| Une Palestinienne et son bébé, dans une rue détruite de Gaza, le 2 novembre 2025. MAHMOUD ISSA/REUTERS |
Alors que depuis le début de l’hiver, sept enfants sont morts de froid dans la bande de Gaza, selon les autorités de santé locales, l’organisation américaine de défense des droits humains Physicians for Human Rights (PHR) et son homologue israélienne Physicians for Human Rights–Israel (PHRI) ont publié, le 14 janvier, deux rapports consacrés aux « violences reproductives » exercées par l’Etat israélien dans l’enclave palestinienne.
Les conditions de vie épouvantables auxquelles sont soumis des centaines de milliers de Gazaouis, obligés de s’entasser sous des tentes inondées par les pluies et arrachées par le vent – conséquence de la destruction de près de 80 % des bâtiments de l’enclave –, n’est qu’une des nombreuses souffrances endurées par les femmes et les nouveau-nés et documentées dans ces deux études.
Ciblage des établissements de santé, restrictions sur l’entrée de matériel médical essentiel, famine et malnutrition aiguë résultant des limitations imposées à l’aide humanitaire alimentaire : les politiques israéliennes ont « dévasté la capacité reproductive des Palestiniens de Gaza », affirment les enquêteurs, entravant la fertilité des femmes en âge de procréer et provoquant une augmentation des complications de grossesse, ainsi que des décès maternels et néonatals.
2 600 fausses couches signalées, 220 morts liées à la grossesse
Le ministère de la santé de la bande de Gaza, sous l’autorité du Hamas, a enregistré 17 000 naissances sur les six premiers mois de l’année 2025, soit une chute de 41 % par rapport à la même période en 2022. Dans le même temps, 2 600 fausses couches ont été signalées, ainsi que 220 morts liées à la grossesse, 1 460 naissances prématurées, et plus de 2 500 nourrissons nécessitant des soins intensifs néonatals.
Des chiffres largement sous-estimés d’après le rapport de PHR, la collecte systématique de données ayant été « sévèrement limitée » en raison de « l’effondrement quasi total du système d’information sanitaire de Gaza après le 7 octobre 2023 ». Selon le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), environ 150 000 femmes enceintes et mères allaitantes ont par ailleurs été déplacées de force, privées d’accès aux soins de santé et aux services de soutien les plus élémentaires.
« Ces chiffres se traduisent par des réalités dévastatrices sur le terrain », écrit Lama Bakri, autrice du rapport de PHRI intitulé « Maternité sous le feu : jusqu’où peut tenir une femme ? ». La psychologue de PHRI a recueilli, par téléphone, les expériences vécues par 21 femmes gazaouis enceintes et allaitantes. Toutes ont été déplacées à plusieurs reprises, certaines exposées à la mort de proches, contraintes de marcher de longues distances à pied, ou même forcées d’accoucher en dehors de structures médicales, dans des conditions extrêmement dangereuses.
Une femme enceinte de 27 ans originaire de Beit Lahia raconte ainsi la souffrance des longues marches et les douleurs au dos, passées à attendre des heures sous le soleil pour recevoir à manger des cuisines communautaires : « Beaucoup de fois, je revenais les mains vides (…) Je rentrais souvent chez moi en larmes, car je n’avais pas de nourriture à rapporter ».
« Une réalité conçue pour créer un cycle de souffrances en cascade »
Alors qu’elle souffre elle-même de malnutrition, une mère de 28 ans décrit sa détermination à allaiter sa fille, faute de nourriture saine dans l’enclave. « Un enfant doit grandir, elle a besoin de protéines ! Qu’elle les prenne de moi, je me moque de mon propre corps. Je lui donnerais ma vie si cela signifiait qu’elle puisse être en bonne santé… La maternité est toujours une responsabilité, mais dans des conditions aussi dures, que puis‑je dire ? C’est au‑delà de l’imaginable. »
Enceinte de quatre mois, Maha Younes, elle, a été retrouvée inconsciente par sa famille, en proie à des crises d’angoisse et des spasmes musculaires déclenchés par l’intensité des bombardements israeliens, selon l’enquête de PHRI. Trois jours plus tard, elle est extraite, avec sa famille, des décombres de son immeuble, détruit par une frappe israélienne. Les hôpitaux saturés ne peuvent les accueillir.
Maha est contrainte ensuite à de nombreux déplacements, alors qu’elle souffre d’un kyste pilonidal, qui provoque des saignements et l’empêche de s’asseoir. Au huitième mois de grossesse, elle accouche prématurément d’une fille née avec des difficultés respiratoires. Aujourd’hui, Maha et son enfant vivent à dix sous une tente. Privée d’hygiène et d’intimité, elle a dû reporter l’intervention chirurgicale dont elle a besoin, ses conditions de vie ne permettant pas une convalescence en sécurité.
Loin d’être des dommages collatéraux de la guerre, ces situations, selon Lama Bakri, « révèlent une réalité orchestrée, conçue pour créer un cycle de souffrances en cascade qui prive toute possibilité de survie ou de rétablissement ». Pour l’autrice, la violence reproductive infligée aux femmes de Gaza constitue « l’un des aspects de la destruction délibérée de la vie palestinienne » dans l’enclave. « Lorsqu’elle est mise en œuvre de manière systématique et avec l’intention de détruire, elle relève de la définition du génocide », écrit-elle, en citant l’article II(c) de la Convention de 1951 pour la prévention et la répression du crime de génocide .
Les services spécialisés de santé reproductive décimés
Pour son rapport, mené en collaboration avec l’Université américaine de Chicago, PHR a de son côté interviewé 78 professionnels de santé internationaux qui ont été en mission dans la bande de Gaza. Absence de règles, impossibilité d’allaiter, fausses couches, infertilité, anémies sévères, traumatismes psychiques… Tous témoignent du calvaire enduré par les Palestiniennes de Gaza et des conséquences sur la santé de leurs nouveau-nés. Ils font également état de la destruction du système de soins maternels et des dilemmes éthiques auxquels sont en permanence confrontés les médecins palestiniens, contraints de rationner les produits médicaux et de trier les patients.
Un soignant cité dans le raport, ayant visité Gaza au début de l’année 2025, décrit l’état de l’hôpital Kamal Adwan, attaqué et perquisitionné par les forces israéliennes, alors qu’il abritait à ce moment l’une des seules unités de soins intensifs néonatals encore fonctionnelles dans le Nord : « Tout était brûlé et carbonisé (…) Nous avons traversé l’unité de soins intensifs néonatals, qui n’avait pas été brûlée, mais qui avait été détruite. Il y avait des incubateurs qui avaient été brisés et éparpillés ».
De plus, les attaques israéliennes « ont décimé les services spécialisés de santé reproductive », affirme rapport. Il s’attarde notamment sur le bombardement, en décembre 2023, de la clinique Al-Basma, le plus grand centre de fertilité de Gaza, où 70 à 100 fécondations in vitro étaient réalisés chaque mois avant la guerre. Ces frappes ont entraîné la destruction de 4 000 embryons. « Toutes les unités de fertilité ou de procréation assistée à Gaza ont été anéanties. Il ne s’agit pas seulement de détruire des êtres humains, mais de détruire aussi un espoir de vie », expose un des gynécologues interrogés.
Ces violences « relèvent de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, d’un génocide et de violations des droits de l’homme, qui nécessitent une enquête approfondie et des poursuites judiciaires », estiment les auteurs. Ils précisent qu’aucun des cliniciens interrogés n’a signalé une quelconque utilisation des hôpitaux par des groupes armés palestiniens à des fins militaires. Israël a régulièrement avancé ce motif pour justifier ses attaques.
Le rapport insiste enfin sur le caractère prévisible de ces atteintes à la santé reproductive des Palestiniennes de Gaza qui ont conduit à des décès maternels et néonatals. Malgré les avertissements, émis en 2024 et 2025, par la commission d’enquête de l’ONU et de la Cour internationale de justice, Israël a continué de restreindre, entre janvier et octobre 2025, l’entrée de la nourriture et des fournitures médicales dans la bande de Gaza et a poursuivi la destruction de ses infrastructures de santé.
« Au‑delà de l’impact immédiat, les générations futures pourraient souffrir des effets physiques, sociaux et même génétiques » de l’effondrement du niveau de santé reproductive dans la bande de Gaza, assurent les auteurs de l’enquête. Une situation dramatique, qui perdure alors même qu’un cessez-le-feu a été annoncé en octobre.
Marie Jo Sader
Le Monde du 18 janvier 26
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