D’origine tunisienne, l’universitaire, salariée de la New York Public Library, Hiba Abid fait vivre la diversité des arts et lettres islamiques et a contribué à la transition du nouveau maire, Zohran Mamdani.
Pour trouver sa place sous la main du maire de New York, Zohran Mamdani, lors de sa cérémonie d’investiture dans une station de métro abandonnée près de City Hall, le Qur’an Schomburg a parcouru un long chemin.
Les origines de ce Coran remonteraient au XIXᵉ siècle, en Syrie ottomane, explique à l’Humanité Hiba Abid, conservatrice de la collection du Moyen-Orient à la New York Public Library. Mais c’est grâce aux efforts d’un Afro-Portoricain devenu New-Yorkais, Arturo Schomburg, que ce livre de culte, plus petit qu’un smartphone, est arrivé dans la ville-monde – et, plus d’un siècle plus tard, entre les mains du maire élu.
« Un livre très curieux sous forme de manuscrit miniature »
Universitaire et grand voyageur, Schomburg a consacré sa vie à sillonner le monde à la recherche d’objets capables de prouver la valeur des cultures et des histoires non blanches, dont ce Qur’an, raconte la Tunisienne, arrivée aux États-Unis en 2021.
On ignore précisément où l’aventurier a retrouvé l’ouvrage, mais ses archives mentionnent « un livre très curieux sous forme de manuscrit miniature… qu’un maître religieux transportait dans le bât d’un chameau », rapporte Hiba Abid. En 1926, la bibliothèque new-yorkaise a acquis l’ensemble de ses trésors pour 10 000 dollars, et le Qur’an Schomburg a rejoint la collection permanente, accessible au public.
Doté d’un style sobre – sans images, en rouge et noir –, il est moins ostentatoire que d’autres manuscrits légués par l’universitaire avant sa mort, en 1938. « C’est un livre qui appartient à tout le monde, soutient Hiba Abid. C’est pour cela que nous l’appelons le « Qur’an du peuple ». »
C’est elle qui, l’hiver dernier, a présenté ce petit Coran à Mamdani et à sa femme, la Syro-Américaine Rama Duwaji. Ils ont été immédiatement captivés. « Ils ont découvert le parcours de ce livre et ont très vite compris l’histoire qu’il raconte. » Pour Mamdani, Duwaji et Schomburg lui-même, l’ouvrage « relie des éléments d’identité, de foi et d’histoire new-yorkaise », ajoute-t-elle.
« L’existence même de cette institution est un miracle »
On pourrait sans peine inclure Hiba Abid dans ce mélange. Née en Tunisie en 1987, fille d’une professeure d’histoire de l’art et d’un homme d’affaires, tous les deux tunisiens, elle a étudié à la Sorbonne, puis soutenu un doctorat à l’École pratique des hautes études, en se spécialisant dans les manuscrits. Après plusieurs postdoctorats, elle a été invitée par l’historien de l’art islamique Finbarr Barry Flood à rejoindre le Centre Silsila pour les histoires matérielles, à NYU.
Un an plus tard, la New York Public Library a publié une annonce à laquelle elle a répondu. Lorsqu’elle a obtenu le poste, l’institution a parrainé son visa H-1B, réservé aux profils hautement qualifiés.
Elle se dit chaque jour émerveillée par la bibliothèque, située au cœur de Midtown Manhattan, et par son utilité publique. « L’existence même de cette institution est un miracle », souffle-t-elle, désignant le Qur’an Schomburg, exposé dans une vitrine du hall principal, face à une exposition gratuite sur l’histoire de l’immigration arabe aux États-Unis, « Niyū Yūrk », à laquelle elle a participé. « Imaginez que, d’ici quelques mois, le Qur’an retournera dans la collection permanente et que n’importe qui pourra l’emprunter. » Avec des gants, bien évidemment…
« Mon travail me paraît plus porteur de sens que jamais »
Pour Hiba Abid, le rôle de l’institution n’a jamais été aussi crucial. Dans un contexte de raids de l’agence Immigration and Customs Enforcement (ICE) à travers les États-Unis, y compris à New York, la bibliothèque est devenue un espace refuge, offrant des ressources aux communautés immigrées.
« C’est une institution publique dont la mission fondamentale est de servir l’ensemble des New-Yorkais, et qui demeure fermement attachée à l’accueil des communautés immigrées et à la prise en compte de leurs besoins multiples, dans leurs langues, souligne-t-elle. Je crois que chacun et chacune contribue avec les moyens dont il ou elle dispose, et aujourd’hui, mon travail me paraît plus porteur de sens – et plus nécessaire – que jamais. »
Elle espère que le Qur’an Schomburg fera aussi office de boussole antitrumpiste et de symbole au-delà du monde académique. « C’est l’une des conséquences d’avoir utilisé un Qur’an lors d’un moment aussi important de l’histoire de New York, analyse-t-elle. Cela montre que ces collections de livres rares, qui d’ordinaire ne quittent pas les salles de lecture, peuvent dialoguer avec le débat civique. »
Infatigable, Hiba Abid souhaite poursuivre son engagement au service de la communauté new-yorkaise. Elle prévoit de lancer une série de débats informels pendant le ramadan, réunissant des membres de la communauté musulmane autour de textes sacrés lors de l’iftar. Elle collabore également avec l’équipe de Mamdani, après avoir fait partie de son équipe de transition chargée de la culture et des arts. Sa mission : veiller à ce que la ville, en pleine gentrification, reste abordable pour les artistes, et qu’un budget plus important soit alloué aux bibliothèques municipales.
À propos du nouveau maire, elle se dit pleine d’espoir, tout en appelant à la patience. « Évidemment, il ne pourra pas tenir toutes ses promesses, et certains seront déçus, concède-t-elle. Mais il faut le soutenir et faire preuve – et ce mot n’existe qu’en français – de bienveillance.
Phineas Rueckert
L'Humanité du 03 février 2026
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