Liban et Palestine couronnés à la 76e Berlinale - Une confrontation directe à Berlin : Le monde… La neutralité est une trahison

 

Entre une cérémonie d'ouverture controversée, déclenchée par les propos de Wim Wenders sur la séparation de l'art et de la politique, le retrait de réalisateurs en solidarité avec la Palestine et une déclaration officielle de la direction du festival affirmant la liberté d'expression, les tensions ont atteint leur paroxysme lors de la cérémonie de clôture il y a deux jours. Les discours des lauréats, Marie-Rose Osta et Abdullah Al-Khatib, ont exprimé une solidarité directe avec la Palestine et le Liban et condamné le silence international.
Dès le départ, il était clair que la question principale de cette Berlinale n'était pas de savoir quel film remporterait l'Ours d'or, mais plutôt la capacité du festival à gérer la dimension politique lorsqu'elle s'immisce inévitablement dans les débats.

Séparer l'art et la politique ?
L'étincelle est venue du président du jury, le réalisateur allemand Wim Wenders, qui, le jour de l'ouverture, a tenu des propos tentant de tracer une ligne de démarcation entre l'art et la politique. Mais Berlin, de par son histoire et sa structure, ne considère pas la politique comme une chose qu'on peut mettre de côté. La déclaration a résonné sur la Potsdamer Platz comme un écho, ouvrant une porte difficile à refermer. Dans les jours qui ont suivi, plusieurs réalisateurs se sont retirés en signe de solidarité avec la Palestine. Face à ces tensions, la directrice du festival, Trisha Tuttle, a publié une longue déclaration, affirmant qu'aucun réalisateur participant n'était indifférent à ce qui se passait dans le monde, que ce soit à Gaza et en Cisjordanie, au Congo, au Soudan, en Iran, en Ukraine, à Minneapolis ou dans tout autre lieu où la souffrance était endémique. Son message était sans équivoque : « Les artistes sont libres de s'exprimer, de protester, de prendre la position qu'ils jugent appropriée, et le festival ne peut rien leur demander de plus.»
Lors de la remise des prix, des sentiments similaires ont été exprimés par d'autres lauréats et présentateurs, comme si le climat ambiant obligeait chacun à prendre la parole, à rompre le silence. Wim Wenders, quant à lui, est resté silencieux dès le début de la controverse, semblant chercher à concilier sa position de président du jury et la tempête qu'avait déclenchée sa déclaration liminaire. Il est finalement revenu sur les sujets abordés avant l'annonce des prix, tentant de calmer les esprits. Il a évoqué une « contradiction artificielle » entre les critiques, les organisateurs et les membres du jury du festival, avant d'ajouter une phrase qui semblait vouloir apaiser les tensions : « La plupart d'entre nous vous félicitent. »
Ce qui s'est passé au début du festival a paru, sur le moment, comme l'étincelle qui a mis le feu aux poudres. Mais ce qui s'est déroulé lors de la cérémonie de remise des prix avant-hier fut la véritable explosion, l'instant où tout ce qui s'était accumulé les jours précédents s'est transformé en un spectacle public qu'il était devenu impossible d'ignorer.
Les paroles prononcées lors de l'ouverture, et la controverse qui s'en est suivie, n'étaient qu'un prélude à ce qui allait se produire plus tard sur scène, lorsque la cérémonie est devenue une confrontation ouverte entre cinéma et politique, entre colère et célébration, entre récompenses et appels et messages politiques.

Le Liban remporte l'Ours d'or du meilleur court métrage
Trois ans après le succès du court métrage libanais « Gargo », réalisé par les sœurs Michelle et Noel Kesrouani, qui avait décroché l'Ours d'or du meilleur court métrage, le Liban revient sur le devant de la scène avec un autre court métrage qui remporte la plus haute distinction : « Un jour, un garçon » (27 minutes) de Marie-Rose Asta.
À Akkar, dans une maison rurale aussi austère que la pierre et le fer, le film s'ouvre sur un homme aux traits marqués (Antoine Daher) et des garçons qui, le regard perdu dans le ciel, regardent par un trou dans le toit. Un garçon aux capacités hors du commun (Khaled Hassan) ouvre la marche. Mais le ciel d'Akkar est tendu ; les avions de guerre israéliens planent comme une réalité quotidienne, imposant leur présence à chaque pensée qui traverse l'esprit de l'enfant.
Dans « Un jour, un garçon », tout est brut, rocailleux, froid et d'un bleu grisâtre. Des maisons inachevées, délabrées, des bruits métalliques, l'air est souillé, même la lumière semble filtrer à travers une couche de poussière. Dans cette atmosphère, les capacités surhumaines du garçon deviennent un fardeau, surtout lorsqu'on découvre qu'il peut abattre des avions de guerre israéliens par la seule force de sa pensée.
« Un jour, un garçon » est un film dur, d'un réalisme implacable, qui parvient pourtant à créer de subtiles brèches d'intimité. C'est comme si Osta affirmait que l'imagination est le dernier rempart de résistance, et que l'enfant, vivant dans un monde qu'il n'aime pas, tente de semer quelque chose d'étranger dans ce chaos. Osta joue avec la métaphore, laissant la réalité telle quelle. Une réalité que le garçon ne désire ni ne supporte, et pourtant il y est prisonnier, tandis que son esprit est ailleurs. Il souhaite que la planète se taise, que les avions disparaissent, que le bruit cesse.
Le film oscille entre réalisme magique et réalité brute, sans frontières nettes. Il nous transporte du rêve à l'éveil en un instant : un son, un plan, un rugissement. Chaque transition est soudaine, comme si le monde extérieur surgissait dans l'esprit de l'enfant avant même que nous le voyions ou l'entendions. En ce sens, le film dépasse le simple récit d'un enfant aux pouvoirs surhumains. Il devient le témoignage d'une enfance assiégée, d'une imagination qui tente de réparer l'irréparable, et d'une force surnaturelle qui ne naît pas de l'héroïsme, mais de la nécessité.
Lorsque Marie-Rose Osta est montée sur scène pour recevoir l'Ours d'or, elle portait en elle toute cette tension. Elle a déclaré : « Je me tiens devant vous avec deux femmes en moi. » Une réalisatrice, submergée de gratitude, reçoit ce magnifique ours en peluche qui pourrait changer le cours de sa vie. Une Libanaise, témoin, ne peut rester silencieuse. Elle a réalisé un film sur un enfant doté de pouvoirs surhumains qui abat deux avions de guerre israéliens parce que leur rugissement troublait son sommeil. Voilà ce que fait l'imagination cinématographique : elle donne aux plus vulnérables le pouvoir de renverser le cours des choses.
Mais en réalité, les enfants de Gaza, de toute la Palestine et de mon pays, le Liban, ne possèdent pas de pouvoirs surhumains pour les protéger des bombes israéliennes. Des bombes dont les images s'affichent sans cesse sur vos écrans depuis plus de deux ans. Quatre enfants ont été tués hier au Liban. Le cessez-le-feu continue d'être violé à Gaza et au Liban. (...) Aucun enfant au monde ne devrait avoir besoin d'un miracle pour survivre à l'anéantissement. (...) Les enfants du Liban et de Palestine ne sont pas un enjeu de négociation.

Meilleur premier film pour la Palestine
Le réalisateur palestino-syrien Abdullah Al-Khatib était bien plus qu'un simple lauréat lorsqu'il est monté sur scène pour recevoir le prix du Meilleur documentaire pour son film « Chroniques d'un temps de siège ». Son arrivée était un événement en soi.
Il a brandi le drapeau palestinien et a conclu son discours par un appel explicite à « la libération de la Palestine jusqu'à la fin des temps ! » L'orateur, qui...Après avoir documenté le siège du Yarmouk, le réalisateur revient ici pour libérer le récit des contraintes du lieu, comme si le film insistait sur le fait que le siège n'est pas un point sur une carte, mais une condition existentielle qui se répète sous différentes formes à travers le temps. Son film n'est pas tant une continuation de son œuvre précédente qu'un approfondissement : une reformulation de la mémoire collective palestinienne et de l'expérience du déracinement qui naît d'une blessure à l'autre.

Compétition officielle : Une carte émotionnelle du monde
Cette année, l'atmosphère était chargée de toutes les émotions imaginables : colère, tristesse, solidarité, dissidence, désir de parler et désir de se taire. Et l'atmosphère était aussi imprégnée de cinéma, au sens le plus large du terme. Dans ce climat, les 22 films en compétition officielle ont dressé une carte émotionnelle du monde. Les styles allaient du drame historique à la comédie, en passant par le film expérimental, l'animation japonaise, le thriller, le réalisme magique, les histoires d'amour et même le western.
Mais sous cette diversité, un fil conducteur les traversait tous : l'émotion comme champ de bataille. La famille était au cœur de la plupart des films, avec toute sa fragilité et ses fractures, et la mort y était omniprésente. La maternité et la paternité apparaissaient comme des espaces de résistance, loin des stéréotypes, et les histoires LGBTQ+ étaient abordées avec une plus grande maturité et complexité. C'était comme si le cinéma insistait sur le fait que la vie moderne ne peut se résumer à une seule couleur.
« Lettres jaunes » est le film phare du festival. Malgré tous les efforts de neutralité, l'Ours d'or a finalement été décerné à l'un des films les plus engagés politiquement du festival. Le film turc « Lettres jaunes » offre une lecture précise et troublante des strates de violence et d'oppression sociale et politique qui imprègnent les structures du pouvoir et se reproduisent au sein même de l'espace le plus intime : la famille. Le film ne se contente pas de disséquer le système d'oppression ; il explore son impact sur les relations quotidiennes.
Derya (Özgü Namal) et Aziz (Tansü Biçer) ne sont pas seulement un couple, mais un duo artistique reconnu. Elle est actrice, et lui, réalisateur. Dans la scène d'ouverture, on les voit célébrer leur succès avant que tout ne bascule. Au milieu des manifestations populaires et d'une société en pleine tourmente, ils deviennent la cible de persécutions d'État pour avoir publié des écrits jugés « antigouvernementaux » et « offensants pour l'État », et perdent leur emploi du jour au lendemain. Désespérés, ils quittent Ankara pour Istanbul, pour retourner chez leur mère, confrontés à d'interminables procédures judiciaires et contraints de vendre leurs biens et d'accepter n'importe quel travail.
Le réalisateur turc İlker Çatak construit ses scènes avec une méticulosité extrême, où chaque détail est calculé, chaque regard est lourd de sens et chaque silence ouvre une nouvelle perspective. Le film ne se contente pas de condamner l'arbitraire du pouvoir ou les violations des droits individuels ; il explore une dimension plus intime et douloureuse : les failles qui apparaissent au sein même du foyer, au sein du couple.
Le tableau dressé par le film est sombre : purges politiques, censure, délation, surveillance et intimidation d'État, accusations fabriquées de toutes pièces, effondrement de l'économie, taux d'intérêt étouffants et influence grandissante des milieux conservateurs les plus radicaux. Bien que le film semble parfois alourdi par une accumulation de malheurs, et peut-être un peu trop moralisateur dans sa critique de l'État répressif de la Turquie d'Erdoğan, Çatak compense ce défaut par la puissance des interprétations de ses acteurs.
Le Grand Prix du Jury (Ours d'argent) a été décerné à un autre film turc, « Salvation », réalisé par Emin Alper. Le Prix du Jury (Ours d'argent) a été attribué à « Queen by the Sea » de Lance Hammer, qui a également remporté l'Ours d'argent de la meilleure actrice dans un second rôle pour Anna Carder Marshall et Tom Courtney, pour leurs performances dans ce même film.
Dans la catégorie réalisation, Grand Guy a remporté l'Ours d'argent du meilleur réalisateur pour son film « Everybody Loves Bill Evans », tandis que le prix de la meilleure actrice est revenu à Sandra Haller pour son rôle dans « Rose ». Le prix du meilleur scénario a été décerné à « Nina Rosa ».
Cette édition du Festival de Berlin n'a pas été particulièrement brillante, mais elle n'a certainement pas manqué d'originalité. Certains films n'ont pas atteint leurs objectifs, tandis que d'autres ont dépassé les attentes, mais le constat général était clair. Un monde en crise, et des cinéastes qui refusent de détourner le regard. Les films de cette année ont dressé le portrait d'un monde fracturé, mais ils ont aussi offert des moments de tendresse, d'humanité et d'espoir. Ils ont rappelé aux spectateurs que la politique est indissociable de l'écran, car elle est intrinsèquement présente dans tout ce que nous vivons.

Shafiq Tabara
Le 23 février 2026

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