« Hona Ghazza »

 

Extrait d’une interview filmée de la radio Hona Ghazza, présentant la journaliste Sylvia Hassan et Abdullah Sharsha, président du conseil d’administration de l’Association Génération, le 15 février 2026. HONA GHAZZA
« Ici Gaza », la renaissance de la radio dans un territoire en ruines
Média indépendant lancé sur les ondes le 11 février, Hona Ghazza est la première radio à émettre dans l’enclave palestinienne depuis plus de deux ans. Les 23 stations locales qui existaient avant la guerre ont toutes été détruites par l’armée israélienne.

Dans un petit studio de Deir Al-Balah aux airs de salon intimiste, assise sur un fauteuil à la structure dorée, la journaliste Sylvia Hassan s’apprête à passer en direct. Alors que les 23 stations radiophoniques de la bande de Gaza ont été détruites par Israël, à l’image du territoire tout entier, après l’attaque terroriste du Hamas du 7 octobre 2023, la présentatrice inaugure de sa voix Hona Ghazza (« ici Gaza »), la première radio à émettre du territoire, après plus de deux ans de silence.

Pour les Palestiniens, ce lancement, capté par les caméras d’Al-Jazira, le 11 février, est loin d’être anecdotique. Alors que le président américain, Donald Trump, et son Conseil de la paix se sont arrogés le droit, sans consulter la population locale, de décider du destin de l’étroite bande de terre sur laquelle l’Etat hébreu a déversé 125 000 tonnes d’explosifs, selon les autorités de l’enclave, Hona Ghazza s’est fixé un objectif clair : redonner une voix aux Palestiniens de la bande de Gaza et raconter leur réalité. La radio, qui émet sur la fréquence 102, se veut le pouls de la rue gazaouie.

« Je suis chanceuse d’avoir été celle qui a pris la parole pour la première fois, après plus de deux ans d’arrêt des radios locales », témoigne Sylvia Hassan par téléphone, alors qu’Israël interdit depuis vingt-huit mois l’accès de la bande de Gaza à la presse étrangère. « Je fais partie intégrante de cette société qui a subi les affres du déplacement et les horreurs de cette guerre d’extermination. Personne ne peut transmettre notre douleur comme nous, qui vivons dans les camps, avons traversé ces épreuves et pleuré de terreur », affirme celle qui a été déplacée à 13 reprises et élève seule ses enfants, après la mort de son mari, tué par l’armée israélienne.

Défis techniques immenses
Média qui revendique son indépendance, mais assume un ton engagé, Hona Ghazza est né d’un partenariat entre le Centre des médias de l’université nationale An-Najah, à Naplouse, en Cisjordanie, et l’ONG Filastiniyat (« Palestiniennes »), très active dans le soutien aux projets médiatiques, éducatifs et sociaux, avec un financement partiel de l’Union européenne.

Dans un territoire dévasté à 80 %, où l’électricité est rarement disponible, les défis techniques sont immenses. Pourtant, un procédé ingénieux a été mis en place afin que les ondes parviennent aux oreilles des Gazaouis. « Les programmes en direct sont envoyés en streaming sur un serveur privé et, grâce à un transmetteur FM situé à Hébron, ils sont diffusés dans la bande de Gaza. Ironiquement, ce procédé est simplifié par la destruction du bâti à Gaza, qui facilite le passage des ondes », explique Ghazi Mortaja, directeur du Centre des médias d’An-Najah.

La radio, composée à majorité de femmes journalistes, émet pour le moment de deux à quatre heures par jour d’un espace temporaire avec des moyens très simples, mais espère déménager prochainement dans la ville de Gaza dans un studio en préparation. Le travail est loin d’être sans danger. Le 25 janvier, quelques jours après que la radio Al-Quds a tenté d’émettre à nouveau, par le biais d’une diffusion sur Internet, l’armée israélienne a bombardé un transmetteur de la tour Shawwa, dans la ville de Gaza. L’offensive israélienne a tué plus de 200 professionnels des médias gazaouis, selon le Comité pour la protection des journalistes.

Un média accessible
Hona Ghazza a toutefois l’ambition de faire renaître la radio, média profondément ancré dans la vie des habitants de l’enclave, et qui leur est accessible. Les trois quarts d’entre eux vivent désormais sous des tentes, souvent privés de télévision et d’Internet. « Nous voulions une radio qui parle des vraies préoccupations des gens : où trouver de l’eau, les prix des légumes, la disponibilité des médicaments, le taux de change, la situation au point de passage de Rafah… Pendant ces deux années, les Gazaouis ont été forcés d’écouter des chaînes internationales avec des analystes qui n’ont jamais mis le pied chez eux. On leur a volé leur voix », affirme, à Ramallah, Wafa Abdel Rahman, la présidente de Filastiniyat.

Ce lancement sonne comme une interpellation de la communauté internationale, qui s’est penchée jeudi 19 février, à l’occasion de la réunion à Washington du Conseil de la paix, sur le sort de l’enclave palestinienne. La population s’impatiente de voir démarrer la reconstruction du territoire enseveli sous 68 millions de tonnes de gravats, selon l’ONU, mais celle-ci est désormais conditionnée au désarmement du Hamas par le Conseil de la paix, à la demande d’Israël. « En même temps – et c’est le message que porte Hona Ghazza –, nous disons que nous n’attendrons personne. Les Gazaouis sont prêts. La reconstruction commence d’ici, elle commence par nous », ajoute la présidente de l’ONG palestinienne.

Ainsi débute, selon ses créateurs, la reconstruction du paysage médiatique par cette station. Le slogan de la radio, « Nous défendons la vie », découle du rêve personnel du cofondateur du projet, Ghazi Mortaja : « Promouvoir une culture de la vie plutôt qu’une culture de la mort. »

L’aventure a aussi une dimension personnelle pour cette petite équipe. « Pour nous, les journalistes, c’est un véritable test : nous prouver que nous sommes capables de faire ce que nous faisions avant que les missiles ne nous tombent dessus, confie Abdelsalam Mortaja, directeur de la station. Ils ont peut-être tout détruit, mais ils n’ont pas réussi à détruire nos compétences ni notre talent. L’essentiel est de continuer tant que nous sommes vivants. »

Marie Jo Sader
Le Monde du 22 février 2026


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