En Israël, la rétention des cadavres de Palestiniens, une « prise d’otages » silencieuse

 

Des experts médico-légaux se préparent à examiner les corps de Palestiniens rendus par Israël la veille, devant la morgue de l’hôpital Al-Shifa, à Gaza, le 30 janvier 2026. OMAR AL-QATTAA/AFP
Plus de 670 dépouilles mortelles d’habitants de Cisjordanie sont confisquées depuis des années par l’Etat hébreu, en violation du droit international. Leurs proches espèrent que la restitution de tous les corps d’Israéliens retenus à Gaza par le Hamas incitera le pouvoir israélien à assouplir sa position.

Les trois garçons d’Abdul Rahman Mari, âgés de 6, 9 et 11 ans, sont sagement assis sur le canapé familial avec leur grand-mère, Aziza, 62 ans, dans la petite ville de Qarawat Bani Hassan, dans le nord de la Cisjordanie. Silencieusement, ils l’écoutent raconter l’histoire de leur père, mort en novembre 2023 dans une prison israélienne après sept mois de détention provisoire, accusé d’avoir fait feu sur des colons avec une arme de chasse, ce qu’il a réfuté. Deux détenus ont décrit à la famille et à l’ONG B’Tselem les derniers instants de l’artisan, âgé de 34 ans, probablement battu à mort par ses geôliers dans la cellule voisine.
La famille d’Abdul Rahman Mari n’a pas eu droit à une cérémonie. L’homme n’a pas été enterré. Depuis vingt-six mois, le corps est retenu par les autorités israéliennes au nom d’un argument « sécuritaire ». « Les enfants demandent où est leur père, ils demandent où est son corps », s’étrangle la grand-mère. « Nous n’avons pas le courage de le réclamer à nouveau parce que nous avons peur de l’armée d’occupation », poursuit la femme.
Le cas d’Abdul Rahman Mari n’est pas isolé. Il témoigne d’un des aspects parmi les plus sordides du conflit israélo-palestinien, où les dépouilles mortelles, enlevées ou retenues par le Hamas, d’un côté, ou par l’Etat hébreu, de l’autre, servent à punir et à faire souffrir le camp adverse, puis de monnaie d’échange lors de négociations. Le Hamas avait ainsi enlevé plus d’une trentaine de cadavres d’Israéliens tués le 7 octobre 2023, parmi les 1 200 victimes de l’attaque terroriste, pour les amener à Gaza.
L’organisation islamiste palestinienne avait aussi conservé les corps des otages morts en captivité. Le retour du dernier d’entre eux, Ran Gvili, le 26 janvier 2026, un policier mortellement blessé le 7-Octobre, a ainsi provoqué un immense soulagement en Israël. Tout comme la découverte de Hadar Goldin, un lieutenant dont le corps était retenu par le Hamas depuis août 2014, finalement rendu onze ans plus tard, fin 2025.
L’Etat hébreu retient aussi, depuis des années, voire des décennies, des cadavres de ses ennemis, morts au combat, en détention ou tués au cours d’opérations antiterroristes. Quelque 672 corps de Palestiniens de Cisjordanie et de Jérusalem-Est sont aujourd’hui retenus par l’Etat hébreu contre la volonté des familles, selon le décompte effectué par le Centre juridique de Jérusalem (JLAC), une ONG palestinienne spécialisée dans l’aide juridique et la défense des droits humains.
Ce recensement n’inclut pas Gaza où, depuis le début de la riposte israélienne à l’attaque du 7 octobre 2023, le flou demeure sur le nombre de corps détenus par l’armée, parmi les milliers de disparus. Une partie d’entre eux ont été rendus aux familles : près de 360 cadavres, dont beaucoup méconnaissables, ont été remis dans le cadre d’échanges entre l’Etat hébreu et le Hamas en contrepartie de la libération d’otages. Cinquante-quatre autres corps ont été transférés à Gaza, mercredi 4 février, en dehors du cadre des échanges, en même temps qu’une soixantaine de boîtes contenant les restes d’un nombre indéterminé de Palestiniens.

« Des cimetières de numéros »
Cette politique, assumée par l’Etat d’Israël, remonte aux débuts de l’occupation en Cisjordanie. Reprenant une pratique de l’administration britannique en Palestine, avant 1948, le commandement militaire s’était donné, en 1967, la possibilité d’enterrer le corps de « toute personne » dans un emplacement choisi par les officiers. Selon les décomptes du JLAC, 256 cadavres de Palestiniens tués avant 2015 à Gaza et en Cisjordanie demeurent ainsi enterrés, anonymement, sans avoir été rendus à leurs familles.
« Des cimetières de numéros », selon la formule d’une ONG, dans la mesure où les tombes ne sont ni identifiées, ni localisées. « Nous avons encore trois cas de Palestiniens morts au début des années 2000, dont les corps sont retenus. L’un n’a pas été retrouvé ; pour les deux autres, l’Etat ne veut pas les rendre. Nous sommes en procédure devant la Cour suprême depuis plus de dix ans », témoigne Dani Shenbar, directeur juridique de Hamoked, une ONG d’assistance légale.
Cette pratique est méconnue mais n’est pas secrète. Elle s’est significativement étendue ces dernières années avec la forte hausse du nombre de Palestiniens tués en Cisjordanie depuis 2023 et l’évolution des règles d’engagement, notamment l’application, de fait, d’une peine de mort immédiate pour des jets de pierre. Dans un premier temps, selon une décision gouvernementale remontant à janvier 2017, la rétention de cadavres ne visait que les militants du Hamas ou des Palestiniens tués lors d’opérations terroristes « particulièrement odieuses ». Cela devait permettre à Israël de disposer de moyens de négociation face à l’organisation islamiste, qui avait choisi de conserver plusieurs corps de militaires morts au combat, parmi lesquels Hadar Goldin.
En 2020, le gouvernement a élargi cette pratique à tous les Palestiniens qu’il qualifie de « terroristes », quelle que soit leur affiliation, dès lors que ceux-ci ont tué ou blessé une personne. Aucune limite de temps n’est prévue. « Lorsque la question des Israéliens emprisonnés et disparus sera résolue, la décision sera réexaminée en conséquence, sous réserve d’une évaluation de la situation », précisait le comité ministériel, cité par la Cour suprême dans une de ses décisions en 2021.
Car cette politique a été validée, à plusieurs reprises, par la Cour suprême israélienne, la plus haute instance judiciaire du pays, gardienne supposée des équilibres d’un Etat de droit, défenseure aussi, dans les faits, de la raison d’Etat. Cette pratique est légale « pour des raisons de sécurité nationale ou de sécurité publique » et « aux fins des négociations pour le retour des soldats de l’armée israélienne, des soldats tombés au combat et des citoyens israéliens détenus par des organisations terroristes », a tranché la juridiction. « Cette politique est l’une des mesures prises par l’Etat, sans autre choix, afin d’obtenir la libération des soldats de l’armée israélienne, des soldats tombés au combat et des citoyens détenus par des organisations terroristes », avait expliqué, en 2021, un de ses juges, Isaac Amit, devenu depuis président de la Cour suprême en 2025.

« Grave violation du droit international »
Plusieurs dizaines de corps d’adolescents sont ainsi retenus par l’Etat hébreu. Des décisions légales aux yeux de la Cour suprême, y compris, par exemple, dans le cas d’un enfant de 14 ans, tué en février 2024. « En approuvant l’utilisation du corps d’un enfant mort comme monnaie d’échange dans des négociations politiques, la Cour consacre une grave violation du droit international et des principes fondamentaux de l’humanité. Cette décision normalise des politiques brutales qui déshumanisent les Palestiniens, bafouent le respect dû aux enfants dans la mort et infligent de profondes souffrances à leurs familles », a réagi l’ONG palestinienne Adalah, spécialisée dans la défense des droits humains, après le refus de rendre le corps, dix-sept mois après la mort de l’enfant.
La Cour a aussi validé le fait de conserver les dépouilles mortelles des Arabes israéliens pour ces mêmes motivations, alors qu’ils possèdent la citoyenneté israélienne. Le cadavre de Walid Daqqa, une figure de la cause palestinienne condamnée à trente-sept ans de détention, devenu écrivain en prison, mort d’un cancer en avril 2024, n’a ainsi pas été rendu par l’Etat hébreu, malgré plusieurs recours.
Les familles ne sont pas toujours informées. L’histoire de Manal Amarah en témoigne. Son mari, Nidal, a été tué dans des circonstances troubles par l’armée dans la vieille ville de Naplouse en juin 2025. Des vidéos, filmées par des journalistes, ont montré l’homme – non armé – tenter de parlementer avec des militaires avant que ceux-ci le frappent, tentent de l’immobiliser puis se mettent à tirer de manière désordonnée. Son frère, présent avec lui, a été exécuté au sol, touché par une rafale. Les corps ont ensuite été enlevés par les Israéliens. « Je n’ai pas eu de nouvelles, j’ai longtemps espéré qu’il soit encore vivant », explique sa veuve. Une lettre d’une organisation palestinienne de défense des droits humains, quatre mois plus tard, lui a confirmé ce qu’elle craignait : Nidal est bien mort ce jour-là. Depuis, plus rien. Le corps repose probablement dans une chambre froide.
Les ONG dénoncent cette politique, qualifiée de « punition collective ». Elles veulent espérer que la libération des derniers otages à Gaza fera évoluer le gouvernement ou, à défaut, la Cour suprême. « La rétention des corps viole la convention internationale sur les droits civiques, la convention contre la torture et le statut de Rome de la Cour pénale internationale, qui interdit la “prise d’otages” », insiste Miriam Azem, directrice juridique de l’ONG Adalah. Contactée par Le Monde, l’armée israélienne a renvoyé vers le ministère de la défense, lequel a renvoyé vers l’armée.

Luc Bronner
Le Monde du 07 février 26

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