![]() |
| Cliquez pour agrandir |
« Si vous n’éliminez pas la diaspora, la diaspora vous éliminera. » Cette citation de Zeev Jabotinsky (1880-1940) barre un des murs d’accueil de l’institut qui porte son nom à Tel-Aviv. Elle résume la profonde hostilité du maître à penser de la droite israélienne à l’encontre du judaïsme diasporique, qu’un sionisme intégral entend littéralement « éliminer ».
La divergence est flagrante entre les disciples de Jabotinsky, aujourd’hui représentés par le Likoud, et les « pères fondateurs » de l’Etat d’Israël, ces travaillistes qui ont durant des décennies veillé à dialoguer et à coopérer avec la diaspora. Le soutien très majoritaire des juifs américains au processus de paix israélo-arabe aggrave les tensions avec les gouvernements du Likoud, d’abord sous Menahem Begin, de 1977 à 1983, mais surtout avec Benyamin Nétanyahou, de 1996 à 1999, puis de 2009 à 2021, et de nouveau depuis décembre 2022.
L’actuel premier ministre israélien préfère depuis longtemps travailler avec les « sionistes chrétiens » plutôt qu’avec ses coreligionnaires aux Etats-Unis. Il fustige « l’insécurité personnelle » et la « perte d’identité » des juifs américains, mais il leur reproche surtout de ne pas le soutenir aussi inconditionnellement que les évangéliques, engagés dans une véritable croisade contre le « mal » palestinien.
Art Spiegelman, dessinateur new-yorkais de Maus, chef-d’œuvre graphique sur la Shoah, est aujourd’hui convaincu qu’« aux yeux de Nétanyahou, les juifs de la diaspora sont devenus le deuxième ennemi d’Israël, aux côtés des musulmans ». Il est dès lors peu surprenant que le premier ministre israélien ait confié le portefeuille des relations avec la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme à un militant particulièrement virulent, Amichai Chikli, transfuge de l’extrême droite vers le Likoud.
L’ami de Le Pen et de Bardella
Le père d’Amichai Chikli, né en Tunisie et élevé en France, émigre en 1977 en Israël, où il est ordonné rabbin de la mouvance conservatrice. Il fonde une famille dans un kibboutz de Galilée, où laïcs et religieux vivent en communauté. Le jeune Amichai grandit dans ce milieu relativement tolérant, mais exclusivement juif, avant d’accomplir ses trois ans de service militaire, suivis de cinq années d’engagement dans l’armée. Ses convictions de plus en plus radicales le conduisent à rejoindre l’extrême droite, aux côtés de Naftali Bennett, un partisan de la colonisation à outrance, lui-même installé en Cisjordanie.
Elu député sur la liste de Bennett en 2021, il s’insurge quand celui-ci, devenu premier ministre, associe une formation arabe à sa coalition gouvernementale. Même si aucun ministre n’est arabe, c’en est trop pour Chikli qui vote systématiquement contre son propre parti. Nétanyahou, revenu au pouvoir, le récompense de cette trahison en l’intégrant au Likoud et en le nommant ministre de la diaspora.
De même que Nétanyahou joue les « sionistes chrétiens » contre la majorité de la communauté juive aux Etats-Unis, il encourage les populistes européens, y compris dans leurs entreprises de réécriture de la Shoah, semant le trouble chez les communautés juives de Hongrie ou de Pologne. Chikli accentue ce biais en apportant sa caution de ministre israélien à des rassemblements de l’extrême droite européenne, s’affichant à Madrid, en mai 2024, aux côtés de Marine Le Pen. Peu après, il déclare qu’« il serait bon pour Israël » que le Rassemblement national l’emporte en France, tout en fustigeant Jean-Luc Mélenchon, mais aussi Emmanuel Macron.
Nétanyahou se garde bien de démentir son ministre qui, en mars 2025, invite Jordan Bardella et Marion Maréchal à Jérusalem à une conférence internationale sur la lutte contre l’antisémitisme. Une telle invitation a beau entraîner le retrait du Congrès juif européen ou de la Conférence des rabbins européens, Nétanyahou soutient Chikli en participant lui-même à cette conférence.
Le verrouillage de Gaza
En octobre 2025, Chikli invite cette fois en Israël le suprémaciste britannique Tommy Robinson qu’il présente comme « un leader courageux en première ligne dans la lutte contre l’islam radical ». Cette visite provoque un désaveu cinglant du Board of Deputies of British Jews, l’instance la plus représentative de la communauté britannique. Le Board avait exclu le « voyou » Robinson d’une marche contre l’antisémitisme et il accuse désormais Chikli d’usurper son titre de « ministre de la diaspora ».
Peu importe à Chikli, qui reçoit ensuite à Jérusalem la conspirationniste américaine Laura Loomer, « islamophobe et fière de l’être ». Celle-ci accuse Zohran Mamdani, le maire nouvellement élu de New York, d’être un « djihadiste », tandis que Chikli enjoint ses coreligionnaires de fuir New York pour Israël, alors même qu’un tiers des électeurs juifs ont voté pour Mamdani.
Là encore, loin de désavouer Chikli, Nétanyahou élargit ses compétences en le chargeant d’une nouvelle et lourde procédure de validation des organisations humanitaires opérant à Gaza. Toutes ces associations sont sommées de transmettre les identités de leurs employés locaux, tandis que leurs témoignages sur l’enclave palestinienne peuvent être retenus contre elles.
Chikli, qui a déjà financé des campagnes agressives de désinformation sur Gaza, bâillonne ainsi les derniers observateurs indépendants, dans une enclave interdite à la presse internationale depuis deux ans et trois mois. Des dizaines d’organisations non gouvernementales, dont Médecins sans frontières, Handicap International ou Save the Children, sont désormais exclues, alors que des associations sans aucune expérience de Gaza, mais affiliées aux « sionistes chrétiens », sont en revanche encouragées par Chikli.
Quant aux organisations juives qui dénoncent la catastrophe humanitaire à Gaza, Chikli les accuse d’être « ouvertement alignées sur des partis de gauche, woke et propalestiniens ». Seule la Hongrie trouve grâce à ses yeux pour l’incomparable « sécurité » qu’elle offrirait aux juifs, partout ailleurs appelés à émigrer au plus vite vers Israël.
Jean-Pierre Filiu
Professeur des universités à Sciences Po
Le Monde du 18 janvier 26

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire