| Taysir Batniji ///// De la série « Pixels », 2011 Reproduction des portraits de cinq détenus palestiniens |
es joues creuses, les cheveux blanchis et l’œil enfoncé dans l’orbite, le docteur Ahmed Muhanna était méconnaissable lorsqu’il a regagné Gaza, le 13 octobre dernier. Il faisait partie des 1 968 Palestiniens détenus par Tel-Aviv — dont près de 1 700 Gazaouis — libérés en contrepartie des vingt derniers otages israéliens vivants du Hamas. Cette opération, coordonnée par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), marquait une première étape cruciale dans le cessez-le-feu conclu trois jours plus tôt sous la houlette de Washington.
Directeur de l’hôpital d’Al-Awda, à Jabaliya, dans le nord de Gaza, M. Muhanna avait été arrêté le 17 décembre 2023 par les forces israéliennes qui assiégeaient son établissement depuis deux semaines. Parmi les autres membres du personnel médical emmenés en Israël, son collègue, le docteur Adnan Al-Bursh, lui, n’a pas survécu. Ce chirurgien orthopédique, un quinquagénaire en bonne santé avant d’être fait prisonnier, est mort en avril 2024 dans la prison d’Ofer (implantée en Cisjordanie) des suites des sévices infligés par ses geôliers.
L’état d’épuisement du docteur Muhanna — à l’image de tous ceux qui comme lui ont recouvré la liberté en Cisjordanie, dans la bande de Gaza dévastée ou ont été expulsés par Tel-Aviv à l’étranger (154 personnes), notamment en Égypte —, ne laisse pas le moindre doute quant au caractère systématique des mauvais traitements imposés aux Palestiniens emprisonnés en Israël. Dans les semaines qui ont suivi l’échange du 13 octobre, les corps de plusieurs dizaines de détenus morts en captivité ont à leur tour été rapatriés dans l’enclave. On a demandé aux familles de disparus d’identifier sur photos des restes humains méconnaissables, dont certains présentaient des marques de torture, voire de vraisemblable exécution.
« Une faim intense »
Un document dont des extraits ont été publiés par les presses israélienne et américaine en décembre 2025 décrit l’entassement des prisonniers palestiniens à l’intérieur de « cellules sombres sans éclairage, dans des conditions sanitaires difficiles, dans une chaleur étouffante et sans ventilation ». Le rapport évoque aussi les difficultés à maintenir une hygiène minimum, faute d’accès aux produits de première nécessité (papier toilette, savon, serviettes hygiéniques…). Plus grave, constate le document, ces détenus souffrent d’« une faim intense, qui se manifeste par une perte de poids rapide et (…) une faiblesse physique extrême » (1).
Ces révélations ne proviennent pas d’une association de défense des droits de l’homme, mais d’un audit mené au sein même du système judiciaire israélien, par le bureau du défenseur public qui est rattaché au ministère de la justice. Preuve, s’il en fallait une, que le régime carcéral réservé aux Palestiniens est tout sauf confidentiel en Israël. Il l’est d’autant moins que le ministre de la sécurité nationale, qui a autorité sur les prisons, la figure d’extrême droite Itamar Ben-Gvir, se vante d’avoir réussi à faire appliquer sa doctrine punitive depuis que l’« état d’urgence des prisons » a été décrété le 18 octobre 2023 et qu’Israël a cessé, en violation du droit international, de fournir toute information sur les détenus aux organisations non gouvernementales (ONG) et au CICR. « Après le déclenchement de la guerre (…) les conditions de détention des terroristes ont été réduites au strict minimum : nous avons (…) suspendu les promenades, réduit le temps passé sous la douche (…) remplacé les menus gastronomiques par des rations alimentaires minimales. En bref, nous avons mis fin aux camps de vacances », se félicitait-il sur le réseau X, le 2 juillet 2024. Ces derniers mois, M. Ben-Gvir a enfourché un nouveau cheval de bataille. Il soutient ardemment un projet de loi, dont le vote en première lecture début novembre par la Knesset demande à être confirmé, qui prévoit d’infliger la peine capitale à quiconque se rend coupable de la mort d’un citoyen israélien « dans le but de nuire à l’État d’Israël et à la renaissance du peuple juif dans son pays ». Pour mémoire, la seule et unique exécution capitale de l’histoire d’Israël a eu lieu en 1962, le jour de la pendaison d’Adolf Eichmann.
Les extraits du rapport du bureau du défenseur public sur le traitement des prisonniers ne donnent qu’un aperçu des conclusions auxquelles étaient déjà parvenues des ONG telles que B’Tselem (2) et Amnesty International (3) ou des journalistes d’investigation (4). Tous ces travaux ont mis en lumière un régime carcéral échappant à tout cadre judiciaire, dans lequel la maltraitance physique et psychologique est endémique.
Dans ses observations rendues publiques le 28 novembre, le Comité des Nations unies contre la torture, chargé de surveiller l’application de la convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants — ratifiée par Israël en 1991 —, a à son tour dénoncé la « grave détérioration » des conditions de détention en Israël en raison de ce qui semble relever d’« une politique délibérée de l’État de punition collective ». Le Comité s’alarme des allégations de « passages à tabac répétés et d’une extrême violence, d’attaques de chiens, d’électrocutions, de simulacres de noyade [“waterboarding”], de recours à des positions de stress prolongées, de violences sexuelles, de menaces à l’encontre des détenus et des membres de leur famille, d’atteintes à la dignité personnelle et d’humiliations telles que l’obligation d’agir comme des animaux ou de se faire uriner dessus, du refus systématique de soins médicaux, de l’usage excessif de moyens de contrainte, ayant dans certains cas conduit à des amputations, (…) du refus d’une alimentation et d’un accès à l’eau adéquats » (5).
Arrestations de masse
Quels qu’en soient les auteurs, ces accusations sont systématiquement qualifiées d’infondées et balayées par les autorités responsables. Si des signalements existaient bien avant la guerre à Gaza, les preuves d’abus extrêmes se sont pourtant étoffées à mesure que les prisons se remplissaient. Hommes, femmes, enfants : dans les camps de réfugiés, les maisons, les hôpitaux, aux checkpoints et points de distributions de l’aide humanitaire, les forces de Tel-Aviv ont procédé dès les premières semaines de leur offensive à des arrestations de masse dans Gaza.
D’après le rapport du bureau du défenseur public cité par le quotidien Haaretz, les prisons d’Israël ont enregistré, dans les deux mois suivant le 7 octobre 2023, l’arrivée de 3 000 détenus supplémentaires, portant à près de 20 000 l’effectif carcéral. À la fin de l’année 2024, 23 000 personnes croupissaient dans ces structures, pour une capacité officielle de 14 500 places, soit un niveau de surpopulation inédit.
Par ailleurs, en s’appuyant sur des données militaires classifiées, une enquête conjointe du magazine en ligne israélo-palestinien +972, du site d’information en hébreu Local Call et du journal The Guardian a révélé que seul un quart des 6 000 Gazaouis arrêtés au cours des dix-neuf premiers mois de la guerre en tant que « combattants illégaux » — une qualification par laquelle Israël s’autorise depuis 2002 à détenir des suspects sans limite de temps et sans inculpation ni jugement — étaient effectivement considérés par Israël comme des membres armés du Hamas ou des brigades Al-Qods (6), le bras armé du Djihad islamique palestinien. Autrement dit, Tel-Aviv sait qu’une large majorité des personnes interpellées par ses troupes et incarcérées sont des civils.
Au moins 94 Palestiniens, pour la plupart originaires de Gaza, sont morts à la suite de violences physiques et de négligences médicales dans les prisons israéliennes
De même, parmi les prisonniers libérés le 13 octobre — 700 avaient déjà pu revenir dans l’enclave en janvier 2025, lors de la précédente trêve rompue par Israël —, seuls 250 avaient été condamnés pour des crimes de sang, dont certains à perpétuité. Les 1 718 autres ont été relâchés sans jamais avoir été formellement mis en examen.
Combien de captifs ne sont pas, comme le chirurgien Adnan Al-Bursh, ressortis vivants du cachot israélien ? Sur la base d’informations réunies jusqu’en août 2025, l’ONG Physicians for Human Rights a recensé 94 Palestiniens, pour la plupart originaires de Gaza, morts à la suite de violences physiques, de négligences médicales, ou des deux, dans des prisons militaires ou civiles depuis octobre 2023 (7). Ce chiffre, trois fois supérieur au nombre de décès enregistré pendant les dix années qui ont précédé la guerre, est certainement en deçà de la réalité : le sort de plusieurs centaines de Gazaouis arrêtés demeure à ce jour inconnu.
par Angélique Mounier-Kuhn
Manière de Voir
Le Monde-diplomatique de février 26
Notes
(1) « Palestinian security prisoners suffering severe hunger since Oct. 7, Israel’s Public Defender says », Haaretz, 4 décembre 2025, et « Audit finds Palestinian inmates face starvation and beatings in Israeli prisons », The Wall Street Journal, 3 décembre 2025.
(2) « Welcome to hell. The Israeli prison system as a network of torture camp » (PDF), B’Tselem, août 2024.
(3) « Les détentions au secret et tortures massives de Palestinien. ne.s doivent cesser », Amnesty International, 19 juillet 2024.
(4) « Survivre à Sde Teiman, la machine à torture israélienne », L’Orient-Le Jour, 24 novembre 2025.
(5) « Concluding observations on the sixth periodic report of Israel », Comité contre la torture, 28 novembre 2025 (la version finale est datée du 22 décembre 2025).
(6) « Israeli intelligence data : militants account for only 1 in 4 Gaza detainees », +972 Magazine, Local Call, The Guardian, 4 septembre 2025.
(7) « Death of Palestinians in Israel custody : enforced disapperances, systematic killings and cover-ups » (PDF), Physicians for Human Rights, novembre 2025.
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