Le journaliste et traducteur Ibrahim Badra raconte, dans sa nouvelle chronique, le quotidien à Khan Younès : chaque jour, chercher de l’eau et de la nourriture. Un nouvel ordre d’évacuation menace son quartier. Il rend hommage aux lentilles.
Khan Younès (bande de Gaza).– Notre journée a commencé avec le bruit des obus, le son des véhicules militaires qui avancent et le bourdonnement des mouches dans la tente, en raison de la chaleur. Mais c’est devenu normal. Je ne sais pas : avons-nous arrêté d’avoir peur ? Ou bien sommes-nous devenus indifférents à nos propres vies, nos chances de survie diminuant à chaque seconde, chaque minute, chaque jour ?
Ma mère nous a réveillés à 6 heures ce matin. Nous avons fait la prière de l’aube, et nous nous sommes préparés pour chercher le camion d’eau le plus proche. Parfois, il se gare dans la rue où nous vivons – c’est notre jour de chance. Nous ne sommes ni fatigués ni épuisés car nous portons des seaux sur une petite distance. Parfois, le camion est loin, dans d’autres rues, et nous devons parcourir plusieurs kilomètres juste pour obtenir deux seaux.
Durant notre séjour forcé à Deir El-Balah (au nord de Khan Younès), au gré des déplacements provoqués par l’armée israélienne, une usine de dessalement de l’eau de mer était située au bout d’une longue rue. Longue, mais stable. Malgré l’épuisement provoqué par l’attente et le port des seaux, nous savions que nous allions trouver de l’eau. Tous les matins à 5 heures, nous prenions notre place dans la file d’attente. Cela pouvait durer une heure ou deux. Si nous arrivions plus tard, vers 8 heures, nous pouvions attendre quatre ou cinq heures, juste pour remplir deux seaux.
Division du travail
Quand nous marchions, nous avons vu des personnes âgées, des enfants, des femmes et des jeunes. Tous et toutes portaient un pot, un bol ou une boîte de conserve, à la recherche de nourriture ou d’une tekiya. Il s’agit d’un lieu qui fournit gratuitement de la nourriture pour les personnes déplacées. Mais qui ne dispose ni d’une adresse fixe ni d’horaires réguliers. À Gaza, la question que l’on entend le plus ces jours-ci est : « Sais-tu où est la tekiya ? »
Telle est la vie en temps de guerre. Nous répartissons les tâches au sein des familles : certains d’entre nous sont responsables de la nourriture. Les autres, de l’eau.
Après avoir fait le plein d’eau, à 10 heures, j’ai acheté des falafels, le petit déjeuner quotidien des habitant·es de la bande de Gaza. Parfois, c’est le seul repas de la journée. Un seul falafel coûte 1 shekel. C’est le prix de 10 falafels avant la guerre !
Internet a été coupé pendant trois jours sur tout le territoire, à l’exception de la ville de Nuseirat. J’ai demandé au vendeur de falafels s’il avait des nouvelles. Il m’a dit qu’il y avait eu un bombardement à l’aube sur une école de l’Unrwa accueillant des déplacé·es, et que plus de quinze personnes étaient mortes. « Quel était leur tort ? Étaient-ils en train de dormir ? »
Je lui ai demandé s’il avait des nouvelles de notre immeuble, et s’il avait reçu un ordre d’évacuation. Tous les autres, derrière le nôtre, en ont reçu un. Tout indique que nous allons bientôt être déplacé·es pour la trente-quatrième fois. Ce n’est qu’une question de temps. Une semaine ? deux ? Nous sommes devenu·es des experts du calendrier des déplacements.
La beauté de la tente, c’est quand tu es mourant et que la Défense civile n’a pas à se battre pour retrouver ton corps. Il se peut qu’elle le sorte en morceaux, ou brûlé en raison du tissu inflammable des tentes envoyées par les pays arabes. La mort est devenue plus facile pour nous que de vivre sous un tissu qui ne nous protège ni de la chaleur de l’été ni du froid de l’hiver.
Les lentilles, des amies
Mais le vendeur de falafels, Salman, m’a dit qu’Israël avait bombardé l’Iran et que des scientifiques du programme nucléaire avaient été tués. Une autre personne s’est réjouie : « Oh, finalement, ils vont nous oublier pour un moment et trouver quelqu’un d’autre pour se distraire. Le temps qu’on reprenne notre respiration, loin des tueries et de la rivière de sang. »
Après avoir trouvé de l’eau, nous sommes allé·es au marché chercher de la nourriture à un prix abordable. J’étais avec ma mère et mon frère Zakaria. Nous avons demandé de la farine – elle coûtait 85 shekels le kilo, et il n’y en avait plus. Un kilo de riz coûtait 55 shekels. Nous avons demandé pour les légumes : le kilo de tomates était à 60 shekels, les patates à 70, les oignons ridiculement chers, à 360 shekels ! Avant la guerre, les oignons coûtaient 10 shekels le kilo.
Je ne sais pas : allons-nous survivre ? allons-nous rester en vie ? Si nous ne sommes pas tué·es par un bombardement, allons-nous mourir de faim ?
Après le marché, nous nous sommes séparé·es. Ma mère et mon frère sont allé·es chercher de la farine. Je déambulais autour du marché quand j’ai trouvé un restaurant chic vendant de la soupe d’agneau. Une tasse coûtait 5 shekels, avec un morceau de gras d’agneau dedans. Je l’ai bue. Il n’y avait pas de viande – nous avons presque oublié ce que sont le mouton ou le poulet. Mais la soupe avait bon goût. C’était une très bonne soupe. J’en ai acheté 1 litre pour 15 shekels pour préparer une soupe de lentilles.
Les lentilles, les seules amies qu’il nous reste. Elles ne nous ont jamais abandonné·es, même dans les moments les plus terribles de la famine. Elles ne nous ont pas abandonné·es comme les gouvernements du monde, qui se sont contentés de condamnations de façade. Les lentilles sont restées à nos côtés, et nous avons tout fait avec elles : du pain, de la soupe, du café, des gâteaux…
Depuis Khan Younès, dans le quartier Al-Amal, dans le Bloc 110, qui sera bientôt évacué, je suis reconnaissant aux lentilles dans cette guerre sans fin.
Le goût de la viande
Je suis retourné à la tente. Ma mère et mon frère avaient acheté de nouvelles lentilles. Nous en faisons des réserves chaque semaine, mais nous en rachetons chaque semaine. Elles coûtent 10 shekels le kilo – avant la guerre, c’était 3 shekels.
Nous nous sommes reposé·es de notre sortie, et je suis allé allumer le feu pour ma mère. Elle a fait de la soupe de lentilles avec la soupe d’agneau que j’avais achetée. Elle était délicieuse. Je ne sais pas pourquoi nous étions si heureux. Simplement, cela faisait plus d’un an que nous n’avions pas goûté quoi que ce soit qui ressemble à de la viande.
Mon frère Ahmad est venu. Il a dit que la distribution d’aide états-unienne ce jour-là était une catastrophe. Plus de trente mort·es, plus de mille personnes blessées. Il a demandé à ma mère la permission d’aller chercher de la nourriture : des pâtes, de la farine ou du fromage. Mais cela fait plus de sept mois que nous ne savons plus à quoi ressemble le fromage. Et même au marché, quand il y en avait, son prix était insensé.
Ma mère a refusé net. Elle lui a dit : « Même si nous mourons de faim, je ne te laisserai pas y aller. J’ai patienté depuis près de deux ans, et nous avons échappé à la mort plus d’une fois. Et tu veux que je te laisse aller toi-même à la mort pour un peu de nourriture ? »
La seule question que je continue de me poser est la suivante : quand le monde va-t-il nous soutenir autant que les lentilles et mettre fin à cette guerre ?
Ibrahim Badra
Médipart du 24 juin 2025
Ce texte a été confié à Gwenaëlle Lenoir, et traduit de l’anglais par Lénaïg Bredoux.
Ibrahim Badra est journaliste et défenseur des droits humains. Ce jeune homme de 23 ans est détenteur d’un diplôme en littérature anglaise et traduction de l’université islamique de Gaza. Il aurait dû le retirer le… 7 octobre 2023. Il est né dans une famille originaire de Jaffa réfugiée de 1948, installée dans le quartier de Sabra, non loin de la vieille ville de Gaza. Lui-même a déjà connu sept guerres avant celle déclenchée en octobre 2023. Il y a survécu, comme il survit au génocide.
Ibrahim affiche des intérêts pour la traduction, la littérature, les textes politiques, l’éducation. Son travail depuis un an et demi consiste à documenter la réalité des Gazaoui·es, plaider pour les droits humains et porter les voix des Palestinien·nes.


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