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| Vue générale des bâtiments détruits près du camp de réfugiés palestiniens de Nuseirat, dans le centre de la bande de Gaza, le 31 janvier 2026.EYAD BABA / AFP |
Pourquoi écrire en pleine guerre génocidaire à Gaza ? D’emblée, l’essayiste et romancière franco-libanaise Dominique Eddé donne un début de réponse : « Écrire pendant ce temps est une épreuve à la limite de l’obscénité. Ne pas écrire, alors qu’on peut donner du fil à retordre à la haine, est encore moins glorieux. Je vais donc essayer d’écrire. » La Mort est en train de changer réussit à réhabiliter la pensée comme quête de sens et mode de résistance. Si Gaza est le point de départ et d’articulation, l’ambition de l’autrice est plus large : saisir les ressorts de la défaite générale et esquisser des chemins d’éveil collectif.
Pour Eddé, l’interdiction de nommer le génocide à Gaza révèle un aveuglement indigne auquel elle oppose une lucidité politique ancrée dans la nécessité de reconnaître le mal historique infligé aux Palestiniens : « Israël est un État qui n’a pas attendu Nétanyahou pour humilier, coloniser, déposséder le peuple palestinien. » En dix-huit chapitres, l’autrice s’emploie à déchiffrer cette réalité politique tout en dénonçant la complicité et l’hypocrisie des régimes arabes.
L’inconcevable accepté
Partant de Gaza, « le point culminant de l’inconcevable accepté », l’essai a pour objectif majeur de « ramener la dimension mentale, la dimension psychique dans l’appréhension des conflits ». Il s’agit d’interroger un monde piégé dans une « lâcheté du raisonnement » qui sacrifie le sens de l’altérité. En s’appuyant sur l’exemple de Vladimir Jankélévitch, « blessé à vie par l’antisémitisme et le nazisme », mais signataire en 1982 d’une tribune dénonçant l’invasion israélienne du Liban, , Eddé appelle à « résister contre ceux qui prennent le temps en otage » et à pratiquer une pensée en mouvement, à la fois courageuse et inventive.
L’analyse d’Eddé investit d’abord le lien entre la sexualité et la guerre : « Le nœud psychotique du politique est sexuel et métaphysique, il tient à la capacité de l’être à payer le prix de la finitude, à consentir à la disparition, à l’adieu. » Ainsi, l’invasion du territoire perpétue souvent celle du corps. Estimant que les slogans illusoires des droits humains ont déresponsabilisé une humanité toujours livrée à ses instincts de destruction, Eddé nomme « perte de l’être » le processus de désintégration, à la fois individuel et collectif, qui autorise tous les crimes.
L’essai éclaire les conséquences dévastatrices de la politique israélienne qui, en programmant l’effacement de la Palestine, favorise la montée de l’antisémitisme à la faveur du « pire des amalgames dans l’esprit de ceux que l’on humilie, que l’on dresse ainsi contre soi ». Par ailleurs, le refus de comprendre la souffrance palestinienne en temps réel et le réveil survenu après l’irréparable trahissent une « mort clandestine de la conscience », comme si cette dernière avait besoin d’un « temps de récupération et d’absence ». Eddé appelle donc à réinscrire la pensée dans l’exigence et le temps long : « L’humanisme n’a de sens que s’il se fonde sur une conscience rigoureuse de l’histoire, de ses dettes accumulées. »
Ce souci d’historicisation n’empêche pas l’autrice de penser le présent, comme dans le chapitre consacré au « trumpisme ». Pour elle, le président étatsunien est à la fois le résultat et le raccourci d’un monde dissocié de la réalité, guidé seulement par la puissance de l’image et la logique de la toute-puissance et du court terme : « Il n’incarne pas l’accident, il en est le triomphant et charismatique survivant. Il est le peu qui reste de la langue une fois le langage écrasé. »
Retrouver le sens de la rencontre
En écho au titre de l’essai, l’autrice examine notre rapport à la mort et la manière dont il a infiltré le langage et le temps : « De point final qu’elle était, la mort s’est muée en point-virgule, en virgule. Elle a perdu de son caractère implacable. » L’analyse de ce déplacement épistémique se prolonge avec le questionnement du besoin d’un dieu omniprésent dans le langage quotidien et sommé de pallier la défaite de la pensée dans le monde arabe. Néanmoins, un échange avec Imane, une brodeuse syrienne réfugiée au Liban et fidèle à sa religion, amène Eddé à revoir sa pensée : « Quand j’écrivais que Dieu est un recours permanent, une excuse, je passais à côté du dieu qui sauve, du dieu intime de la foi. » Grâce à la rencontre de l’autre, l’autrice mesure l’importance de la circulation de la parole, seul moyen de libérer le savoir.
Deux autres questions essentielles traversent l’essai : le rapport au temps et la tension entre l’individu et la communauté. Dénonçant la faillite des élites intellectuelles, mais saluant la liberté des jeunes générations, Eddé appelle à rompre avec cette « esthétique de l’intelligence » qui isole le savoir derrière une parole hermétique. Une relecture critique des écrits du philosophe et romancier Emil Cioran lui permet notamment de souligner le risque d’une essentialisation « du juif » et, plus généralement, de toute « vision indifférenciée d’une communauté au détriment de l’individu, qui contribue à l’antisémitisme d’un côté, à l’abus d’identité de l’autre ».
Eddé voit dans les manuscrits de Kafka, sauvegardés par Max Brod contre la volonté de l’auteur, un écho à cette Palestine destinée à survivre malgré les tentatives d’anéantissement. Pour Eddé, l’avenir passera par « une nouvelle conception de la citoyenneté », une utopie active débordant les normes religieuses et nationalistes. Dans ce contexte, la lutte antiraciste doit combattre les « différents visages, strates, mécanismes du racisme » en s’appuyant sur la narration partagée et le refus de « l’avilissement de la souffrance ».
Hanté par l’actualité, mais libre dans son cheminement, l’essai est le reflet d’une pensée en reconstruction. La fin prend la forme d’un journal qui suit les soubresauts de la guerre tout en continuant d’interroger l’effacement de l’Europe, le mépris du droit international, la « tyrannie des intérêts » ou encore le rôle des réseaux sociaux, devenus parfois « de formidables fournisseurs de contre-mensonges ».
Sans surprise, le rapport au langage hante la pensée de l’autrice. Car comment écrire aujourd’hui avec un « vocabulaire déshabité » ? Dans quelle mesure peut-on manier des mots au « potentiel criminel » ? Quelle place pour l’écriture et la pensée à l’âge de l’IA, cette « machine à calculer et à penser sans s’encombrer de l’être » ? Selon Eddé, il faut cultiver l’obsession de la vérité, lutter contre ses conflits intérieurs et reconnaître la beauté qui résiste à l’horreur. La seule écriture possible est celle qui travaille le texte dans le sens du vécu : « Je voudrais que mes nerfs malades participent à mes phrases de manière à les faire trembler comme je tremble. »
« Troquer le miroir contre la fenêtre »
Il y a dans cet essai quelque chose de l’ordre de la mise à nu de soi et du monde, adossée à une ouverture lumineuse sur l’autre et sur l’avenir. Pour sortir de la crise, Eddé appelle à évacuer « la pression des non-dits » et à « troquer le miroir contre la fenêtre ». Ce double mouvement se décline tout au long de l’essai, notamment dans la critique simultanée des ravages du sionisme et de la « panne de pensée » dans des sociétés arabes qui souffrent encore de la perte de la présence juive.
Eddé écrit et pense en présence du monde, seule manière d’en saisir les blessures. Par-delà son Liban natal, qui revient régulièrement comme « laboratoire utile » à la pensée critique et « formidable poste d’observation » des maux de l’époque, l’essai est parsemé de voix et d’images qui éclairent ou prolongent « le vécu de la pensée » : le souvenir ému d’une marche au Yémen, la voix précieuse de Rami Abou Jamous, ou encore le visage obsédant d’une petite fille mourante. Pour creuser les sillons de sa pensée dialogique, Eddé convoque plusieurs figures littéraires et intellectuelles, dont les écrivains Marcel Proust, John Steinbeck, Fiodor Dostoïevski et Charlotte Delbo, l’islamologue Louis Massignon, la philosophe Anne Dufourmantelle et les historiens Sophie Bessis et Ilan Pappé.
Certes, quelques réflexions de l’autrice gagneraient à être nuancées ou complétées. Ainsi, l’attention portée à la dimension mentale et psychique ne doit pas occulter les agendas géopolitiques et économiques, notamment ceux du président Trump. Par ailleurs, plusieurs travaux, comme ceux de l’historien Todd Shepard sur la décolonisation et la révolution sexuelle en France, , montrent que le sexuel est loin d’être « quasi absent dans l’écriture de l’histoire ». Enfin, l’idée que les sociétés arabes auraient en commun « une même addiction à la fatalité » et « au transfert des responsabilités » ne peut que freiner l’élan de pensée actif et responsable que l’autrice appelle de ses vœux.
L’essai de Dominique Eddé n’en demeure pas moins original et bouleversant, surtout dans sa manière implacable de soumettre les failles du monde, du langage et de l’autrice elle-même à un considérable effort d’analyse et de compréhension, loin des discours convenus. En s’acharnant à parler « de personne à personne », Eddé nous révèle ce que peut la pensée exigeante et sincère en ces temps de faillite morale.
Khalid Lyamlahy
Orient XXI du 27 février 26

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