Riad Al-Assaad, ingénieur en bâtiment, décrit l’état d’abattement de la population de la zone frontalière. Une région dévastée par la guerre de l’automne 2024, où la poursuite des bombardements israéliens et le veto américain interdisent toute reconstruction.
Entrepreneur dans la construction, Riad Al-Assaad, 67 ans, est ingénieur et expert en infrastructures. Il partage son temps entre Beyrouth et son village de Zrariyé, près de Sour, dans le sud du Liban. Dans le cadre d’un projet mené en collaboration avec l’université américaine de Beyrouth, il participe à la réflexion sur le recyclage des gravats générés par la guerre entre Israël et le mouvement chiite Hezbollah (23 septembre 2024-27 novembre 2024).
Engagé en politique, il a été plusieurs fois candidat indépendant aux élections législatives. Dans sa jeunesse, il a, comme d’autres Libanais de sa génération, pris les armes contre l’occupation israélienne du sud du pays, au sein de la milice chiite Amal, pendant quatre ans (1983-1987), avant de rompre avec le groupe. Il témoigne de la situation qui prévaut dans le Sud, qui reste bombardé à intervalles réguliers par l’armée israélienne, malgré le cessez-le-feu, tout théorique, proclamé fin novembre 2024.
Quel est l’état d’esprit des habitants du Sud ?
Ils sont fatigués et anxieux, car l’avenir est incertain. Ils vivent une situation de « drôle de guerre », il n’y a pas de paix ni de guerre totale. Les gens savent qu’ils peuvent être tués ou perdre leur logement à tout moment [l’armée israélienne dit cibler le Hezbollah, mais les Nations unies recensent au moins 130 morts civils au Liban depuis le cessez-le-feu]. En même temps, ils essaient de mener une vie normale. De plus, entre 100 000 et 120 000 habitants de la zone frontalière restent déplacés hors de leurs villages.
Un fatalisme gagne également chez les chiites [majoritaires dans le sud du Liban et socle du Hezbollah] : dans l’imaginaire collectif, la période actuelle est associée à d’autres calamités subies par le passé, notamment du temps des Ottomans. Dans de tels moments, l’important est de survivre aux difficultés.
Vous parlez d’un sentiment de danger quotidien…
Selon moi, la façon dont sont menés les bombardements israéliens est motivée par la volonté de détruire la force que les gens tirent de leur foi. Les chiites ont la conviction que, même s’ils perdent des batailles, ils finiront victorieux. Ils s’inscrivent dans le temps long, dans un processus historique qui a débuté avec la bataille de Kerbala [en 680 après J.-C., elle incarne, dans l’islam chiite, la lutte pour la justice jusqu’au sacrifice, dans une bataille inégale]. C’est cet état d’esprit que les Israéliens essaient de casser.
Israël sait que la force des armes ne suffit pas pour vaincre le Hezbollah et son environnement. Son armée mène une guerre psychologique, par exemple en semant la terreur parmi la population avec de vastes ordres d’évacuation, alors qu’elle dispose pourtant de munitions très précises. En disant cibler le Hezbollah, les Israéliens essaient aussi de créer des divisions entre ses partisans et les autres Libanais.
En quoi diffèrent les destructions actuelles au Liban sud de celles du précédent conflit qui avait opposé, en 2006, Israël et le Hezbollah ?
Les Israéliens n’ont pas détruit massivement les infrastructures, comme ils l’avaient fait en 2006 [l’armée israélienne avait alors bombardé ponts et routes dans tout le pays]. Parmi celles qu’ils ont ciblées figurent des installations d’eau dans le Sud. L’eau fait partie des enjeux stratégiques au Liban sud pour Israël, tout comme le gaz [au large des côtes libanaises] et la nécessité d’avoir une zone frontalière docile. Une dizaine de villages frontaliers ont, en outre, été rasés [une grande partie des destructions a été commise par l’armée israélienne après le cessez-le-feu], anéantis à coups de bulldozers et de dynamite.
L’armée israélienne est demeurée sur cinq collines, dans la bande frontalière libanaise. Voyez-vous des points communs avec l’occupation que le Liban sud a connue par le passé ?
C’est une occupation à part entière, mais avec des moyens différents. Il n’y a pas de stratégie de « bon voisinage », comme ce fut le cas durant l’occupation israélienne de 1978-2000. Les drones israéliens contrôlent le Sud, sans besoin de troupes au sol. Les cinq points stratégiques tenus par l’armée israélienne lui permettent d’exercer une occupation indirecte, de transformer les environs en une kill zone [« zone mortelle »] : celui qui entre dans ce périmètre va être surveillé par un drone, intimidé par une bombe sonore, ou peut être tué. Les villages frontaliers ont ainsi été vidés.
Le Liban sud, que les pères du projet sioniste ont convoité à une époque, fait-il face à un danger existentiel ?
Une longue période de troubles a commencé en 1969, lorsque la résistance palestinienne s’est implantée dans le sud du Liban. En réponse aux raids de l’OLP [Organisation de libération de la Palestine], les Israéliens ont adopté une approche très agressive. Puis, en 1978, l’occupation militaire a commencé. Israël a lancé sa première grande invasion du Liban sud et y a institué une zone tampon [sous le contrôle d’une milice libanaise aux ordres de l’Etat hébreu]. Puis il y a eu la seconde invasion, en 1982.
Pendant la guerre de 2006, une majorité de la population a évacué la zone, mais sitôt le cessez-le-feu signé, elle est retournée sur place. Cette fois, les Israéliens ont décidé de changer les règles du jeu : la guerre continue et les habitants ne peuvent pas revenir dans la zone frontalière.
Cette situation risque-t-elle de durer ?
Je le crains. Les déplacés ont commencé leur vie ailleurs, avec le risque que leur départ devienne permanent, et que leur sort glisse dans l’oubli au Liban. L’argent manque alors qu’il faudrait que l’Etat réaffirme sa présence au Liban sud, en reconstruisant écoles, dispensaires, casernes militaires, réservoirs d’eau… Ce serait une manière de refuser la politique d’annihilation israélienne.
Le manque d’argent est-il le seul obstacle à la reconstruction ?
Non. Les Etats-Unis et Israël utilisent cette carte comme moyen de pression : leur ligne est qu’il n’y aura pas de fonds pour la reconstruction et pas de retours des déplacés tant que le Hezbollah garde ses armes. Maintenant, les individus qui en ont les moyens rebâtissent leur maison ou leur activité économique, comme à Sour ou à Nabatiyé [deux villes du Sud, à bonne distance de la frontière]. Mais cela est impossible dans la zone frontalière.
Propos recueillis par Laure Stephan
Le Monde du 15 février 26
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