorité palestinienne.
Ce matin de février, Nasser Rahmi Arafat reçoit dans son bureau ceux et celles qui viennent le solliciter. Il me demande de les écouter. Douze personnes défilent dans la matinée et livrent des récits poignants. Il ne peut pas grand-chose face à la détresse sociale et la misère grandissante, conséquences directes de la politique d’annexion israélienne des territoires occupés. Des dizaines de milliers de Palestiniens qui travaillaient en Israël ou dans les colonies ont par exemple perdu leur emploi. Ils ont été remplacés par des Philippins, des Sri-Lankais ou des Thaïlandais. Arafat donne aux uns un billet de 50 shekels (environ 14 euros), aux autres un numéro de téléphone. « On en est là aujourd’hui », soupire-t-il.
La misère est en effet palpable dans les souks. La clientèle est clairsemée, les magasins sont vides. « Israël est en train de nous affamer », dit un homme.
Nuits blanches et crises de panique
Chaque jour, les nouvelles sont mauvaises, car aux raids de l’armée s’ajoutent ceux des colons. Depuis le début du mois de février, les villages proches d’Al-Harayeq, de Bir Quza, de Jabal Bir Quza, de Talfit et de Qusra ont été attaqués par les colons. Dans le camp de Balata, aux portes de la ville, un immeuble du Fatah a été bombardé par l’armée le 14 février. Des hommes sont arrêtés tous les jours par l’armée aux checkpoints de la ville, la plupart du temps bouclés à double tour.
La route qui grimpe sur les hauteurs du mont Garizim, lieu supposé de la rencontre entre Adam et Eve et du sacrifice de son fils par Abraham, , est actuellement la seule voie pour entrer et sortir de Naplouse. Nous traversons le village des Samaritains installé sur la crête de la montagne. Ils sont souvent vêtus de très beaux costumes traditionnels, comme dans un conte de fées. Chacun présente à l’étranger de passage ses trois passeports, israélien, palestinien et jordanien, comme si ces sésames magiques pouvaient arrêter la guerre. Les Samaritains prient dans un paradis perdu aux portes de l’enfer.
Avec des transports publics à l’arrêt ou presque et des taxis hors de prix, compte tenu des conditions sécuritaires, Naplouse, isolée du monde, est secouée par la peur. Les Naplousins nous racontent les nuits d’angoisse des vieux comme les crises de panique des enfants. Plus rien ne semble tenir, sauf l’armée israélienne et les colons qui attaquent, pillent, détruisent et tuent sans répit.
Chef du département de sciences politiques de l’université An-Najah — la plus importante de Palestine, qui compte plus de 25 000 étudiants — Raed Debee a la petite quarantaine, le regard franc et l’intelligence vive. Il est fier des performances de ses quinze facultés, de ce « lieu intellectuel unique de formation et de mise à niveau des intellectuels de la région ». Mais selon lui, Naplouse, qui fut « la capitale de l’économie régionale, mais aussi celle de l’intifada, s’affaiblit d’année en année ». Comme la plupart des gens ici, il réclame la fin de l’occupation et une nouvelle vision politique en Palestine. Raed Debee prévient les Israéliens : « Il n’est pas question de partir. »
Ce n’est ni un slogan ni un vœu pieux, mais une réalité politique, humaine et historique, dans une ville qui a connu de nombreuses occupations. Celles-ci ont nourri son caractère rebelle et sa détermination de parvenir à l’indépendance. Il le dit, ils le disent d’ailleurs tous : la communauté internationale devrait cesser de les oublier. Ce qui se joue à Naplouse va « au-delà de la Palestine ».
« Quand reviendras-tu ? », me demande un ami. L’un comme l’autre, nous sommes incapables de répondre autrement qu’en nous serrant dans les bras.
Jean Stern
Orient XXI du 24 février 26
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