Gaza. « Souvenez-vous de nous »

 

Hôpital Al-Awda (Nord de Gaza), le 20 octobre 2023. Les mots du Dr Mahmoud Abu Nujaila, médecin de MSF, sur le tableau de service de l’hôpital, alors qu’Israël en ordonnait l’évacuation : «  Celui qui restera jusqu’à la fin racontera notre histoire. On a fait ce qu’on a pu. Souvenez-vous de nous.  »© MSF
À Paris, l’ONG Médecins sans frontières présente jusqu’au 12 février l’exposition « We did what we could » (« On a fait ce qu’on a pu »). Elle documente deux années de guerre totale contre la population gazaouie et rend hommage aux soignants palestiniens.
La Cathédrale, l’espace de Ground Control qui accueille l’exposition de Médecins sans frontières (MSF), n’a jamais aussi bien porté son nom. La disposition en hauteur des immenses tirages des photojournalistes palestiniens de l’AFP — Mohammed Abed, Omar Al-Qatta, Eyad Baba, Mahmoud Hams et Basher Taleb — donne l’impression de regarder des vitraux racontant l’histoire de deux ans d’anéantissement. Cette sensation est encore accentuée par les néons multicolores, qui modifient la teinte des images.
La scénographie impressionne dès l’entrée. Certains visiteurs restent figés, hésitent à avancer. Le regard se pose alors sur le panneau introductif et son titre : We did what we could (« On a fait ce qu’on a pu »). Il s’agit d’un extrait d’une phrase écrite comme un testament par le Dr Mahmoud Abu Nujaila, médecin de MSF, sur le tableau de service de l’hôpital Al-Awda, alors qu’Israël en ordonnait l’évacuation :
Celui qui restera jusqu’à la fin racontera notre histoire. On a fait ce qu’on a pu. Souvenez-vous de nous.
Le Dr Abu Nujaila sera tué un mois plus tard, le 21 novembre 2023, lors du siège de l’hôpital par l’armée israélienne. Il fait partie des quinze employés de MSF, tous palestiniens, tués entre octobre 2023 et octobre 2025.
Conçue par la journaliste Clothilde Mraffko et MSF, We did what we could a initialement été présentée en octobre 2024 lors du Prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre. La version exposée actuellement à Ground Control, dans le cadre de son cycle « Gaza : témoigner, comprendre, agir », a été actualisée et enrichie de nouvelles photographies. À travers un dispositif multimédia, l’exposition documente avec rigueur l’annihilation de Gaza, de sa population, de son tissu social et de ses infrastructures sanitaires.

Une destruction méthodique et implacable
Les chiffres, rappelés tout au long de l’exposition, donnent la mesure de ce champ de mort. Entre octobre 2023 et octobre 2025, plus de 67 000 Palestiniens ont été tués et 170 000 blessés. Le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans a été multiplié par dix, et celui des nourrissons de moins d’un mois par six. Soixante-huit pour cent de la zone urbanisée de Gaza a été rasée et 78 % des bâtiments de l’enclave ont été partiellement ou totalement détruits.
« Israël a réussi à Gaza un exploit qui est celui de détruire à la fois l’espace et le temps pour les Palestiniens », déclare Claire Magone, directrice générale de MSF. L’espace par les bombardements et l’annexion de facto de plus de la moitié de la bande par l’armée israélienne. Le temps par les déplacements forcés incessants et la vie qui continue sous les tentes, ravivant les traumatismes de la Nakba.
« L’esprit n’arrive pas à imaginer les statistiques », explique Clothilde Mraffko. Comment saisir — et faire saisir — la réalité de cette guerre totale contre la population de Gaza ? C’est le tour de force de We did what we could qui, en s’appuyant sur les témoignages et expériences des soignants gazaouis, retrace cette destruction méthodique et implacable, tout en redonnant à ses victimes un visage et une voix. Pour la commissaire d’exposition, cette centralité des voix palestiniennes était importante et nécessaire : « C’est exactement ce que le gouvernement israélien ne veut pas : que l’on entende les Palestiniens. »
Il faut écouter le témoignage de ce médecin continuant à soigner tout en étant rongé par l’inquiétude pour sa famille qu’il veut faire évacuer. Il faut aussi voir cette photographie de chirurgiens opérant presque dans le noir, car les hôpitaux, privés d’électricité par Israël depuis le 11 octobre 2023, ne peuvent compter que sur des groupes électrogènes instables. Il faut enfin regarder ce dessin fait par un enfant, où l’on voit des corps éparpillés après un bombardement, certains démembrés, tous baignant dans une mare de sang. Il faut tout cela pour mesurer l’ampleur du traumatisme et de la douleur.

« Les soignants sont intimidés, harcelés et tués »
« Dans les hôpitaux, nous avons un échantillon de tout ce qu’est Gaza : à travers les blessés et les déplacés [qu’ils accueillent], mais aussi à travers les soignants eux-mêmes qui vivent également la faim, le déplacement, les deuils à répétition », poursuit Clothilde Mraffko. Car les lieux de soin et le personnel soignant ne sont évidemment pas épargnés par la guerre génocidaire. « Les soignants sont intimidés, harcelés et tués », souligne Claire Magone. Plus de 1 500 d’entre eux ont été tués depuis octobre 2023, certains par des snipers. Ils sont aussi enlevés, emprisonnés et torturés en Israël comme c’est le cas pour Houssam Abou Safiya, directeur de l’hôpital Kamal Adwan, otage de l’armée israélienne depuis le 29 décembre 2024, et Mohammed Obeid, chirurgien orthopédique de MSF, depuis le 26 octobre 2024. En juillet 2025, sur les 35 hôpitaux de la bande, 17 étaient hors service en raison de bombardements ciblés et de raids. Les autres sont à peine fonctionnels.
La population se tourne alors vers les cliniques des ONG encore présentes. Mais, tout en anéantissant les infrastructures sanitaires palestiniennes, Israël, aidé par le laisser-faire de la « communauté internationale », s’est parallèlement attaqué aux organisations humanitaires et à leurs travailleurs. Une photographie de la carcasse du véhicule de l’ONG étatsunienne World Central Kitchen après une frappe mortelle en témoigne. Cet « incident tragique », comme l’avait alors présenté le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou — « tragique » parce que des travailleurs occidentaux y avaient péri —, n’est pourtant pas isolé. Comme le rappelle Claire Magone, 565 travailleurs humanitaires, très majoritairement palestiniens, ont été tués depuis octobre 2023.
Le 1er janvier, le gouvernement israélien a tout simplement interdit l’accès à Gaza à 37 ONG majeures, dont MSF. Derniers témoins extérieurs — les journalistes étrangers restant interdits d’accès malgré le cessez-le-feu d’octobre 2025, quotidiennement rompu par Israël —, leur expulsion laisse les Gazaouis en huis clos avec les soldats israéliens. Cette interdiction prive également la population palestinienne, déjà démunie, du minimum de soins et la condamne à une mort lente et calculée.

Une exposition censurée à Toulouse
Pour Claire Magone, l’exposition, déjà nécessaire, devient alors essentielle à l’aune de ce contexte :
C’est une réalité qui est niée, euphémisée, distordue, manipulée par la propagande d’Israël et de ses soutiens […] qui font un effort particulier pour soustraire cette réalité aux yeux de ceux qui pourraient s’en indigner légitimement et exiger que celle-ci cesse.
Notamment en France. En janvier 2025, la mairie de Toulouse avait refusé d’accueillir l’exposition, programmée dans le cadre du festival Cinéma et droits de l’Homme. Elle estimait que sa tenue « pos[ait] un risque évident de trouble à l’ordre public ». La municipalité dirigée par Jean-Luc Moudenc (ex-Républicain) évoquait, pour se justifier, les « énormes tensions sur notre territoire » en lien avec « l’attaque terroriste du 7 octobre menée par le Hamas contre la population israélienne, la guerre à Gaza et plus largement au Proche-Orient ». L’exposition a finalement pu se tenir dans la ville rose, six mois plus tard, mais dans un lieu privé.
À la fin du parcours d’exposition, en regardant de nouveau les mots du Dr Mahmoud Abu Nujaila, l’on peut légitimement s’interroger : si les soignants gazaouis ont fait ce qu’ils ont pu, est-ce notre cas ?

Marine Bequet
Orient XXI du 21 janvier 26

« Journalistes et humanitaires, témoins gênants de la destruction de Gaza »
Avec Sylvain Cypel, Isabelle Defourny et Clothilde Mraffko
Jeudi 22 janvier, à partir de 19h
Charolais Club
Ground Control, 81 rue du Charolais, 75012 Paris


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