Interventionnisme militaire : Donald Trump ravive les craintes d’une déstabilisation du Moyen-Orient

 

Face aux menaces d’une intervention militaire contre la République islamique, sous prétexte de défendre les manifestants, proférées par le président états-unien, les pays du Golfe, et notamment l’Arabie saoudite, font pression sur Washington pour une solution diplomatique.
À la lecture d’un des multiples messages lancés sur les réseaux sociaux par Donald Trump, on aurait pu penser qu’il s’était trompé de destinataire. « L’aide est en chemin », écrivait-il le 13 janvier. Non, il ne s’adressait pas aux habitants de la bande de Gaza, mais aux Iraniens.
« Continuez à protester. Prenez le contrôle de vos institutions. » Il ne parlait pas non plus aux résidents des États-Unis horrifiés par la violence et les meurtres perpétrés par sa police anti-immigration, ICE, mais aux manifestants qui, à Téhéran, Mechhed et d’autres villes, expriment leur volonté d’en finir avec un pouvoir qui n’a pour seule réponse que la répression.
Depuis le début de la semaine, les signaux étaient au rouge. Le président des États-Unis pouvait-il parler d’autre chose que d’une intervention militaire ? Ses plus fidèles soutiens donnaient de la voix. « Le tournant décisif de ce long parcours sera la détermination du président Trump. Pas de troupes au sol, mais un déchaînement de violence dévastateur – comme promis – contre le régime qui a franchi toutes les lignes rouges. Une vague massive d’attaques militaires, cybernétiques et psychologiques constitue l’essence même de son slogan « l’aide arrive » », expliquait ainsi sur X le sénateur républicain Lindsey Graham, pour qui « Trump est un Reagan Plus » (sic).
Son alter ego, Newt Gingrich, ancien président républicain de la Chambre des représentants, abondait : « D’ici à quelques semaines, soit la dictature aura disparu, soit le peuple iranien aura été vaincu et réprimé, et une campagne visant à trouver et à éliminer les chefs de cette dictature aura commencé. » Et le même d’enfoncer le clou : « Il n’y a pas de juste milieu. »

America toujours first ?
Alors, interviendra ? N’interviendra pas ? À l’évidence, à la Maison-Blanche, au-delà des déclarations guerrières, on y regarde à deux fois car les paramètres sont multiples, intérieurs et extérieurs. À quelques mois des élections de mi-mandat (en novembre), Trump ne peut pas se couper totalement de sa base Maga, dont le cœur est justement l’Amérique d’abord – et non pas les guerres à l’étranger. L’aventure vénézuélienne a déjà échaudé une partie de son camp.
Et puis, bien sûr, sur le haut de la pile, on trouve le dossier du nucléaire. Des discussions sont – ou plutôt, étaient – en cours entre les États-Unis et l’Iran. Washington a très certainement pensé qu’après la « guerre de douze jours » menée conjointement avec Israël contre les installations nucléaires iraniennes, il était possible de reprendre les discussions dans un rapport de force totalement changé. Ce qui s’est avéré un calcul exact.
Mais pour Tel-Aviv, il n’est pas question d’accepter un quelconque enrichissement de l’uranium (ce qui est autorisé dans le cadre civil pour tous les pays à hauteur de 5 % maximum). Pour Netanyahou, il convient donc d’empêcher tout accord. La situation actuelle lui en offre la possibilité. Il pousse à une intervention états-unienne qu’il pourrait soutenir.
Mais un autre écueil se profile pour Donald Trump. Au Moyen-Orient, il a besoin des pays arabes et notamment ceux du Golfe. Or ces derniers craignent une nouvelle guerre contre l’Iran, quelles qu’en soient l’intensité, la durée et la nature. D’autant que les Saoudiens, depuis le mois de novembre, ont servi d’intermédiaire dans les contacts entre Washington et Téhéran, comme le soulignait le prince héritier Mohammed Ben Salmane au sortir d’une rencontre avec Donald Trump : « Nous pensons qu’il est bon pour l’avenir de l’Iran de conclure un bon accord qui satisfasse la région, le monde et les États-Unis d’Amérique, et nous ferons donc tout notre possible pour que cela se produise. »

Des appréhensions économiques…
L’Arabie saoudite, Oman et le Qatar se sont directement adressés aux responsables états-uniens pour exprimer leur refus d’une confrontation militaire. Selon le Wall Street Journal, qui s’appuie sur des sources internes au sein des autorités saoudiennes, Riyad a assuré Téhéran qu’elle n’interviendrait pas dans un éventuel conflit et n’autoriserait pas Washington à utiliser son espace aérien pour des frappes. Les autorités auraient même demandé aux médias du royaume de limiter la couverture des manifestations afin d’éviter des représailles de la part de l’Iran !
Le principal argument des pays du Golfe réside dans cette idée : des frappes contre l’Iran perturberaient le trafic des pétroliers dans le détroit d’Ormuz et, par voie de conséquence, les marchés pétroliers. 15 à 20 % du pétrole et des produits pétroliers mondiaux, ainsi que plus de 30 % du gaz naturel liquéfié, transitent par ce détroit, Considéré comme l’un des corridors maritimes les plus importants du globe.
Les appréhensions ne sont pas seulement d’ordre économique. En cas d’attaque états-unienne – les réseaux sociaux qui traquent les mouvements militaires de ce pays faisaient état de l’arrivée d’avions à Hawaï et sur la base du Qatar ces derniers jours –, la région entière sera déstabilisée.

… entre autres
Les bases des États-Unis seront visées, dans l’ensemble du Moyen-Orient, Israël compris. L’Iran n’aurait que l’embarras du choix tant ces bases sont nombreuses : Qatar, Bahreïn, Arabie saoudite, Irak, Émirats arabes unis, Oman, soit 40 000 hommes. « Nous sommes encore à un stade où nous croyons qu’une solution diplomatique peut être trouvée », voulait se convaincre le porte-parole du ministère qatari des Affaires étrangères.
Les États-Unis pourraient choisir de bombarder le site nucléaire de Fordo, déjà touché au mois de juin. Autre option, viser des personnalités importantes de la République islamique, peut-être même le guide suprême Ali Khamenei. Ce qui supposerait que les gardiens de la révolution, peu en phase avec le clergé, prennent les rênes du pouvoir tout en se conformant aux desiderata de Washington, à condition de garder leurs privilèges économiques et financiers.
Quoi qu’il arrive, une intervention des États-Unis ne serait pas sans risque militaire et certainement contre-productive politiquement. À part Reza Pahlavi, le fils du chah d’Iran, qui espère arriver au pouvoir dans les bagages des Marines, quel Iranien se réjouirait d’un tel scénario ? Tout le monde a en tête le coup d’État fomenté par la CIA en août 1953 pour débarquer le premier ministre d’alors, Mohammad Mossadegh, coupable d’avoir nationalisé l’industrie pétrolière. Sa destitution avait été suivie du retour du chah, Mohammad Reza Pahlavi, et de sa redoutable police politique, la Savak, formée par les services des États-Unis pour faire disparaître toute opposition. Pour les Iraniens, hier comme aujourd’hui, le chemin vers la liberté est jonché de mines.

Pierre Barbancey
L'Humanité du 14 janvier 26

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire