Palestine. Le mandat britannique au service du projet sioniste

 

Rashid Khalidi
Cent ans de guerre contre la Palestine
Traduit de l’anglais (États‑Unis) par Khedija Maherzi
Actes sud
432 pages
24,80 €
Parution le 14 janvier 2026
Si l’Histoire n’a pas commencé le 7 octobre 2023, elle ne démarre pas non plus au moment de la création de l’État d’Israël en 1948. Dans Cent ans de guerre contre la Palestine, l’historien américano-palestinien Rashid Khalidi retrace un siècle de guerre coloniale menée contre la population palestinienne. Il met notamment en lumière le rôle primordial de la Grande-Bretagne dans l’implantation du projet sioniste en Palestine en tant que colonialisme de peuplement. Orient XXI publie les bonnes feuilles de cet ouvrage, paru en 2020 et enfin traduit en français. En librairie le 14 janvier.

En 1922, la nouvelle Société des Nations a émis son mandat pour la Palestine, officialisant ainsi la gouvernance du pays par la Grande‑Bretagne. Le mandat constituait un cadeau extraordinaire au mouvement sioniste, car il reprenait intégralement le texte de la déclaration Balfour et en amplifiait considérablement les engagements. Le document commence par une référence à l’article 22 du pacte de la Société des Nations, qui stipule que pour « certaines communautés », « leur existence comme nations indépendantes peut être reconnue provisoirement ». Le texte poursuit alors en réaffirmant son engagement international en faveur des dispositions de la déclaration Balfour. Ce passage implique clairement qu’un seul peuple en Palestine doit être reconnu comme détenteur de droits nationaux : le peuple juif. Cette situation était contraire à celles de tous les autres territoires sous mandat au Proche‑Orient, où l’article 22 du Pacte garantissait une marche progressive vers l’indépendance pour l’ensemble de leur population.

Politicide du peuple palestinien
Dans le troisième paragraphe du préambule du mandat, le peuple juif, et seul le peuple juif, est reconnu comme ayant un lien historique avec la Palestine. Aux yeux de ses rédacteurs, tout l’environnement architectural du pays, vieux de plus de deux millénaires, avec ses villages, ses sanctuaires, ses châteaux, ses mosquées, ses églises et ses monuments, tous ces vestiges des périodes ottomane, mamelouke, ayyoubide, de l’époque des Croisades, des Abbassides, des Omeyyades, des Byzantins et de périodes antérieures, n’appartenaient à aucun peuple, ou peut‑être à quelques groupes religieux informes. Certes, des populations vivaient sur ces terres, mais elles étaient dénuées d’histoire et d’existence collective, au point qu’il semblait naturel de les passer sous silence. Ce préambule du mandat contient les prémices de ce que le sociologue israélien Baruch Kimmerling a appelé le « politicide » du peuple palestinien. Car nier le lien historique d’un peuple avec sa propre terre constitue le moyen le plus efficace d’éliminer ses droits légitimes sur celle‑ci.

Les vingt‑huit articles suivants du mandat ne mentionnent à aucun moment les Palestiniens en tant que peuple disposant de droits nationaux et politiques. Comme dans la déclaration Balfour, les mots « arabe » et « palestinien » sont absents. Les seules garanties concédées à cette large majorité de la population se limitent à des droits personnels et religieux, ainsi qu’au maintien du statu quo concernant les Lieux saints. En revanche, le mandat détaille précisément les modalités de création et d’expansion du foyer national du peuple juif, en précisant qu’il ne s’agit pas, aux yeux des rédacteurs, d’un projet créé par le mouvement sioniste mais plutôt « reconstitué » par lui.

Sept des vingt‑huit articles du mandat sont consacrés aux privilèges et aux moyens accordés au mouvement sioniste pour mettre en œuvre sa politique du foyer national, tandis que les autres articles traitent des questions administratives et diplomatiques et que l’article le plus long porte sur la question des antiquités. Le mouvement sioniste, représenté en Palestine par l’Agence juive, a été explicitement désigné comme le porte‑parole officiel de la population juive du pays, même si, avant l’immigration massive de sionistes européens dévoués, la communauté juive locale était essentiellement constituée de juifs religieux ou de mizrahim, qui pour beaucoup n’étaient pas sionistes et s’opposaient même parfois au mouvement. Naturellement, aucune structure officielle de représentation n’avait été désignée pour la majorité arabe, qui a été laissée dans l’anonymat.

L’article 2 du mandat mentionne la création d’institutions de libre gouvernement. Compte tenu du contexte de l’époque, cette disposition ne pouvait concerner que le yishouv, la population juive de Palestine, tandis que la majorité palestinienne se voyait systématiquement refuser l’accès à de telles institutions. (Toute concession ultérieure faite aux Palestiniens sur la question de la représentation, comme la proposition britannique d’une Agence arabe, était soumise à de lourdes conditions : non seulement elle imposait une représentation égale pour l’infime minorité et l’écrasante majorité, mais elle exigeait également que les Palestiniens acceptent les termes d’un mandat qui niait explicitement leur existence — ce qui constitua le premier des cercles vicieux dans lesquels les Palestiniens se sont retrouvés piégés).

À aucun moment, une véritable institution représentative, démocratique et dotée d’un pouvoir réel, n’a été envisagée pour l’ensemble du pays, ainsi que l’avait secrètement promis [David] Lloyd George à [Haïm] Weizmann. Une telle institution aurait en effet permis à la majorité palestinienne d’exercer son droit de vote et de mettre un terme à la position privilégiée accordée au mouvement sioniste dans son pays.

L’Agence juive, partenaire de la puissance mandataire
L’une des dispositions majeures du mandat est l’article 4, qui confère à l’Agence juive un statut quasi gouvernemental en tant qu’ « organisme » doté de larges prérogatives s’étendant aux sphères économiques et sociales et pourvu du droit « d’aider et de participer au développement du pays » dans son ensemble.

Cette disposition a non seulement fait de l’Agence juive un partenaire du gouvernement mandataire, mais elle lui a également conféré un statut diplomatique international, lui permettant de représenter officiellement les intérêts sionistes, auprès de la Société des Nations et ailleurs.

Un tel droit de représentation est généralement un attribut de la souveraineté. Le mouvement sioniste en a largement profité pour consolider sa position sur la scène internationale et fonctionner comme un quasi‑État. Là encore, la majorité palestinienne n’a jamais bénéficié d’un pouvoir équivalent tout au long des trente années du mandat, et ce, malgré des demandes répétées.

L’article 6 imposait à la puissance mandataire de faciliter l’immigration juive et d’encourager « l’établissement intensif des Juifs sur les terres du pays ». Cette disposition était cruciale, tant la démographie et le contrôle territorial allaient jouer un rôle central dans le siècle de conflit entre le sionisme et les Palestiniens. Cet article a favorisé une croissance significative de la population juive ainsi que l’acquisition de terres stratégiques. Situées le long de la côte, à l’est de la Galilée et dans la grande vallée fertile de Marj Ibn Amer qui les relie, ces terres ont permis d’assurer un contrôle sur l’axe vital du pays.

L’article 7 prévoyait une loi sur la nationalité visant à faciliter l’acquisition de la citoyenneté palestinienne par les juifs. Cette même loi a été utilisée pour priver de leur nationalité les Palestiniens ayant émigré en Amérique du Nord ou du Sud sous l’Empire ottoman et souhaitant désormais revenir dans leur pays. Ainsi, les immigrés juifs, quelle que soit leur origine, pouvaient obtenir la nationalité palestinienne, tandis que les Arabes palestiniens autochtones qui se trouvaient à l’étranger lors de la prise de pouvoir des Britanniques se la voyaient refuser. Par ailleurs, d’autres articles accordaient à l’Agence juive la gestion et la création de travaux publics. Ils autorisaient également toutes les communautés à maintenir des écoles dans leur propre langue, une disposition qui a permis à l’Agence juive de contrôler une large part du système scolaire du yishouv [la communauté juive de Palestine]. Enfin, l’hébreu a été élevé au rang de langue officielle du pays.

En définitive, le mandat a essentiellement permis la création d’une administration sioniste parallèle à celle du gouvernement britannique mandataire et qui a été encouragée et soutenue par celui‑ci. Cet organisme parallèle assumait pour une partie de la population des fonctions essentielles habituellement réservées à un État souverain, notamment la représentation démocratique, le contrôle de l’éducation, de la santé, des travaux publics et la diplomatie internationale. Il ne manquait plus à cette entité, pour compléter tous les attributs de la souveraineté, qu’une force militaire. Celle‑ci finirait par émerger, avec le temps.

Rashid Khalidi
Orient XXI du 13 janvier 26

Arthur Balfour (au centre) en visite à Tel-Aviv, en 1925, en compagnie de Chaïm Weizmann (troisième à partir de la droite).Wikimedia


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