« Les zones de non-droit autour d’Israël sont la traduction de la “pax hebraica” que permet une hégémonie militaire incontestée »

 

Le camp de réfugiés Al-Qadisiyah, à Khan Younès (Gaza), le 13 février 2026. ABDELRAHMAN RASHAD POUR « LE MONDE »
Ces trous noirs géopolitiques découlent de la préférence des autorités israéliennes pour la fragmentation de la périphérie de leur territoire et pour le maintien de zones affaiblies selon un concept, « ni paix ni paix », observe dans sa chronique Gilles Paris, éditorialiste au « Monde ».

Le Conseil de la paix, voulu par Donald Trump, doit se réunir, jeudi 19 février, à Washington. On saura peut-être enfin à quoi il pourrait servir, à part à collecter les cotisations exorbitantes de ses membres, dont l’utilisation sera décidée, in fine, par une seule et unique personne, le président des Etats-Unis. Prévue initialement pour Gaza, la charte de ce conseil affiche désormais des ambitions aussi planétaires qu’incertaines. Il y aurait pourtant urgence à revenir à la mission première.
Lorsque le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, avait effectué, il y a un an, la première de ses cinq visites à la Maison Blanche depuis le retour au pouvoir de Donald Trump – auxquelles il faut ajouter deux rencontres en Floride –, il avait dit son ambition de « changer le visage du Moyen-Orient ». « Nos décisions et le courage de nos soldats ont redessiné la carte. Mais je crois qu’en travaillant étroitement avec le président Trump nous pouvons la redessiner encore plus loin et pour le meilleur », avait-il assuré.
Un an plus tard, cette nouvelle carte n’est pas seulement caractérisée par la quasi-disparition, sous les bombes fournies par les Etats-Unis, de l’« axe de la résistance » pro-iranien. Elle se distingue de ce qui existait auparavant par l’émergence, à l’initiative d’Israël, de zones au statut indéfinissable à la périphérie du pays, en particulier à Gaza.
A la veille des massacres du 7 octobre 2023, perpétrés par le Hamas, et de l’anéantissement sanglant de l’étroite bande de terre qui s’est ensuivi, Israël était toujours considéré par la majorité des juristes comme puissance occupante, en dépit de son retrait unilatéral de 2005. Depuis, le pays a ajouté à son contrôle à distance une occupation militaire effective, étendue sur plus de la moitié de ce territoire surpeuplé et désormais en ruine. Il serait hasardeux d’en pronostiquer la fin.
Un cessez-le-feu, célébré avec faste par Donald Trump, lors du sommet de Charm El-Cheikh, le 13 octobre 2025, y règne en théorie, contredit par la poursuite de frappes israéliennes ayant tué des centaines de Palestiniens depuis cette date. En dépit de l’arrêt officiel des combats, l’armée israélienne a prolongé l’interdiction d’accès à l’enclave visant la presse internationale. Ce huis clos sans précédent de la part d’un allié des Etats-Unis et des Européens a été accentué par la mise au ban, au mépris du droit humanitaire, d’organisations non gouvernementales, comme Médecins sans frontières. Celles-ci ont refusé de se plier aux diktats des autorités israéliennes.
Le sort de Gaza est désormais officiellement du ressort du Conseil de la paix, dont l’existence a été validée par une résolution des Nations unies, en novembre. Celle-ci est également sans précédent sur un point. Elle ne comporte aucune référence aux résolutions adoptées auparavant à propos du conflit israélo-palestinien, qui ont pour fondement, depuis novembre 1947, le principe d’un partage de l’ancienne Palestine mandataire. C’est donc comme si la mémoire de ce conflit avait été soudainement supprimée. Washington sous Donald Trump ne perd aucune occasion de dénoncer l’impuissance des Nations unies. Les 51 veto opposés par les Etats-Unis sur ce dossier n’y sont pas pour rien.

Nettoyage ethnique à bas bruit
Le mécanisme d’effacement s’applique également à la Cisjordanie où les velléités d’annexion israéliennes progressent à découvert. Avec les destructions des camps de réfugiés de Jénine et de Tulkarem, avec les exactions continues des colons messianiques israéliens, perpétrées avec la complicité de l’armée, les mesures de prédation territoriale, adoptées le 8 février par le gouvernement israélien, préparent l’enfermement, dans des poches isolées, de la population du plus vaste territoire palestinien, véritable nettoyage ethnique à bas bruit.
Le sud du Liban expérimente un autre régime de contrôle. La technologie permet désormais à l’armée israélienne de se dispenser d’une présence au sol, comme pendant l’occupation militaire en place de 1978 à 2000. Justifiées au nom de la lutte contre la milice chiite libanaise du Hezbollah, la surveillance par drone et les frappes incessantes, en dépit d’un cessez-le-feu conclu en novembre 2024, instituent un véritable régime d’extraterritorialité au bénéfice de l’Etat hébreu sur une partie du territoire libanais.
La situation est identique dans le sud de la Syrie. L’armée israélienne s’était déjà autorisé une grande liberté de manœuvre dans les dernières années du régime de Bachar Al-Assad. Elle a profité de la chute de ce dernier pour prendre le contrôle de la zone de désengagement contiguë au Golan syrien annexé unilatéralement par Israël. Ce territoire placé sous la surveillance des Nations unies avait été créé par un accord conclu en 1974, jugé soudainement caduc par l’Etat hébreu. L’armée israélienne y a implanté des bases, sans doute pour longtemps.
Ces zones de non-droit, ces trous noirs géopolitiques, sont pour l’instant la traduction de la « pax hebraica » que permet une hégémonie militaire incontestée. Elles découlent de la préférence des autorités israéliennes pour la fragmentation de la périphérie de leur territoire et pour le maintien de zones affaiblies selon un concept, « ni paix ni paix », qui remplace le « ni guerre ni paix » précédent. Cette fragmentation recueille pour l’instant l’assentiment des Etats-Unis. Elle est pourtant propice à la résurgence des milices que l’Etat hébreu prétend combattre, le Hamas à Gaza comme le Hezbollah au Liban.
Accueillies dans l’indifférence à Washington, les dernières mesures adoptées par les autorités israéliennes pour la Cisjordanie ont suscité les condamnations d’usage en Europe, qui ne seront jamais suivies d’effets. Même entouré d’emphase et de gravité, le lexique de l’impuissance et du renoncement est toujours immédiatement reconnaissable.

Gilles Paris
Le Monde du 19 février 26

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