Cet article sur Leila Shahid résume des conversations menées ces derniers jours à Beyrouth avec plusieurs de ses amis, tant à Beyrouth qu'à Paris.
Née à Beyrouth en 1949, Leila est la fille de Sirin al-Husseini, originaire de Jérusalem, et de Munib Shahid, originaire d'Acre. Elle a vécu dans la capitale libanaise, dans le quartier de Ras Beirut. Après des études au Collège protestant de Beyrouth, elle intègre l'Université américaine de Beyrouth en 1968, où elle obtient une maîtrise. Son mémoire porte sur le camp de réfugiés de Burj al-Barajneh et le soulèvement de 1969.
Petite-fille de Jamal al-Husseini, dirigeant du Parti arabe palestinien et dernier représentant arabe auprès des Nations Unies avant le plan de partage du 29 novembre 1947, elle s'engage dans le mouvement national palestinien à la fin des années 1960. Au début des années 1970, elle travailla pour le magazine anglophone « Fatah » avec son rédacteur en chef, Fawaz Najia. En France, elle prit la direction de l'Union générale des étudiants palestiniens en 1976. Elle épousa l'écrivain et homme de lettres marocain Mohammed Berrada en 1977 et vécut au Maroc pendant une quinzaine d'années. En 1989, elle fut nommée représentante de l'OLP en Irlande, puis, un an plus tard, mutée aux Pays-Bas. En 1994, elle devint ambassadrice de Palestine en France, poste qu'elle occupa jusqu'en 2005. Elle fut ensuite nommée ambassadrice auprès de l'Union européenne, de la Belgique et du Luxembourg.
Liens pour la Palestine
Dans un entretien avec la chercheuse palestinienne Hana Suleiman, publié sur le site web de l'Université américaine de Beyrouth, Leila Shahid déclare : « Je me sens à la fois palestinienne et libanaise. Ma cause politique, philosophique et historique est indéniablement la Palestine. » Cette forte affirmation identitaire se manifesta dans toute sa vie politique, diplomatique et culturelle. À partir des années 1970, elle s'est employée à tisser des liens avec les mouvements de solidarité avec le peuple palestinien et sa résistance en Europe, notamment en France, et avec les partis de gauche français, ainsi qu'avec les milieux culturels et intellectuels, en particulier les mouvements de la « Nouvelle Gauche » apparus en Europe après Mai 68. Ces mouvements ont constitué un espace important avec lequel la résistance palestinienne, et Leila Shahid en particulier, ont noué des liens étroits.
Sa relation la plus marquante fut celle qu'elle entretint avec le grand écrivain français Jean Genet, figure de proue de la gauche française, compte tenu de ses positions radicales et de sa critique profonde du capitalisme et de l'impérialisme. Il l'accompagna au camp de réfugiés de Chatila et dans le quartier de Sabra en septembre 1982, après avoir appris l'horrible massacre qui y avait eu lieu. Suite à ces observations, Genet écrivit son œuvre majeure, « Quatre heures à Chatila » (publiée pour la première fois dans le numéro 6, en janvier 1983, de la Revue francophone d'études palestiniennes). Marqué par son expérience dans les camps, Genet a révélé au grand jour les atrocités qu'il décrivait, au point que certains en Europe le croyaient issu de leur imagination. Son dernier ouvrage, « Un prisonnier amoureux », explore sa relation avec la Palestine, les Palestiniens et les résistants palestiniens.
Leila a également tissé des liens avec des personnalités telles que Serge Daini, figure majeure du cinéma, éditeur des « Cahiers du Cinéma » à l'Université Paris VIII et chef de la rubrique cinéma du quotidien « Libération ». Elle a aussi noué des relations avec le philosophe renommé Daniel Bensaïd, figure emblématique du trotskisme en France, et avec le sociologue Pierre Bourdieu, figure de proue de la gauche radicale, dont l'influence dépassait le cadre des partis et des organisations pour embrasser une large part de l'opinion publique française et internationale, notamment dans les milieux universitaires.
Leila a Ces relations que Leila a cultivées ont permis de développer une solidarité internationale avec la résistance palestinienne et lui ont ensuite permis, lors de sa transition vers le métier de diplomate, d'élargir son réseau de contacts avec plusieurs personnalités politiques françaises ayant milité dans des organisations de gauche radicale avant de rejoindre le Parti socialiste français et d'y occuper des postes à responsabilité. À l'instar d'autres cercles de gauche, elle a étendu ses liens au mouvement gaulliste et aux milieux de droite en France, à l'exception de l'extrême droite.
Outre les personnalités politiques, les partis, les organisations et les mouvements français, Leila Chahid a tissé des liens avec les enfants d'immigrés, notamment ceux originaires de pays arabes d'Afrique du Nord comme l'Algérie et le Maroc, dont la plupart vivaient dans les banlieues françaises. Ironie du sort, Leila se rendait dans ces banlieues en voiture de fonction, sous escorte policière, alors que la police française évitait généralement d'y pénétrer en raison de relations tendues avec leurs habitants.
La Nakba et l'Intifada… en France
À l'occasion du cinquantième anniversaire de la Nakba en 1998, les sionistes français organisèrent d'importantes commémorations pour marquer les cinquante ans de la création d'Israël. En réponse, les Palestiniens et leurs soutiens arabes et français lancèrent la « Campagne pour le droit au retour », qui revendiquait la mise en œuvre du droit au retour du peuple palestinien et organisa une série d'événements, dont des marches, des manifestations, des festivals de films, etc.
De nombreux intellectuels français de renom participèrent à cette campagne, comme le philosophe et sociologue Edgar Morin, d'origine juive espagnole, qui rejoignit la Résistance française contre l'Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a toujours critiqué Israël et ses soutiens et a toujours défendu fermement la cause palestinienne. Aujourd'hui âgé de 104 ans, il estime que la Palestine appartient aux Palestiniens. Parmi les autres personnalités impliquées dans cette campagne figurait le célèbre sociologue français Pierre Bourdieu.
Cette campagne a suscité un vif intérêt et contribué à raviver la solidarité avec le peuple palestinien, après que beaucoup en France aient considéré la signature des accords d'Oslo en 1993 comme la fin du conflit, entraînant un déclin du mouvement de solidarité. L'un des objectifs de la campagne était de rappeler que la paix n'était pas acquise sur le terrain et que la question ne se limitait pas à la création d'un État dans les frontières de 1967, mais incluait également le droit au retour des réfugiés. L'impact de la campagne, qui s'est étendu à plusieurs régions d'Europe, a suscité de vives critiques de la part des sionistes et de la droite française, notamment concernant le droit au retour des réfugiés.La cause palestinienne est perçue comme une attaque contre les fondements mêmes de l'existence d'Israël. Et où était Leila Shahid dans ce combat ? Elle était impliquée à tous les niveaux, à chaque étape, et dans chaque acte de soutien.
De plus, lorsque la Seconde Intifada a éclaté, Leila a défendu avec perspicacité le soulèvement et le droit du peuple palestinien à résister. Figure médiatique reconnue, elle possédait un talent remarquable pour influencer l'opinion publique. Environ un an plus tard, elle a soutenu la « Campagne civile internationale pour la protection du peuple palestinien », qui visait à envoyer des militants internationaux participer à des manifestations et protestations populaires et pacifiques contre les démolitions de maisons, le déracinement d'arbres et les barrages routiers en Cisjordanie. Des personnalités internationales de premier plan ont participé à ces mouvements, notamment le diplomate et écrivain français Stéphane Hessel, auteur du célèbre ouvrage « Indignez-vous ! », qui appelle à la révolution contre l'injustice et à la lutte contre tout ce qui, politiquement et économiquement, empêche une vie digne. Leila Shahid figurait parmi les soutiens et les facilitateurs de cette initiative. À ce stade, son rôle semblait davantage s'apparenter à celui d'une militante politique et populaire, en parallèle de son rôle diplomatique.
Règlement et « Paix »
À un moment donné, Leila Shahid était convaincue de la nécessité d'un règlement politique, persuadée que la résistance palestinienne n'avait d'autre choix, surtout après l'effondrement de l'ordre mondial bipolaire, la guerre du Golfe (ou guerre du Koweït) et ses répercussions sur le monde arabe. Elle constatait un déséquilibre des pouvoirs considérable et pensait que la cause palestinienne était menacée d'anéantissement politique. Elle considérait que toute avancée permettant de réintégrer la résistance palestinienne dans le système international – comme les accords d'Oslo et le retour de l'OLP à Gaza et à Jéricho – pourrait ouvrir la voie à la création, au moins en théorie, d'un État palestinien et peut-être même d'un port international pour les Palestiniens. Elle était convaincue que c'était la seule option viable ; autrement, l'OLP et la résistance palestinienne seraient éliminées, et la cause palestinienne serait politiquement liquidée.
Cependant, compte tenu de sa position délicate et de ses relations privilégiées avec les dirigeants palestiniens, notamment avec Abou Ammar (Yasser Arafat), proche de la France, elle suivait de près les critiques répétées concernant le parti pris américain envers Israël, le mépris des accords par les gouvernements israéliens et leur politique d'imposition de la loi sur le terrain. Elle constata clairement qu'Israël avait renié l'accord, l'avait interprété à sa guise et avait poursuivi l'expansion des colonies. Elle réalisa également que les gouvernements israéliens successifs, de gauche comme de droite, avaient bafoué l'esprit et la lettre des accords d'Oslo. C'est à ce moment que sa position critique commença à se dessiner.
Avec le temps, elle conclut que l'option de la colonisation, telle qu'elle avait été mise en œuvre, était une erreur et que – contrairement aux affirmations – il n'existait aucun véritable partenaire pour une colonisation ou pour la paix. Elle était convaincue que le projet sioniste, de gauche comme de droite, visait à contrôler l'ensemble du territoire. Elle parvint à cette conclusion très tôt, mais n'était pas en mesure de prendre des décisions. Malgré les difficultés, elle a continué à défendre la résistance palestinienne, restant active sur les scènes médiatique et politique. Même dans ses derniers entretiens après la guerre génocidaire perpétrée contre le peuple palestinien dans la bande de Gaza, elle a défendu le droit à la résistance des Palestiniens et des habitants de Gaza.
En définitive, quelles que soient les divergences politiques quant aux enjeux de certaines périodes, Leila Shahid a consacré sa vie à la défense de la Palestine. Elle s'est constamment investie dans la défense des droits du peuple palestinien, menant des actions politiques, diplomatiques et culturelles. Elle a tissé un vaste réseau de relations qui lui a permis de mettre en lumière la cause palestinienne comme une question universelle de droits humains, en lien avec les problématiques de l'antiracisme, de l'anticolonialisme et de la lutte contre les discriminations. Son discours a ainsi eu un impact considérable sur la scène française et européenne.
Aiham Al-Sahli, écrivain palestinien
Le 24 février 2026
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