| La clinique de Médecins sans frontières (MSF) dans le quartier d’Al-Rimal, à Gaza, le 31 décembre 2025. OMAR AL-QATTAA/AFP |
En confirmant, le 1er janvier, l’interdiction de l’entrée de 37 organisations humanitaires à Gaza, le pouvoir israélien a attaqué une nouvelle fois le peuple palestinien dans sa plus élémentaire survie, mais il a aussi mis à l’épreuve la place de l’humanitaire dans un monde à la fois plus brutal et plus fragile. Les attaques d’Israël touchent quelques-uns des piliers du monde humanitaire : Médecins sans frontières (MSF), Save the Children, CARE, Oxfam, Médecins du Monde, Handicap International…
L’interdiction fait suite aux différents blocus humanitaires de l’armée israélienne et à la création, en février 2025, de l’organisation israélo-américaine Gaza Humanitarian Foundation, entreprise privée de distribution de l’aide alimentaire : en quelques mois, cette organisation, et la milice privée qu’elle employait, a entraîné directement la mort d’au moins 1 857 personnes et fait plus de 4 000 blessés alors que des Palestiniens se rendaient à ces distributions en quête de nourriture selon l’ONU, qui affirmait aussi que l’aide était « exploitée à des fins militaires et géopolitiques secrètes ». Mais le secret n’en est plus un.
L’armée israélienne, soutenue par les Etats-Unis et une bonne partie des Etats européens, a bombardé des hôpitaux, des écoles et des camps de réfugiés, a délégitimé l’agence créée par l’ONU en 1949 pour le secours des réfugiés palestiniens (UNRWA), qui vaccine, nourrit, soigne et scolarise des millions de Palestiniens, et lui a interdit l’accès à Gaza. Plus de 500 membres du personnel humanitaires et onusiens ont été tués par l’armée israélienne depuis l’escalade des hostilités. Il faut ajouter à cela la suppression décidée par Donald Trump en 2025 de plus de 90 % des financements de l’Usaid, la puissante agence américaine d’aide humanitaire dans le monde, et l’arrêt des financements américains à plusieurs agences onusiennes, dont l’UNRWA.
Elan de solidarité
Ainsi, à Gaza et ailleurs, le soin humanitaire est tombé de son piédestal, et c’est une chute brutale. Mais il faut remonter plus loin, car ce « tournant » ne date pas d’aujourd’hui et il n’est pas seulement le résultat de la brutalité délirante et sans bornes d’un Donald Trump ou d’un Benyamin Nétanyahou, dirigeants d’extrême droite qui ne sont pas isolés dans le monde actuel. Il prolonge la réorganisation du monde post-guerre froide et plus précisément du monde de l’après-11 septembre 2001.
Les grandes organisations non gouvernementales internationales sont issues d’organisations locales ou nationales apparues au cours de la première moitié du XXe siècle pour certaines, et surtout dans les années 1970 et le mouvement dit des « French doctors ». Pour toutes, les années 1990 ont été marquées par leur déploiement à l’échelle planétaire. Ce fut le cas d’Oxfam International, en 1995, de l’alliance internationale Save the Children, en 1997, du mouvement international MSF, en 1990, ou encore du réseau Action contre la faim international, en 1995, toutes ciblées par le gouvernement israélien aujourd’hui.
C’est une attaque qui ne vient plus seulement des Etats ou des armées d’occupation ou en guerre, comme les ONG en ont l’habitude sur leurs terrains d’intervention et parfois au risque de la vie de leurs membres. C’est une attaque qui vient du cœur même du monde occidental où ces organisations sont nées et au sein duquel elles ont incarné, bon gré mal gré, la bonne conscience de sa domination sur le monde, comme l’a idéalisé l’attribution du prix Nobel de la Paix à MSF en 1999.
Ces mouvements ont incarné un élan compassionnel d’indignation et de rédemption qui a ancré la cause « juste » de l’humanitaire dans les consciences du « premier monde ». Ou ils ont été un élan politique de solidarité internationale ancrant l’engagement humanitaire dans une jeune tradition politique de gauche en faveur du « tiers-monde » ou des « pays en développement ».
Enfant chéri et bonne conscience du libéralisme triomphant des années 1990, ces organisations humanitaires sont aujourd’hui mises en cause dans leur fondement même, soupçonnées d’imposture ou de motivations cachées. Elles sont explicitement désavouées par les gouvernants d’extrême droite des dites « démocraties occidentales » (Etats-Unis, Israël, plusieurs pays européens).
Capitalisme de catastrophe
La séquence contemporaine, celle où prennent sens les dernières attaques de Donald Trump ou de Benyamin Nétanyahou contre l’humanitaire, a débuté dans l’après-guerre froide et s’est justifiée dans la « lutte contre le terrorisme » après le 11 septembre 2001. Elle vise à établir le contrôle définitif des politiques guerrières et sécuritaires sur les interventions humanitaires, en associant la main qui soigne à la main qui frappe comme l’ont montré les opérations militaires en Irak, en Afghanistan ou encore en Libye. Avec le concept de « guerre humanitaire », l’usage politique du discours de sacralisation de la vie et de sanctuarisation de l’humanitaire a été à son comble. En même temps, l’affaire est devenue trop importante et juteuse pour la laisser aux mains de jeunes rêveurs déterminés et valorisés par leurs seuls élans humanistes
D’une part, un caractère plus entrepreneurial que militant s’est progressivement développé dans la culture professionnelle des ONG internationales depuis les années 1990. D’autre part, la privatisation de l’intervention humanitaire et onusienne (on l’a vu à la Nouvelle-Orléans en 2005 après l’ouragan Katrina ou en Haïti après le séisme de janvier 2010) fait écho à la privatisation des opérations de contrôle et sécurité, par exemple dans les camps du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Un capitalisme de catastrophe est déjà à l’œuvre, moins regardant sur les valeurs humanistes et sur les compromissions politiques ou s’inscrivant dans la pure et simple soumission aux pouvoirs guerriers, à l’exemple de la Gaza Humanitarian Foundation.
Ainsi l’humanitaire, qui est aussi un dispositif de pouvoir sur la vie à l’échelle planétaire (sous la forme d’un gouvernement extranational), est aujourd’hui pris dans les mêmes enjeux que le reste du monde face aux politiques d’extrêmes droites qui, partout, font prévaloir l’indésirabilité et le rejet sur la vulnérabilité et le soin, attendant de l’humanitaire la soumission ou la disparition. Telle est la brutalité sans merci du moment présent, celle que Benyamin Nétanyahou et Donald Trump transmettent à ces 37 ONG humanitaires et, au-delà, à tous et toutes les humanistes.
Gaza représente une épreuve politique décisive pour tester la capacité de résistance du mouvement humanitaire. Face à la dystopie qui arrive, et alors que nombre d’organisations internationales ont déjà franchi depuis longtemps le pas économique du libéralisme et de la dépendance politique de leurs économies, les ONG internationales représentent encore une part essentielle de ce qui peut aussi bien aider le monde à bifurquer vers une solidarité planétaire. Il est temps pour elles d’entrer en résistance, à cette échelle-là, contre le rouleau compresseur de prédation, de violence et de décomposition du monde.
Tribune - Le Monde du 08 janvier 26
Michel Agier
Anthropologue, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales
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