Gaza : pourquoi l’armée israélienne ne croit pas au désarmement du Hamas

 

David Zini (en bas à gauche), chef du Shin Bet (service de sécurité intérieure israélien), et Eyal Zamir, chef d’état-major de l’armée israélienne, à la Knesset, le 13 octobre 2025, à Jérusalem. KENNY HOLSTON/GETTY IMAGES VIA AFP
La deuxième phase du « plan de paix » de Donald Trump pour la bande de Gaza prévoit le désarmement du groupe islamiste. Mais les dirigeants sécuritaires israéliens sont convaincus qu’il continuera de manœuvrer pour conserver sa capacité de nuisance à la fois militaire et terroriste.

Malgré les victoires militaires contre le Hamas, le Hezbollah et l’Iran, le traumatisme de la défaite du 7 octobre 2023, face à l’attaque terroriste perpétrée par le mouvement palestinien, demeure entier pour l’armée israélienne. Un « échec grave, retentissant et systémique », selon la formule du chef d’état-major, Eyal Zamir, fin novembre 2025, au moment de prononcer des sanctions individuelles contre des hauts gradés jugés responsables. Une faillite qui explique pour partie le positionnement de l’armée israélienne depuis le cessez-le-feu imposé en octobre 2025 par Donald Trump.
« Pour l’armée, ce qui a changé, c’est que nous étions prêts à prendre des risques pour la paix. Et maintenant, nous ne le sommes plus. Nous voulons la paix, mais nous ne sommes pas prêts à prendre des risques », indique une source militaire officielle autorisée à répondre au Monde.
L’enjeu des prochaines semaines est celui du désarmement du Hamas et de la démilitarisation de la bande de Gaza, points-clés de la deuxième étape du « plan de paix » de Donald Trump. « Ils doivent déposer les armes, et s’ils ne le font pas, ce sera leur fin », a menacé le président américain depuis Davos (Suisse), où se tenait le Forum économique mondial, jeudi 22 janvier, en installant le « board of peace » (conseil de la paix) imaginé au moment de l’annonce du cessez-le-feu.
Les élites militaro-sécuritaires n’y croient pas. Ou, plus exactement, se préparent à son échec. Pour une raison de fond : « L’idéologie du Hamas, pour nous, c’est que s’ils en ont l’occasion [d’attaquer], ils le feront à nouveau, affirme l’officier supérieur. Pour eux, ce n’est pas un conflit territorial, ce n’est pas la “solution à deux Etats”, c’est une solution à un seul Etat, l’Etat islamique du Jihad. Ils ne se reposeront pas tant qu’ils n’auront pas atteint leur objectif ultime, qui est de tuer tous les juifs et de nous chasser tous de ce pays. »

Des documents du Hamas
La perception de beaucoup de responsables militaires, actuels ou anciens, est que des affrontements sont inévitables, à court ou moyen terme. « Mon père a combattu à Gaza, j’ai combattu à Gaza, mon fils a combattu à Gaza. Et c’est quelque chose qui, selon moi, ne disparaîtra pas de sitôt », relève, par exemple, Benny Gantz, ancien chef d’état-major de 2011 à 2015, ancien ministre de la défense, membre du cabinet de guerre après le 7-Octobre.
« L’une des leçons que nous avons tirées, c’est que nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir une force d’invasion à nos frontières. C’est quelque chose que nous ne laisserons pas se mettre en place autour de nous, qu’il s’agisse du Hezbollah ou de terroristes dans les hauteurs du Golan, ou à Gaza de nouveau », souligne l’ancien chef d’état-major.
Depuis deux ans, l’armée israélienne a récupéré une grande quantité de documents du Hamas, notamment dans les tunnels abandonnés. « Nous avons pris leurs ordinateurs, nous avons pris leurs documents, nous les avons lus, et nous avons une compréhension claire de ce qu’ils prévoyaient auparavant, de ce qu’ils pensaient, de leur idéologie, de leur fonctionnement interne », déclare la même source militaire officielle. Un centre de recherches proche de l’armée, le Meir Amit, a ainsi publié, ces derniers mois, plusieurs documents attribués à des hauts cadres du Hamas, y compris à Yahya Sinouar, l’ancien chef militaire et politique, confirmant le décalage entre les évaluations des risques par l’armée et le degré de préparation de l’organisation islamiste palestinienne.
« Au cours des quinze dernières années, au sein des services de renseignement israéliens, nous avons cessé d’enseigner l’art de la tromperie », s’est désolé Aharon Ze’evi-Farkash, ancien directeur du renseignement militaire, lors d’une conférence de l’Institute for Policy and Strategy, à l’université Reichman d’Herzliya, près de Tel-Aviv, le 13 janvier.

« On les sous-estime »
L’armée israélienne s’est laissée manipuler par l’organisation islamiste pendant des années, avant le 7-Octobre, sont obligés de reconnaître ses cadres. « Les instances politiques, les hauts responsables militaires et les agences de renseignement israéliennes partageaient tous l’avis selon lequel le Hamas avait été dissuadé de déclencher une guerre contre Israël », souligne Itai Shapira, un colonel de réserve, dans une note publiée en juillet 2025 par le Dado Center, un cercle de réflexion de l’armée tourné vers la formation interne.
D’où le fait, notamment, que le plan d’attaque du Hamas découvert par Israël en 2022 – qui détaillait assez précisément l’attaque du 7-Octobre dix-huit mois avant – n’avait pas été pris au sérieux. « Selon des informations préliminaires, les responsables des services de renseignement israéliens ont estimé que le plan d’attaque du Hamas était “imaginaire”, l’aile militaire de l’organisation n’ayant pas la capacité opérationnelle nécessaire pour mettre en œuvre un tel scénario », poursuit Itai Shapira.
Le Hamas était organisé comme une véritable armée. Sur la vingtaine de bataillons, il n’en resterait plus que deux, avec des capacités réduites, selon l’armée israélienne. Les ressources en armes lourdes sont désormais limitées, comme les capacités de fabrication de nouveaux armements. Seule la ressource en hommes a pu être en partie reconstituée numériquement. Un pilier de la commission de la défense de la Knesset insiste toutefois sur la force du Hamas malgré l’écrasement militaire : « Prenez les otages morts. Tout le monde pensait qu’on serait loin de retrouver tous les corps à cause des destructions subies par le Hamas. A la fin, ils les ont tous retrouvés en peu de temps, sauf un. Une fois de plus, on les sous-estime. »
Là où le monde observe les dégâts de la guerre d’anéantissement à Gaza, avec plus de 71 500 morts et 170 000 blessés, l’armée demeure préoccupée par ce qui s’est passé avant le 7-Octobre, ses 1 200 morts et 251 otages, et le risque de « surprise stratégique ». « Nous ne devrions pas sous-estimer l’ennemi. Nous avons tendance à sous-estimer ses capacités – ce qui frôle le racisme et me dégoûte profondément. D’après mon expérience, nos ennemis ne sont ni moins intelligents, ni moins compétents, ni moins originaux que nous », a souligné, avec des mots durs, l’ancien patron du Mossad (2011-2016), Tamir Pardo, lors d’une conférence de l’Institute for Policy and Strategy, le 13 janvier.

Logique de guerre préventive
Le monde de la défense observe et écoute aussi ce que le Hamas dit publiquement. Par exemple, une de ses dernières publications, fin décembre 2025, appelée « Notre récit : Déluge d’Al-Aqsa – Deux années de persévérance et d’aspiration à la libération ». « Dans ce document, le Hamas cherche à donner l’impression que “tout continue comme avant”, à consolider sa présence – tant physique qu’intellectuelle – en tant qu’acteur central de la scène palestinienne, à tourner la page de la guerre, à entamer sa réhabilitation en tant que mouvement de résistance, à choisir une nouvelle direction et à rivaliser pour le rôle de leader dans la représentation du peuple palestinien », analyse le chercheur Yohanan Tzoreff, dans un texte publié le 7 janvier par The Institute for National Security Studies, un think tank spécialisé sur la sécurité.
L’idée qu’aucune autre armée ne viendra désarmer l’organisation palestinienne fait consensus dans l’appareil militaro-sécuritaire. « Quiconque tente de démanteler le Hamas devra être prêt à mourir. Et je ne vois personne d’autre que nous pour le faire », remarque Benny Gantz, avec son expérience de chef d’état-major.
L’autre idée consensuelle, c’est que le Hamas ne va pas cesser de manœuvrer pour conserver sa capacité de nuisance à la fois militaire et terroriste. « Certains disent que le Hamas envisage une situation similaire à celle du Hezbollah, où il pourrait affirmer ne pas diriger. Il disposerait de représentants et de moyens d’influencer les dirigeants politiques, mais pourrait se concentrer uniquement sur le terrorisme, ce qui est précisément ce qui nous préoccupe actuellement à Gaza. Israël ne l’acceptera pas. Et nous n’accepterons pas un faux désarmement », signale la source officielle militaire.
La logique n’est plus celle de l’endiguement mais de la guerre préventive, également appliquée en Cisjordanie. « Nous avons enlevé les gants dès la première minute [de la guerre]. Malheureusement pas plus tôt », a publiquement regretté l’ancien chef d’état-major, Herzl Halevi, en poste entre janvier 2023 et mars 2025. « Nous ne laisserons pas les menaces se développer ; il n’y aura pas d’“endiguement” », a répété son successeur, Eyal Zamir.
Depuis le cessez-le-feu, l’armée applique un mode opératoire similaire à celui mis en place dans le sud du Liban avec le Hezbollah : des frappes régulières, chaque fois que l’armée estime que des menaces apparaissent, même si la réalité de celles-ci est contestée par les Palestiniens. Près de 500 personnes ont ainsi été tuées depuis octobre 2025. Soit plus, par exemple, que durant toute l’opération « Guardian of the Walls » en 2021.

Luc Bronner (Jérusalem, correspondant)
Le Monde du 25 janvier 26

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